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IV-*-
3cuments historiques, suite de pièces
trieuses et inédites publiées avec
îs notes. Paris f Lemerre, 1873-75,
vol. in-8, EX. PAPIER VERGÉ, nom-
•eux fac-siraile, 30 fr. [V]. i5 »
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REVYE
DES DOCVMENTS
HISTORIQVES
SVITE
DE PIÈCES CVRIEVSES ET INÉDITES
PVBUÉES AVEC
DES NOTES ET DES COMMENTAIRES
PAR
ETIENNE CHARAVAY
PREMIÈRE ANNÉE
^^K'
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I-^am^
PARIS
A. LEMERRE ÉDITEVR C. MOTTEROZ IMPRIMEVR
27 PasMge Choiscul Rue du Dragoo 3i
1873-1874
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•
i
AVERTISSEMENT
a Hérodote d'Halicarnasse consigne dans cette histoire le
jésultat de ses recherches, afin que les actions des hommes ne
ment pas effacées par le temps, wç pî'fe t« yevojxeva i\ àv(ip(i>7;(i>v
tôjfovcp c^ÎTTiXa yivTiTai , et que les grands et prodigieux exploits
accomplis, tant par les Grecs que par les barbares, ne tombent
pas dans Toubli »
Ce souci de garder de Toubli le souvenir des aaions hu-
maines, qu'Hérodote exprime avec une simplicité antique, est
au fond de tous les esprits. Il suscite les établissements d'ar-
chives publiques, les collections privées et enfin les œuvres in-
dividuelles des historiens.
La tâche de l'historien est ardue : souvent les documents
dont il a besoin pour éclairer les faits qu'il veut raconter sont
épars et comme ensevelis dans les archives publiques ou parti-
culières. Combien de pièces ont échappé aux investigations des
érudits! combien d'autres ont disparu qui jadis avaient été vues
et consultées, mais non transcrites! Les guerres étrangères
ou intestines, les accidents de toute sorte, l'ignorance ou Tin-
curie, sont des causes fatales de destruction. A notre époque,
où l'on recherche avec un soin jaloux tout ce que les ancêtres
ont laissé, n'avons-nous pas vu le feu anéantir les archives de
Bordeaux et la bibliothèque de Saintes? Qui de nous n'a été
frappé d'une indicible terreur quand des hommes, dans leur
atroce démence, ont menacé nos bibliothèques, nos musées,
nos archives, et détruit la bibliothèque du Louvre? Qui de
AVERTISSEMENT
nous n'a considéré cette perte comme un deuil personnel? Car
ces livres, ces tableaux, ces statues, où le génie humain a tracé
son immortelle histoire, ces monuments, ces manuscrits, té-
moins irrécusables des siècles disparus, ne sont-ils pas pour
nous le dimidium met du poëte?
Toutefois la grandeur de la perte est diminuée lorsque l'ori-
ginal détruit persiste encore ailleurs en des copies authentiques.
Aussi croyons-nous utile de publier tout ce qui peut servir à
rétude des siècles passés. C'est pour aider à cette grande œu-
vre, dans la mesure de nos faibles moyens, que nous fondons
la Revue des documents historiques, recueil spécialement des-
tiné à la reproduction des documents de toute nature, intéres-
sant spécialement les races latines, et dignes d'être conservés
pour les historiens futurs. Nous avons réuni déjà de précieux
matériaux, et, pour donner à nos lecteurs une idée de la nature
des documents que nous publierons, avec notes et commen-
taires, nous citerons les pièces suivantes :
Lettres de Saint- Vincent de Paul, de Baluze, de Charlotte
des Essars, de Charles IX, d'Henri IV, de Voltaire, de Chateau-
briand, de Charles Baudelaire; — Chartes de Philippe le Bel,
du roi Jean, de Louis d'Orléans, de Dunois; — Documents sur
le Dauphiné, la Champagne, l'Orléanais, l'Anjou, le Lyon-
nais, la Bretagne; — Pièces sur les beaux-arts, etc., etc.
En résumé nous nous efforcerons de faire de notre Revue
un répertoire de documents que les historiens pourront aisé-
ment employer, et, pour rendre leurs recherches plus promptes,
nous donnerons à la fin de chaque année une table analytique
des pièces publiées par nous.
Nous dédions notre entreprise aux érudits et aux lettrés et à
tous ceux qui s'intéressent au développement des études histo-
riques.
Etienne Charavay.
REVUE
DOCUMENTS HISTORIQUES
PIERRE PUGET
1622- 1694
Pierre Puget n^a pas manqué de biographes. Un sculpteur, son con-
temporain, Jean de Dieu, a laissé sur la vie du grand artiste un mé-
moire que le Père Bougerel a largement employé (i). Depuis lors, plu-
sieurs littérateurs, entre autres Emeric David et Rabbe, ont écrit sur le
Puget, mais sans donner de renseignements nouveaux. Après eux
M. Henry, archiviste de la ville de Toulon, étudia plus sérieusement
la vie de notre illustre sculpteur, et, à Taide de documents puisés dans
les archives de Provence et dans celles du ministère de la marine, rectifia
les erreurs de ses devanciers et apporta un certain nombre de rensei-
gnements inédits sur la vie et les travaux du maître (2). M. Pierre
Margry, le laborieux conservateur des Archives de la Marine, a com-
plété les recherches de M. Henry et publié de nouvdles lettres des in-
(I) Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres de Provence; Paris, Hérissant,
1753, iD-I2.
{3), Sur la vie et les œuvres de Pierre Puget, par D.-M.-J. Henry; Toulon, i853, in-8.
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
tendants de Toulon sur la part que prit Puget à la décoration des
vaisseaux (i).
Enfin, M. Léon Lagrange, collaborateur assidu de la Galette des
Beaux- Arts j réunit tous ces documents épars, les joignit à ceux qu'il
avait découverts en Provence et à Gênes, et en tira une étude qui, par
Tabondance des pièces et la juste critique des textes, peut être considérée
comme définitive (2).
M. Lagrange s'est efforcé de recueillir les lettres du Puget, et, dans
son livre, il en cite onze, en y comprenant les placets au Roi et à Lou-
vois. La plus ancienne remont« au i5 février 1668 (3), mais elle n'est
donnée que par fragment d'après un catalogue. L'original existe cepen-
dant à Paris dans le riche cabinet de M. le baron Feuillet de G^nches,
et il nous a été libéralement permis par son possesseur de le voir et
même d'en transcrire le passage le plus intéressant. Cette lettre a une
grande importance, car elle est relative à la Conception de l'Albergo et
elle prouve que Puget ne travailla pas seul à cette figure. Voici le com-
mencement de cette pièce, qui est datée de Toulon, i5 février 1668,
et a trois pages in-4.
L'ordre que je reseu de la part du roi pour me randre à
ToUon feu cause que je laissa le travail de la figure de la Con-
ception Nostre Dame, ne pouvant faire autrement, de quoi j'an
heut bien du desplaisir. Mais pour supler à ce défaut j'ordonna
à mes ouvriers (4) de continuer à m'esbaucher sette figure
d'après le modelle que je laissa et de finir aucune chosse come
toutes les drapoiries, où je avist qu'il sont fort avancée, et come
je obtenu mon congé à la fin du mois d'avril je seray à Gênes
avec l'aide de Dieu pour vous y donner satisfaction...
f 1) Archives de l'trt français, 6* année, 4* livraison. — C'est un précieux répertoire de toutes
les lettres des intendants de la marine où il est question de Puget, avec des notes critiques de
M. P. Margry et de MM. A. de Montaiglon et Ph. de Chenncvièrcs, si connus par leurs publi-
cations sur les beaux-arts. M. Lagrange a puisé dans ce recueil tous les renseignements qu'il
donne sur Puget décorateur de vaisseaux. •
(a) Pierre Puget, peintre, sculpteur, architecte, décorateur de vaisseaux; Paris, Didier, 1868,
in-i3. — M. Lagrange est mort à Nice, au commencement de janvier 1868, à l'âge de 40 ans.
Il a laissé, outre ce travail sur Puget, un livre consacré au peintre Joseph Vemet.
(3) Lagrange, p. 22.
(4) Christophe Vcirier, neveu et élève du Puget, était au nombre de ces ouvriers.
PIERRE PUGET
Puget termine en demandant qu^on donne aux ouvriers une somme
d^argent qui toutefois ne dépasse pas cinquante piastres.
Cette lettre est vraisemblablement adressée à Emmanuel Brignole,
qui avait commandé à Puget la figure de la Conception pour TAlbergo.
Le livre de M. Lagrange contient des détails fort curieux sur le
voyage du fils du Puget à Paris, en 1687 (i). François Puget était
venu dans cette ville pour obtenir la commande de la statue que Mar-
seille voulait élever à Louis XIV sur les plans de Puget. M. Lagrange
n^a pas connu une lettre que François écrivit de Paris, le 3 décem-
bre 1687, à son cousin M. de Gautis, et qui a été reproduite en fec-
simile dans V Isographie des hommes célèbres (2). Cette pièce relate
que le Roi a trouvé les plans fort beaux, et François ajoute :
J'espaire que nous optiendron Tagraridisement deu port.
Une lettre du 19 décembre 1687, publiée par M. Lagrange (3), com-
plète les renseignements sur cette négociation qui eut, comme on sait,
un si triste résultat.
Nous avons eu Theureuse chance de trouver dans une collection
d'autographes (4) une lettre de Pierre Puget qui appartient à la suite
des lettres adressées par lui au marquis de Villacerf : M . Lagrange a
déjà retrouvé quelques pièces de cette suite dispersée; nous allons les
mentionner par ordre de dates.
Après le Milan et V Andromède, Puget avait entrepris le groupe
d'Alexandre et Diogène. Le 21 avril 1692 il écrit à M. de Villacerf
pour réclamer le paiement d'une somme de i835 livres i3 sous qui lui
est due, et il ajoute :
Mgr le marquis de Louvois m'aiant donne ces avis que Sa
Majesté désiroit la continuation de mes ouvrages et qu'elle avoit
esté très satisfaicte de mon Andromède et du Milon qu'on y
avoit présanté; et comme Sa Majesté aime les grandes chosses,
je creu, Monsieur, de m'ocuper à quelques beaux ouvrages pour
son servisse. A sette bonne intention j'ay faict venir une très
(I) Il arriva à Paris le 8 novembre. (V. Lagrange, p. 242.)
(2} Cette lettre appartenait au vicomte de Villeneave-Bargemont, qui l'attribuait faussement
à Pierre Puget et la communiqua comme telle aux éditeurs de VIsographic. Elle figure donc
dans ce recueil sous le nom de Pierre Puget, erreur qu'il importait de rectifier.
(3) Lagrange, p. 248.
4) Collection Dufournel, vendue le 1 5 mars 1873. — Cette pièce a été acquise par le savant
«ichéologue M. Benjamin Fillon.
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
belle pîesse de grosseur estraordinaire de marbre pour m'ocu-
per au servisse de ce grand preince... (i).
Pugct, on le voit, tenait à travailler pour Louis XIV, et il signe —
pour la seule fois à notre connaissance — P. Puget, sculpteur du Roy.
Cette même année Puget présenta au Roi le placet bien connu que
Bougerel a publié (2), et que reproduit M. Lagrange (3). N^ayant pas
de réponse il revient à la charge dans ses lettres des 19 septembre et
22 décembre 1692 (4), où il déclare qu'il sera forcé de quitter la France.
Le 20 janvier suivant il se plaint amèrement de ce qu'on transporte
par mer son bas-relief d'Alexandre et Diogène, et demande à être
employé (5).
N'ayant pas de réponse, Puget écrit de nouveau à M. de Villacerf, le
26 septembre 1693, et c'est cette lettre, restée jusqu'ici inédite, dont
nous donnons à nos lecteurs le texte et le fac-similé.
Monsieur,
Je ne puis du moins come vous estes sur le ministère de mon
art et que mon maleur veut que je sois issy sans ocupation pour
travailler pour le Roy come il m^a ordonné en prenan mon congé
de sa personne mesme, j'an ay escrit à Mons»" de Vauvre (6)
qu'il m'onnore de son apuy depuis longtemps, mais il m'oposse
que la conjuture du temp présent ne luy permet pas de tra-
vailer en cour à faire un fon pour sela. Sepandant, Monsieur,
je me suis espuisé pour faire venir une piesse de marbre d'unne
très grande considération par les ordres de la Court et de
Mons»* de Louvois. Je me suis donné Thonneur de vous en en-
voie la copie. Après tout je seray forsé dealer servir aux pais
(1) Lagrange, p. 381.— L'original de cette pièce est dans la belle collection de M. Jule»
Boilly.
•(2) Bougerel, p. 55.
(3) Lagrange, p. 282.
(4) Publiées par Lagrange, p. 383 et 284. Celle du 19 septembre avait été donnée par M. Jal
dans son Dictijnnaire critique d'histoire et de biographie, et par M. P. Margry. p. 307.
(5) Margry, p. 3o8.
(6) Louis Girardin de Vauvré, conseiller du Roi, • intendant de la justice, police et finances
des années navales de Sa Majesté es mers du Levant, réparations et fortifications des places
maritimes de Provence. - (Mar<çry, p. 3oo, et Lagrange, p. 188).
WERRE PUGET
estranger n'y ayant pas issy de personne asés puissante p»*
m'ocuper, et il m'est sur le cœur de voir tant de persone issy
entretenus au ^rvise du Roy que je de quoy corne tout plain
d'autre d'en estre escandalisé dens la conjuture où l'estast a be-
soin de ces finances. Je prant la liberté de vous en envoyer issy
le rolle, Monsieur, afin de vous donner lieu de ma juste plainte,
se qui me faict vous supler de m'onnorer de sette grâce que lors
que vous travailerés avec le Roy d'en toucher un mots sur mon
sujet, afin que je ne sois pas reprochable pour n'avoir asés re-
présanté mes afaires. Sy d'avanture je sois contrain de sortir
ors du Royeame je prie Dieu de vous conserver à sa saincte
garde et suis avec un très profont respects
Monsieur,
Vostre très humble et très obéisse serviteur
P. PuGET.
A Mar"", ce a6 aep~ 1693.
Cette fois, Puget reçut une réponse, si nous en croyons le signe qu'on
peut remarquer sur la première page de la pièce.
Cependant Tillustre vieillard, toujours plus amoureux de son art,
achevait une œuvre nouvelle, le bas-relief de la Peste de Milatty et,
dès le 16 janvier 1694, il en propose l'acquisition au Roi (i).
Le 22 mars suivant il écrit à ce sujet une nouvelle lettre à M . de
Villacerf, laquelle est reproduite par M. Lagrange, d'après le fac-similé
de V Iconographie Delpech. Nous avons pu collationner cette pièce sur
l'original, qui foit partie du cabinet de M . le baron Feuillet de Conches,
et, avec la permission du célèbre curieux, nous en donnons le texte
ici :
Monsieur
Vous tesmoignant mes plus profons respetes je vous diray.
Monsieur, que depuis peut de jours sont venus che nous deux
Conseiliers du parlement d'Aix en compaignie de deux abbés
d'Avignon, aiant veu mon bas relief de saina Charles fini on
(\) Lagrange, p. 307.
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
voulu scavoir si je m'eA voulois acomoder et traité du pris. Je
m'en suis escuser pour le présent, mais qu'en peut de jours gy
donnerois responce. Il ma semblé estre très bien de mon devoir,
Monsieur, de vous comuniquer cet afaire, puis que selon les
volontés du Roy sela regarde vostre ministère, et come Sa
Maisté s'étant satisfaict de l'ouvrage de l'estatue du Milon me
fit ordonner par Mons*" le marquis de Louvois que tous autant
d'ouvrage que je pourois faire. Sa Majesté le prandroit, quel
subjet qu'il peut estre, et me partant de la Court et prenant
congé de Sa Majesté me réitéra la mesme pancée, et en pré-
sance de Monsieur le maréchal de Lorge me dict ces mesme
paroUes : aies, M. Puget, et travailés tousjour pour moy et me
faiaes de belles choses come vous scavez faire. Ainsy il est de
mon devoir d'éfétuer ( i ) la pancée de Sa Majesté et de vous ran-
dre compte de ce qui ce passe. Ce bas-relief a 63 pousse d'oeteur
et quarante septe de largeur. Le subjet a un sainct Charles
au milieu de pestiférés : en conpaignie de saina Charle à sa
suite est un prêtre qui porte la crois et un autre prêtre qui
porte le sainct Siboire au bas duquel y a un crostreux (2)
qui traine un pestiféré. Le sainct joint les maints au siel au de-
vant duquel il a une famé à l'agonie et son perre qui est pro-
che dele la recomande au sainct. Un petit enfan moran est à
côté de sa mère. On estime beaucoup se sujet. Il y a une gloire
d'um petit ange qui tient un crois, acompaigné de quelque ché-
rubin : sur le derier du tableau il y a un lit dans lequel y a
couché un cadavre et sa famé auprès qu'elle fait des alamanta-
tions. Tout le reste du fon est acompaignez d'architecture. Le
marbre est très beau. Les principales figure sont à deux tiers
de relief. Son pris est de six mil livres. Gy suis esté ocupé pan-
dent deux années. Vous aurés la bonté, Monsieur, de comu-
niquer ce peti afaire au Roy, puisque je suis très asuré que Sa
(ij M. Lagrange, trompé par le fac-similé, a lu et imprimé defotuer, tout en faisant remar-
quer la bizarrerie de ce mot.
(2) Sans doute le même sens que lépreux.
PIERRE PUGET
Majesté y prandra plesir, et si Ton me paie ce ouvrage, je vous
promet, M., que je le feray porter à Versaille ensemblement
avec le bas relief d'Alexandre et Diogenes, et le Roy en donnera
ce qu'il y sera agréable du fraicts des voitures où Ton ce poura
prometre qu'à point nomé ces ouvrages seront en cour sans au-
cum risque ni denger. Je prie Nostre Seigneur qu'il vous con-
serve et suis avec beaucoup de respects
Monsieur
Voitre très humble et très obéisant serviteur
P. PuGET.
A Maneikt, ce 22 mars 1694.
L'original nous donne un détail précieux, que le fac-similé n'a pas
fourni à M. Lagrange. On lit sur la première page ces mots caractéris-
tiques :
Répondre le !•»• avril qu'il se pou voit deffaire de son bas-
relief, attendu que le Roy n'étoit point en état de le prendre ny
de le paier.
Les inquiétudes politiques et l'état précaire des finances royales
n'expliquent que trop cette réponse qui, néanmoins, dut attrister pro-
fondément le grand vieillard. Puget ne survécut pas longtemps â cette
suprême déception. Il mourut le 2 décembre 1694. M. Lagrange a re-
produit le testament (i) et l'acte de décès. Voici le teinte de cette der-
nière pièce :
M. Pierre Puget, aagé d'environ soixante-dix ans, homme
excellent en peinture, architecture et sculpture, est mort le
2 décembre 1694, muny des sacremens, et a esté ensevely aux
pères de l'Observance le mesme jour, présent messire Antoine
Geoffroy, clerc, et Claude Bevons, accolite.
Signé : Geoffroy, clerc, Bevons, Geoffroy, curé (2).
l'i) Dons cette pièce, datée du 39 novembre, le maître est appelé • noble Pierre de Puget,
Kolteur et ingénieur du Roy. • C'est un précieux document découvert par M. Lagrange, qui a
également donné l'état des biens meubles et immeubles du Puget qui formaient un toul de
134,612 francs (p. 3i5 à 329).
(2) L'archivi&te Henry avait déjà publié cette curieuse pièce.
TOME I. .2
lO REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Tels sont les documents que nous offrons aux érudits et à tous ceux
qui s'intéressent aux gloires artistiques de notre France.
Un dernier mot. Pierre Puget, bien que ses grands projets aient été
entravés par les rancunes de G)lbert, et ses ennemis favorisés par les
complaisances de Louvois, jouit de son vivant d'une juste célébrité.
Dans le registre des contrôles de la ville de Toulon il est qualifié de
fameux sculpteur (i). M. de Vauvré, le constant proteaeur de Puget,
dit qu'il n'y a pas à Rome de meilleur sculpteur (2). L'intendant La
Guette rappelle le plus habile sculpteur de France (3), et Charles Le-
brun le félicite chaleureusement de son Milon (4). Mais, quelque génie
artistique qu'il eût, Puget, dépourvu de toute éducation, ne fut guàre
considéré par ses contemporains que comme un très-habile ouvrier.
Son humeur ombrageuse et fantasque, son inflexible génie, son ob-
stination à suivre ses propres idées (5), le rendaient impropre à tenir, à
la cour de Louis XFV, la place d'un Cavalier Bernin ou d'un Girardon.
Dans toutes les lettres de Puget l'orgueil se montre sous le rude lan-
gage de l'artisan, mais parfois aussi il éclate triomphalement et jette
à la postérité ces sublimes paroles :
Je me suis nourri aux grands ouvrages, je nage quand j'y
travaille, et le marbre tremble devant moi, quelque grosse que
soit la pièce (6).
(ij Henry, p. 80.
(2) Lettre du 8 mars 1681.
[3\ Lettre du 7 novtmbre 1662 (Henry, p. 23).
(4J Cette lettre du peintre de Louis XIV à Puget, datée du 19 juillet i683, est fort remar-
quable. On la trouve dans Bougerel, p. 35.
(5) Une lettre de l'intendant Amoul, du 3i mars 1676, publiée par M. P. Margry, en c»t une
preuve. On y lit :
« M. Puget est assurément très habite. Il a un génie extraordinaire pour le dessein ; il est très
capable de bien servir le Roy aux omemens des vaisseaux et il en a fait qui ont très bonne
grâce. Mais il y a une grande incommodité en luy quand il travaille, c'est qu'il ne veut point
s'assujétir aux commoditez et aux nécessitez du navire. Quand il a fait une fois le dessein, il
n'y a pas moyen de gaigner sur luy qu'il y change quoy que ce soit... •
(6) Mémoire adressé à Louvois, en 1 683. — Nous croyons devoir mentionner ici U notice
qu'Eugène Delacroix a consacrée au Puget dans le Plutarque français, notice fort remarquable
par la netteté avec laquelle le célèbre peintre explique les raisons qui rendirent Puget antipa-
thique à ses contemporains. — Signalons aussi une brochure d'un érodit toulonntis, M. Octave
Teisficr : Documents inédits sur Pierre Puget, Toulon, 1871, in-8. M. Teissier y publie de»
pièces concernant l'illustre maître, et, entre autres, son acte de mariage avec Paule Boultfee
(8 août 1647J.
LA MARQUISE DE POMPADOOR
I 1
LA MARQUISE DE POMPADOUR
1720- 1764
Madame de Pompadour protégea toute sa vie les littératears et les
artistes. Une lettre d'elle à l'abbé I^blanc en est une nouvelle preuve.
Jean-Pernard Leblanc, prosateur et poète médiocre (i), avait grande
envie d'entrer a l'Académie française, et il demanda la protection de la
marquise qui lui répondit en ces termes :
A Choity-le-Roy k 33 aoust 1746.
Je sais, Monsieur, qu^il vacque une place à racadémie fran-
çoise, et il est vrai qu'elle paroit destinée à M. Duclos par le
nombre de voix qu'il a eues à la dernière élection (2). Je m'in-
téresse à ce qui le regarde, et lorsqu'il sera en place, s'il en vient
une seconde à vacquer, j'agirai avec plaisir pour vous. Je sais
que vous le mérités par vos talens et votre zèle pour la gloire
du Roy.
Je suis véritablement. Monsieur,
Votre très humble et très obéissante servante
fi) Né à Diion le 3 décembre 1707, mort à Paris en 1781.
,2) Il était alors le rival de Tabbé de T^ Ville qai fut élu au fauteuil de l'abbé Mongin et reçu
12 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Duclos fut en effet nommé au fouteuil de l'abbé Montgault, mort le
II août 1746, et Tabbé Leblanc, qui devint membre des Académies
délia Crusca^ des Arcades de Rome, de Tlnstitut de Bologne, etc., ne
put, malgré la protection de la marquise, arriver à TAcadémie fran-
çaise (i).
Duclos, on le sait, était un des familiers de Madame de Pompadour,
avec Marmontel et Bernis. Celle-ci, en effet, employait tout son crédit
en Êiveur des gens de lettres. Le vieux Crébillon obtint, par ses soins,
une pension, un logement au Louvre et une sinécure de bibliothécaire.
Piron lui-même ne fut pas oublié, comme en témoigne la lettre suivante
adressée par Montesquieu à la marquise, en 1752 :
Piron est assez puni, Madame, pour les mauvais vers
qu'on dit qu'il a faits; d'un autre côté il en a fait de très bons.
Il est aveugle, infirme, pauvre, marié, vieux. Le Roi ne pour-
roit-il pas lui accorder quelque pension? II est beau de l'obtenir.
C'est ainsi que vous entçloyez le crédit que vos belles qualités
vous donnent; et, parce que vous êtes heureuse, vous voudriez
qu'il n'y eût point de malheureux. Le feu Roi exclut La Fon-
taine d'une place à l'Académie, à cause de ses contes : il la lui
rendit six mois après à cause de ses fables (2).
La requête eut le meilleur effet, et Piron obtint de Lx)uis XV une
pension de mille livres.
La marquise possédait une bibliothèque (3) dont le catalogue a été
le i5 septembre 1746. {V. Uite des membres de TÂcadémie française dressée par A. Bance tt
Etienne Charavay, dans V Amateur d'Autographes, n** i3i-i32, p. 175.)
(ij Daclos prononça son discours de réception le 36 janvier 1747. 11 devint secréuire per-
pétœl de TAcadémie en 1755.
(3) Œuvres complètes de Montesquieu ; Paris, Hachette, 1862, t. II, p. 534.
(3) Cette bibliothèque est estimée i3,5oo livres dans le Relevé des dépenses de Madame de
Pompadour qui a été publié, en i853, par M. J.-A. Le Roi, bibliothécaire de Versailles, d'a-
près un manuscrit conservé dans les archives de Seine-et-Oise. Cet éut, qui va du 9 septem-
bre 1745 au i5 avril 1764, est un document précieux pour l'histoire de M"* de Pompadour.
LA MARQUISE DE POMPADOUR
l3
imprimé, et les curieux recherchent avec ardeur les livres reliés en beau
maroquin rouge, sur 1er plats desquels resplendit le blason aux trois
tours. Nous pouvons, grâce a l'obligeance de M. Joannis G='''»ard, re-
produire ici ce .blason, qu'on retrouve aussi sur les cachets q li fer-
maient les lettres de la marquise.
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
THIBAUT V
Roi de Navarrs, Comte de Chaupaqne et de Brie
1235-1270
Thibaut IV, le célèbre po^€, mourut dans le palais épiscopal de Pam-
pelune le 14 juillet i253, laissant pour successtur le jeune Thibaut V
sous la tutelle de sa mère Marguerite de Bourbon (i). Cest de ce der-
nier prince qu'émane la charte latine dont voici le texte, la traduction
et le fac-similé (2) :
Theobaldus, Dei gratia Rex Navarre, Campanie et Brie
cornes palatinus, universis présentes litteras inspecturis salutem
in Domino. Notum facimus quod cum defiincta Margarita, do-
mina Lisinarum, legaverit et concesserit ecclesie Sancti Antonii
Parisiensis (3) duodecim libras et decem solidos turonensium
annui redditus, percipiendos annis singulis a monialibus dicte
ecclesie vel ab earum nuncio in portagio nundinarum Trecen-
sium sanai Remigii, videlicet ad portam que vulgariter nun-
cupatur de Creonciaux, ut in litteris dicte Margarite, ipsius
sigillatis sigillo, continebatur expresse. Nos in quorum domi-
nio et feodo ipse redditus consistere dinoscitur divine pietatis
intuitu volumus et concedimus quod predicta ecclesia teneat et
(1) Histoire des dacs et des comtes de Quunpagne par H. D'Arbois de Jubainville; Paris,
Durand, 1859-66, 6 vol. in-8. — T. IV, p. 337 et 341.
(2) Cette pièce ne figure pas dans le catalogue des actes des comtes de Chamragne publié par
M. D'Arbois de Jubainville. Nous en possédons l'original.
(3) Le couvent de Saint- Antoine-dcs-Champs à Paris, fondé vers 1 191 .— Nous avons trouvé
dans le catalogue des actes des comtes de Champagne une autre charte concernant le couvent
de Saint- Antoine, datée de mai 1260, et émanant également de Thibaut V (D'Arbois de Ju-
{îainvillc, t. V, p. 495, n* 3197).
THIBAUT V
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H^liif
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l6 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
perpetuo possideat predictas duodedm libras et dccem solidos
turonensium annui redditus pacifice et quiète in manu mortua,
sine coactione vendendi vel alienandi seu extra manum suam
ponendi. In cujus concessionis testimonium présenter litteras
fecimus sigilli nostri munimine roborari. Datum anno Dominî
M^ CO quinquagesimo septimo, mense junio.
Thibaut, par la grâce de Dieu Roi de Navarre, comte pala-
tin de Qiampagne et de Brie, à tous ceux qui ces présentes let-
tres verront, salut dans le Seigneur. Savoir faisons que comme
défunte Marguerite, dame de Lisines, ait légué et concédé à
réglise de Saint Antoine de Paris douze livres et dix sous tour-
nois de rente annuelle, à percevoir chacun an par les religieuses
de la dite église ou par leur envoyé sur le portage des foires de
Saint-Remi de Troyes, à savoir à la porte qui est ordinairement
appelée de Creoncîaux, comme dans les lettres de la dite Mar-
guerite scellées de son sceau il était expressément contenu, Nous,
sur le domaine et fief duquel la dite rente est notoirement établie,
par l'inspiration de la piété divine nous voulons et concédons
que la susdite église tienne et possède à toujours les susdites
douze livres et dix sous tournois de rente annuelle, paisiblement
et tranquillement, en main morte, sans contrainte de vendre ou
d'aliéner ou de mettre hors sa main. En témoignage de laquelle
concession nous avons fait confirmer les présentes lettres de
Tautorité de notre sceau. Donné Tan du Seigneur 1267, au
mois de juin.
Il y avait, au moyen âge, six foires appelées /oir^5 de Champagne et
de Brie, deux à Troyes, deux à Provins, une à Lagny-sur-Marne et une
à Bar-sur-Aube (i). Celles de Troyes étaient la foire de Saint-Jean ou
foire chaude de Troyes, qui se tenait le mardi après la quinzaine de la
Nativité de Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin, si la Saint-Jean tombait un
mardi, et, en tous cas, dans la première quinzaine de juillet, et durait
jusqu'au 14 septembre; et la foire de Saint-Remi ou foire /roide de
(I) ÉtudM tur les foires de Quunpagae ptr Félix Bourquelot, i** partie, p. 7$.
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THIBAUT V n
Troyes, qui commençait le lendemain de la Toussaint et durait jusqu'à
la semaine avant Noël (i).
Au xin* siècle les foires de Champagne avaient dans toute l'Europe
une grande célébrité : de toutes parts les trafiquants y a/Huaient, mais
c'était surtout à Troyes que venait le plus grand nombre. Ces der-.
nières foires appartenaient aux comtes de Champagne. Un ancien ma-
nuscrit) conservé dans notre Bibliothèque nationale, constate ce fait en
ces termes :
Le Seigneur a, à Troyes, les foires de Saint Jean qui com-
mencent le i*"" mardi après la quinzaine de Saint Jean Baptiste
et finissent vers la Nativité de Notre Dame, et les foires dites
de Saint Rémi, qui commencent le lendemain de la Toussaint
et finissent la semaine avant Noël (2).
Les comtes de Champagne tiraient de ces foires un revenu considé-
rable, car ils percevaient, à Toccasion des allées et venues de tant de
marchands, un grand nombre de droits. Parmi ces impôts, le portagium
ou droit de péage perçu aux portes de la ville était celui qui rapportait
le plus (3). Souvent les seigneurs accordaient soit à des serviteurs, soit
à des maisons religieuses, le don d^une certaine somme à percevoir an-
nuellement sur le produit d'un de ces impôts. La charte que nous ve-
nons de publier mentionne un don de cette nature en Êiveur du cou-
vent de Saint-Antoine de Paris.
Thibaut V accompagna saint Louis dans sa dernière croisade. Il vit
mourir son souverain, et, frappé de la même maladie qui avait enlevé
saint Louis et tant de ses compagnons d'armes, il rendit le dernier
soupir au couvent des Carmes de Trapani, le 4 décembre 1270, à Tâge
de 35 ans (4).
On trouve dans les œuvres de Rutcbeuf une complainte sur la mort
de Thibaut V de Champagne (5).
(1) Bourquelot, i** partie, p. 83.
(3) Extenta terre comiutus Campanie et Brie (Arch. oat., K 1 155, fol. i et suiv.J, citO par
Bourquelot, 3' partie, p. 10.
(3) Bourquelot, a* partie, p. i83.
(4J D'Ârbois de Jubainvilc, t. IV.
(5) Publ. par Jubinal, 1. 1, p. 40-47.
TOME l.
|8 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
ETIENNE BALUZE
1630-1718
Etienne Baluze, né à Tulle le 24 décembre i63o, avait, au xvii* siècle,
une haute réputation d'historien et d'érudit. Ses grands travaux, entre
autres son édition des Actes des conciles^ justifiaient amplement cette
renommée. Ami intime de Ducange et de Mabillon, bibliothécaire de
Colbert, professeur en droit canon à l'Université de Paris, Baluze entre-
tenait une correspondance suivie avec la plupart des savants de l'Eu-
rope. Sur la fin de sa carrière il éprouva une éclatante disgrâce, à l'oc-
casion de son Histoire généalogique de la maison d'Auvergne. Ici on
nous permettra de rappeler brièvement les faits.
Emmanuel-Théodose de La Tour d'Auvergne, cardinal de Bouillon,
grand aumônier de France, reçut vers l'an 1694, d'un sieur Pierre-Jean
de Bar, généalogiste, qui avait travaillé avec l'historien Du Bouchet, un
certain nombre de documents sur sa famille. Ces pièces, inconnues jus-
qu'alors, fournissaient de nouvelles preuves de la parenté de la maison
de Bouillon avec les Dauphins d'Auvergne. Le cardinal soumit les ori-
ginaux à Baluze, à Mabillon et à Ruinart, qui les publièrent et en cer-
tifièrent l'authenticité. Le procès-verbal de cet examen, daté du 23 juil-
let 1695, fut imprimé par les soins du cardinal de Bouillon (i).
(ij • Procez verbfti contenant l'examen et diacuMion de deux anciens Cartnlaires et de TObi-
tuaire de l'église de Saint Julien de Brioude en Auvergne, de neuf andent titres compris en
sept feOilUts de parchemin, et de dix autres anciens feuillets aussi en parchemin, contenant des
fragmens de deux ubles, Tune par ordre des chiffres, et l'autre par alphabet, lesquels ont esté
destachez d'un ancien Cartulaire de la mesme Eglise. Le tout pour faire voir que Geraud de La
Tour I du nom ^eicenJ en droite ligne d'Acfred, I du nom, Duc de Guyenne et Comte d'An-
vergne, comme il paroiit par la table généalogique qui suit. • — Impr. de 22 pages.
ÉTFENNE BAÎA'ZE ÏQ
Cette publication souleva des protestations. Le cardinal était mal en
cour, ce qui £eivorisa singulièrement les critiques. Baluze répondit a
ceux qui niaient Tauthenticité des documents une longue lettre, datée
de Paris, le 19 août 1697 (i). Voici la conclusion de ce factum histo-
rique :
Voilà, Monsieur, ce que j'avois à vous dire sur les titres de
la généalogie de Messieurs de Bouillon. Je puis vous protester
que je n'ay point eu d'autre veuë que de chercher la vérité. Je
n'ay pu voir sans indignation qu'on attaquât avec tant de vio-
lence et d'injustice que Ton a fait des titres très anciens et très
véritables. Nous les avions jugez tels Dom Jean Mabillon, Dom
Thierry Ruinart, et moy. J'ose vous dire, Monsieur, que jus-
ques à présent nous avons joliy d'une réputation saine et en-
tière d'estre sincères et gens d'honeur, et que le public croit que
nous sommes capables de porter notre jugement sur des choses
de cette nature, puisque Messieurs les Advocats généraux nous
ont quelquefois fait l'honeur de nous faire commettre par Ar-
rest pour donner nostre avis sur des titres de la validité des-
quels les parties ne convenoient pas.
Mais cette lettre ne devait pas clore le débat. Trois ans après, le généa-
logiste De Bar, qui avait, paraît-il, employé son peu de science à fabri-
quer des titres de noblesse — industrie lucrative s'il en fut — eut la
malencontreuse chance d^étre arrêté et mis à la Bastille, comme un
criminel d'importance. Son interrogatoire amena des aveux auxquels on
ne s'attendait guère. De Bar, non content d'avouer tous les £eiux qu'il
avait commis, déclara avoir fabriqué les titres vendus jadis par lui au
cardinal de Bouillon. Ce fut un scandale. Baluze s'en émut, et il exa-
mina de nouveau les documents, en s'aidant encore cette fois des lu-
mières et de l'autorité de Mabillon et de Ruinart. Ce second examen
(I) Lettre de Monsieur Baluze pour servir de response à divers cscrits qu*on a semés dans
Paris et à la G>ur contre quelques anciens titres qui prouvent qne Messieurs de Bouillon
d'aujounfhuy descendent en ligne directe et masculine des ancien:» Ducs de Guyenne et Com-
tes d'Auvergne; Â Paris, chez Théodore Muguet, imprimeur ordinaire du Roy, 1698,
in-fol. de 32 pages.
20 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
les confirma dans leur opinion : tous trois dressèrent un procès-verbal
dont l'original est entre nos mains (i). Nous n'avons pas trouvé men-
tion de cette pièce dans les biographies de Baluze, non plus que dans la
préface de V Histoire généalogique de la maison d'Auvergne, En voici le
texte :
Nous soussignez, qui avons cy devant examiné les anciens
titres fournis par le sieur de Bar à Monseigneur le cardinal de
Bouillon, qui prouvent Torigine de la maison de La Tour d'Au-
vergne, ayant esté informez par le bruit public, auquel nous
n^adjoutons pas de foy, que ledit sieur de Bar, lequel a esté
depuis peu arresté et conduit à la Bastille par ordre du Roy
avec quelques autres particuliers accusez d'avoir distribué de
faux titres de noblesse, a, depuis sa détention, déclaré que ceux
qu'il a fournis à Monseigneur le cardinal de Bouillon tou*
chant Porigine de sa maison, sont faux et qu'ils ont esté escrits
par luy de Bar en la manière qu'ils nous ont esté représentez,
déclarons qu'en conséquence de ce bruit, pour nostre satisfac^
tion particulière, et sans en avoir esté sollicitez, nous les avons
derechef examinez très attentivement et très soigneusement, et
que bien loin de douter du jugement que nous en avons porté,
nous nous y sommes encore plus affermis, déclarans en outre
que nous sommes très persuadez qu'il n'y a ny ne peut y
avoir aucun faussaire assez habile pour donner â des titres sup-
posez l'air et les marques d'ancienneté et de vérité qu'ont ceux
dont il s'agit, et que quand mesme il seroit vray, ce que nous
ne croyons pas, que ledit s»* de Bar auroit fait cette déclaration,
nous ne l'en croirions pas, attendu qu'on sçait qu'un esprit foible
et timide pourroit, dans de justes appréhensions de quelque
peine afliictive, s'il se trouvoit estre coupable et convaincu
d'avoir commis les malversations dont sont accusez ceux qui
ont esté arrestez avec luy, se porter par de meschants motifs à
(i) Cabinet de feu M. le marquis de Lescoët.
ETIENNE BALUZE
21
parler contre sa conscience, espérant peut-estre éviter par là un
jugement désavantageux. Pour ce qui est des lettres de Saint
Louis qui certifient que Guillaume de La Tour, prévost de
l'Eglise de Brioude, descendoit des anciens ducs de Guyenne et
comtes d'Auvergne, nous ne pouvons y rien dire de nouveau,
n'ayant pas présentement en nostre pouvoir le petit chartulaire
de l'Eglise de Brioude d'où elles ont été tirées. Nous déclarons
néantmoins que nous les croyons d'une vérité certaine et incon-
testable. Ce que nous avons estimé devoir laisser par escrit,
afin qu'après que Dieu nous aura retiré de ce monde, on ne
puisse pas dire que nous avons laissé passer ce bruit sans mot
dire, comme si nous fussions demeurez facilement d'accord de
la prétendue supposition de ces titres, que nous croyons en nos-
tre conscience estre trez bons et très véritables.
i<f^
0W
^/Je^'n^tMctlUl^^lp
7^^\
^M/7nyf^^^-^
Les critiques et les observations n'empêchèrent pas Baluze de se li-
vrer à un grand travail qu'il publia, en 1708, sous le titre de : Histoire
généalogique de la maison d'Auvergne (i). Dans la préface il rappelle
(ij Paris, DcMllicr, 1708. 2 vol. in-fol.
22 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
que certains titres ont été contestés, mais qu'il a répondu victorieuse-
ment aux calomnies de ses contradicteurs. Baluce cependant n*était
pas si près du triomphe : deux ans plus tard le cardinal de Bouillon
quitta la France, et Louis XIV, très-animé contre ce prélat, fit suppri-
mer le livre qui soutenait les prétentions de la maison de Bouillon et
la rattachait aux Dauphins d*Auvergne, (t exiler Fauteur i Lyon
(20 juin 17 10). Trois ans après, cependant, Baluze, ruiné et dépouillé
de ses emplois, put revenir à Paris où il mourut le 28 juillet 1718.
Baluze avait des ennemis acharnés. Parmi eux nous pouvons citer
le célèbre généalogiste D'Hozier. La Bibliothèque nationale possède
l'exemplaire de V Histoire généalogique de la maison d'Auvergne qui a
appartenu à D'Hozier (i), comme le prouve cette note apposée sur le
titre de chaque volume :
Donné par M. Baluze le 4* de juin 1 709 de la part de S. E.
M«^ le Card*> de Bouillon. — Dhozier.
Cet exemplaire a ses marges couvertes de notes autographes de
D'Hozier. La préface surtout a donné matière à des réflexions peu sym-
pathiques à Baluze. Nous avons cru intéressant de transcrire la pre-
mière note, qui donnera une idée exacte de Tesprit de ces remarques d'un
généalogiste sur un de ses confrères.
Si Tauteur de cette histoire, écrite d'un style très mauvais et
très dur avoit bien seu réfléchir pour son honneur sur les belles
citations qu'il fait et qu'il raporte pour préparer son lecteur à ne
trouver que des faits apuyés de preuves solides, il auroit com-
mencé par s'aquérir des connoissances certaines de ce qu'il
s'étoit chargé de donner au public, et il auroit évité le reproche
que la postérité lui fera avec justice d'avoir très mal conduit son
entreprise, d'avoir trop indignement flaté la vanité et les folles
prétentions de celui auquel il avoit vendu sa plume, de n'avoir
rien établi de ce qu'il a voulu persuader, d'avoir tiré bien des
conséquences fausses des raisonnemens qu'il a faits, et enfin,
pour tout le fruit de son travail, d'avoir mérité à 80 ans qu'on
3
(ij Lm 42, Iropr. (Réscne).
ETIENNE BALUZE 23
le condamnât à être mis au pilori par un arrêt qui note d'une
tache ineffaçable et Thistorien et son téméraire travail.
Nous n*avons pas trouvé trace, dans les travaux sur Baluze, de ces
netes de D'Hozier qui nous ont paru dignes d'être mentionnées.
G>mme on vient de le voir, la vie du pauvre Baluze fut fort acciden-
tée. Une épitaphe restée célèbre a consacré le souvenir de tant d'infor-
tunes (i). Mais, même après sa mort, Baluze trouva des ennemis. Il y a
peu d'années, un journaliste limousin affecta de traiter avec mépris son
illustre compatriote. Cette suprême attaque ne resta pas sans réponse.
M. Maximin Deloche, actuellement membre de l'Académie des Inscrip-
tions, défendit vivement la mémoire de Baluze (2). Il représenta que ce
savant avait consacré sa longue carrière à l'étude de l'histoire et qu'il
avait laissé des monuments précieux de sa vaste érudition, témoin les
Capitulcùres et les Actes des conciles. Il rappela que Baluze fiit l'ami et
l'émule des plus grands érudits de son temps. Nous avons vu que Ma-
billon et Ruinart tenaient Baluze en grande estime et l'aidaient dans ses
travaux.
D'ailleurs, c'est justice que de parler avec respect d'un homme qui a
tant &it pour la science historique et qui a laissé un nombre considé-
rable de manuscrits conservés dans la Bibliothèque nationale. Les éru-
dits, qui profitent chaque jour des recherches de Baluze, ou qui consul-
tent ses savants ouvrages, ne liront pas sans intérêt, croyons-nous, ces
quelques notes sur un épisode fameux dans l'histoire littéraire du com-
mencement du xvm* siècle (3).
(I) Il git ici lé sieor Etieoiie.
Il a consommé ses travaux.
En ce monde il eut tant de maux
Qu'on ne croit pas quMl y revienne,
(a) Etienne Baluze, sa vie et ses œuvres, par M. M. Deloclie; Paris, Didron, i336, in-8.
(3) On nous permettra de signaler une curieuse lettre de Baluze adressée, k 6 mars 1703,
à un grand seigneur (sans doute le cardinal de Bouillon) qui voulait lui acheter sa bibliothèque,
lort précieuse, conmie on sait. Nous avons publié ce document dans L'Amateur d'autographes,
n' 52, p. 49-
24 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
CARTES NUMÉRALES A JOUER
Les cartes dont nous donnons le fac-similc ont été trouvées dans Té-
paisseur d'une reliure; des rencontres de ce genre ne sont pas rares, et
un Anglais, M. Chatto, aVecueilli ainsi quelques figures précieuses qui
lui ont inspiré un ouvrage d'ensemble, le meilleur qui ait été écrit jus-
qu'ici sur l'histoire des cartes (i).
La reliure dont les plats contenaient nos quatre fragments apparte-
nait à un petit Virgile in-32, imprimé en 1625 (2) : elle est évidemment
contemporaine de l'édition, d'où il ressort que nos cartes ne peuvent
être postérieures au commencement du xvii* siècle. Lelir style, d'ail-
leurs, caractérise l'époque où les cartiers n'avaient pas encore introduit
dans les costumes des figures ces capricieux ornements qui font recon-
naître les cartes de la fin du règne de Louis XIII et qui marquent le
retour vers le type originaire du jeu de piquet dit de Charles VII (3).
Le style de nos spécimens est pur, malgré l'archaïsme évident des
têtes; le talent souple et ferme à la fois du xylographe a donné aux
poses des personnages une hardiesse peu commune dans les produc-
tions du même genre, comme celles de Robert Passerel et de Jean Volay ,
cartiers sous Henri IV (4). Cependant nos cartes ont une certaine ana-
(I) Facts and speculatioas on tbe ongia and bistory of playing cards, by W. Andrew Chatto ;
Londres, 1848, in-8.
(3] Bien que le titre porte M.DC.XXVIII, l'ouvrage a été imprimé en 1635, comme l'indi-
que la marque de l'imprimeur à la fin du volume. — Cf. Histoire de Sedan, par l'abbé Péri-
gnon; Charleville, i856, 3 vol. in-8, t. II, p. 536.
(3) Ce jeu est exposé dans la salle d'entrée du Cabinet des estampes de la Bibliothèque na-
tionale.
(4} Voir les spécimens réunis à la Bibliothèque nationale en 4 volumes sous le n* K 34. —
Voir aussi : Jeux de cartes du xiv* au xviii* siècle représentés en 100 planches, publiés par la
Société des bibliophiles; Paris, 1844, in-fbl.
CARTES NtMÉRALES A JOUER
2b
|i^Cl— 1-lI^^t
5aîï5âs?^v2<,-
26
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
logîe avec un des jeux édités, sous Lx>uis XIII, par François Delettre :
c'est en effet le seul jeu où nous ayons rencontré les r6is à cheval. D^ail-
leurs les types sont arbitraires jusqu'à Tadoption, au milieu du xvii* siè-
cle, du type traditionnel de Charles VII.
La dénomination des personnages n'est pas plus déterminée, tellement
que les rois s'appellent tantôt Auguste, Salomon, Clovis, Constantin,
tantôt Alexandre, Cirus maior, Ninus, Jules César. Les rois à cheval
portent les noms de Priam , Menelaus , Annlbal et Scipion. CTest
dans ces derniers noms qu'il faut sans doute chercher ceux des rois à
cheval que montrent nos spécimens.
Nos cartes n'ont pas reçu d'enluminure. Cétait cette dernière opéra-
tion qui ajoutait aux cartes leurs signes distinctifs. Le xylographe avait
soin de marquer par un point la place où l'enlumineur devait mettre la
couleur. Ces points peuvent s'apercevoir encore sur nos spécimens (i).
Le revers losange de nos
>^* îW ^l^ï^'ïî^^^A cartes, dont nous donnons un
^•^V. ^i^-<^^ïT^Jy^ fac-similé, a de grandes analo-
gies avec celui que présentent
les cartes du xvi* siècle. Celles
émises par Jean Hemau,* d'É-
pinal, ont le même motif, mais
encadré par des polygones.
Le Virgile où nous avons
trouvé ces fragments est celui
que le célèbre imprimeur se-
danais, Jean Jannon, donna comme premier ess^i du caractère qu'il
avait gravé et fondu lui-même et qui prit le nom de petite sedanaise (2).
Il est probable que lAN MAVO (Jean Mavo), dont le nom était resté
inconnu, fut cartier dans la ville même où fut imprimé et relié le Vir-
gile de Jannon. C'est ce que semblent indiquer Tétat incomplet des car-
tes et la légende qui, placée au-dessous du roi de cœur, pourrait laisser
reconnaître la partie supérieure des lettres formant le nom de Sedan.
(1) Cet uMge, qui avait l'inconvénient de laisser paraître le point sous la transparence des
couleurs rouges, fut at>andonné par les xylographes des le milieu du xvii* siècle.
(2) Publii Virgilii Maronis... opéra indubitata omuia, édition donnOe par Jacques Pontanus;
Seian, 1628, in-32.
CHARLOTTE DES ESSARS 27
CHARLOTTE DES ESSARS
1 586-1 65 1
Charlotte des Essars, fille de François des Essars, seigneur de Sautour,
lieutenant du roi en Champagne, qui avait été tué à Troyes, le 17 sep-
tembre 1 590, et de Charlotte de Harlai, fut présentée à la cour de France.
Elle plut à Henri IV, qui en fit sa maîtresse. Elle eut de ce prince deux
filles, Jeanne-Baptiste de Bourbon, abbesse de Fontevrault, en 1639,
morte le 16 janvier 1670, et Marie-Henriette de Bourbon, abbesse de
Chelles, en 1627, morte le 10 février 1629.
Sous Lx>uis XIII, Charlotte des Essars recevait une pension pour l'en-
tretien de ses filles. Elle portait alors le titre de dame de Romorantin,
que lui avait conféré Henri IV par le don de la terre de ce nom. Le
8 janvier 161 2, Louis XIII accorde i5,ooo livres à ses sœurs naturelles,
les demoiselles de Romorantin (i). Voici le commencement de Tacte :
Louis, par la grâce de Dieu Roy. de France et de Navarre, à
noz amez et féaulx les gens de nos comptes à Paris, salut. Sça-
voir faisons que desirans gratiffier en tout ce qu'il nous sera
possible nos sœurs naturelles les demoiselles de Romorantin et
pour subvenir à leur entretien, à icelles pour tes causes et autres
considérations à ce nous mouvans avons faict et faisons don par
ces présentes signées de nostre main de la somme de quinze
mille livres tournois à prendre sur les deniers tant ordinaires
qu'extraordinaires de nostre espargne de la présente année, etc.
Le 12 février 1622, Charlotte des Essars reçoit 12,000 livres pour
<ij Collection PécarJ.
28 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
payer les dettes de ses filles. Voici la teneur du reçu, qui fait partie du
cabinet de feu M. Pécard :
Nous Charlotte Des Essars, dame de Romorantin, confessons
avoir receu comptant de M« Raymon Phelypeaux, sieur de Her-
bault, conseiller du Roy en son conseil d'estat et trésorier de son
espargne^ la somme de douze mil livres à nous ordonnée par
Sa Majesté pour employer à Tacquiaement des debtes de Mes-
demoiselles de Romorantin, sœurs naturelles de sadiae Majesté.
De laquelle somme de XII^ livres nous nous tenons pour con-
tente et bien payée, et en avons quicté et quictons ledit sieur de
Herbault^ trésorier de Tespargne susdit, et tous autres, tesmoing
nostre seing manuel cy mis le XII* jour de febvrier MVI^ vingt
deux.
Comme on le voit, Charlotte orthographiait mal son nom.
Après la mort de Henri IV, Charlotte des Elssars devint secrètement^
si Ton en croit la chronique scandaleuse dutemps, la femme légitime de
Louis de Lorraine, cardinal de Guise. Elle en eut trois fils et deux filles
dont les enfants, se fondant sur ce prétendu mariage, aspirèrent, mais
sans succès, à la succession des Guises.
Le cardinal de Guise étant mort (21 juin 1621), Charlotte épousa,
en i63o François de L'Hospital, seigneur du Hallier, qui devint maréchal
de France. Elle se jeta dans des intrigues de cour qui lui valurent d'être
exilée. Elle mourut sans postérité légitime, le 8 juillet i65i. En elle
s'éteignit la famille des Essars, qui compta parmi ses membres le célèbre
et malheureux surintendant des finances, Pierre des Essars, décapité
en 1413.
^ Mut/y cuijfr%/.
''^^^^ /^TX^nu:^.
K^^^yl^iy^X^ .
\fia tim,lu4*. y,
GIOVANNI-BAPTISTA MARINO 29
GIOVANNI-BAPTISTA MARINO
î56q-i625
Jean-Baptiste Marino (i), né à Naples le 18 octobre iSôç^ fils d'an
jurisconsulte, délaissa de bonne heure Tétude du droit pour se livrer à
la poésie. Cette vocation lui valut (Fêtre chassé de ki maison paternelle.
Il se rendit alors à Rome, où il eut pour protecteur le cardinal Aldo-
brandini qu'il suivit alors à Ravenne et à Turin. Dans cette dernière
ville, il s'illustra par sa polémique avec le poëte Gaspar M-urtola, jaloux
de ce que Marino venait d'être nommé secrétaire du duc de Savoie. Ce
fut une guerre de sonnets, où Marino fut vainqueur, car il accabla son
adversaire d'une Murtoléide composée de quatre^vii^-iw sonnets^
tandis que Murtola ne put riposter qu'avec une Marinéide qui n'avait
que trente sonnets.
Au commencement de l'année 161 5, Marino se rendit à Paris sur l'in-
vitation de son compatriote Concino, alors marquis d^Ancre. Il devint
tout d'abord le poëte feivori de la cour de France, où il ne fut connu
que sous le nom, resté célèbre, de cavalier Marin, D'une habileté et (f une
finesse remarquables, il sut flatter à propos et obtenir des pensions : il
se moquait spirituellement de ses protecteurs, témoin le tour qu'il joua,
à Concino.
A la suite de la première audience accordée par le maréchal d'Ancre &
Marino, le premier dit en français au poëte d'aller toucher 5oo écus d'or
au soleil chez son trésorier. Marino ne manqua pas d'obéir à cette invi-
tation, mais il demanda 1,000 écus et les ootint. Peu après, le maréchal^
rencontrant Marino, s'écria en italien : « Diable, mon cher cavalier,
vous êtes bien Napolitain ! On vous donne 5oo écus, et vous vous en
(i) Le cavalier Marin se nommait Marino, mais il se laissait appeler Marini, tout en oon-'
âniunt à signer de son véritable nom, ainsi que le démontre la pièce que nous pobliops ei
fac-shnile; De même Ifi maréchAl d'Ancre, que kt actes nomneot Conciiio Coudait ûffmit
Concino. -> Notons que tous les livres du cavalier Marin portent Marino,
3o REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Eûtes payer i ,000 ! — Excellence, répliqua le rusé po6te, Votre Altesse
est heureuse que je n*aie pas entendu 3, 000. Je ne comprends pas le
français. » (1)
Mariho était le roi des réunions de Thôtel de Rambouillet. Il fit des
vers à la louange du maréchal d'Ancre et de sa femme, de la reine Marie
de Médicis et de Lx>uis XIII. Aussi les événements politiques ne lui
firent-ils perdre ni sa £aiveur ni ses pensions. Nous publions en £aic-si-
mile un reçu que donne le cavalier Marin de la pension qu'il recevait
de Loub XIII, auquel il dédia trois ans plus tard son poëme d'Adone,
On voit, par cet intéressant document qui fait partie de la collection
Pécard, que le po€te italien avait su obtenir de la faveur royale une
pension annuelle de 3, 600 livres.
Je Jean-Baptiste Mariny confesse avoir receu comptant de
M* Vincent Bouhier, sieur de Beaumarchais, conseiller du Roy
en son conseil d^estat, trésorier de son espargne, la somme de
neuf cens livres à moy ordonnée par ledit sieur pour la pention
quUl plaist à Sa Majesté me donner durant le quartier d'avril,
may et juing de la présente année, qui est à raison de III^VI^'-
par an. De laquelle somme de IX^^ Je me tiens pour content et
bien payé et en ay quitté et quitte ledit sieur de Beaumarchais,
trésorier de Tespargne susdit, et tous autres. Faict le septiesme
jour d'aoust mil six cens vingtz.
Quietanza délia somma di nonecento livre per lo quartier
d'aprile, maggio et guigno deir anno 1620 de mia pentione.
Il Cav. Gio. B* Marino.
Marino quitta la France en 1622: il retourna à Rome, et de la à
Naples, où on lui fit la plus magnifique réception (12 juin 1624). De
Targent qu'il avait su se faire donner à la cour de France, il sVtait fait
bâtir un palais sur le Pausilippe, en face du tombeau de Virgile. Cest
dans cette demeure princière qu'il mourut le 25 mars 1625. Ses funé-
railles fiirent célébrées à Naples et à Rome avec une pompe extraordi-
naire, et on dressa au poëte une statue, non loin de celle de Virgile.
(I) Voir la curieuBc étude de M. PhiUrète Chastes sur Marino dans ses Etudes sur l'Espa-
gne, p. 2S9 et suiv.
FRANCESCO PRIMADICCIO 3l
FRANCESCO PRIMADICCIO
I 504- 1570
On a peu de renseignements sur la vie de Francesco Primadiccio, que
la postérité a nommé le Primatice, La date de sa naissance ne nous est
connue que par le testament publié par le docteur Gaye (i). Quant aux
détails de la vie du grand peintre, les biographes s'étaient bornés à répéter
ce que Vasari avait dit, jusqu'à ce que le marquis de Laborde ait donné
les précieux renseignements que contient son beau travail sur la Re-
naissance des arts à la cour de France (2). Dans les comptes des bâti-
ments qui sont publiés dans ce livre, Primadiccio est souvent cité. Nous
y trouvons aussi les lettres de François II, du 12 juillet iSSg, qui con-
fèrent à cet artiste la surintendance des bâtiments, aux appointements
de 1 ,200 livres par an (3). Voici un fragment de ce document, dont la
teneur mérite d'être rappelée ici :
François, par la grâce de Dieu, Roy de France, .
. . Sçavoir faisons que nous, à plain confians de la personne de
nostre amé et féal conseiller et ausmonier ordinaire, maistre
François Primadici de BouUongne en Italie, abbé de Saint
Martin de Troyes^ icelluy, pour ces causes, avons commis par
ces présentes, pour vacquer et entendre, tant à la Visitation des
ouvrages et réparations qui seront nécessaires estre faites en
(1) Carteggio inedito d'artisti dei secoli xiv, xv, zvi, pubblicato ed illastrato con documenti
pnre inediti dal Dott. Giovanni Gaye, con fac »imile; Firenze, Molini, 1840, 3 vol. in-4.
(2) Paris, i85i, 2 vol. in-8.
(3) Le marquis de Laborde. p. 457*
32 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
tous nosdits bastimens, que de la conduitte de tous ceux que
pourions faire et construire par cy après, hors mis celluy de nostre
château du Louvre, faire parachever la sépulture dudit feu Roy
François nostre ayeul, conclure et arrester avec les maçons et
autres ouvriers, et générallement de faire et ordonner en cestc
présente charge et commission de nosdits bastimens, tout, ainsy
et en la propre forme et manière que ont cy devant fait et or-
donné maistres Philbert de Lorme, abbé d'Ivry, et Jean de
Lorme, son frère, du vivant de nostre dit feu seigneur et père,
lesquels pour aucunes causes et considérations, à ce nous mou-
vans, nous avons deschargé et deschargeons de ladite charge et
commission
L'abbé Tisserand, d'autre part, a compulsé les .registres des baptêmes
des paroisses des communes d'Avon et de Fontainebleau. Il a trouvé
dix actes où Primadiccio figure comme parrain, et il a consigné le ré-
sultat de ses recherches dans le Bulletin du Comité de la langue^ de l'his-
toire et des arts de la France (t. II, p. 252 et suiv.}.
Nous avons signalé le testament de Primadiccio, dont nous aurons à
reparler; il nous reste à mentionner une pièce émanant de Primadiccio,
datée du 5 décembre i567, où il ordonne à Guillaume Le Jars, «commis
par le Roy à tenir le compte et faire le payement des œuvres, édifices et
bastimens de Sa Majesté », de payer à Louis Lerambert le jeune, tailleur
de pierres, 45 livres tournois « pour son payement d'avoir, de nostre
ordonnance, vacqué et taillé plussieurs colonnes, bases, chapiteaux et
aultres pièces de marbre, pour servir à la sépulture du feu roy Henry,
dernier décédé, pendant les moys de décembre, janvier et febvrier der-
nier passez, à raison de i5 livres tournois par moy ».
Cette pièce, dont l'original est dans la collection de M. Jules Boilly, a
été publiée dans les Archives de V art français (t. III, p. 196).
Nous venons ajouter un nouveau document à ceux déjà connus, car
nous avons trouvé dans la collection Villenave, conservée par M** Mé-
lanie Waldor, une quittance signée par Primadiccio. Cest cette pièce
que nous publions ici et que nous reproduisons en fac-similé.
Nous François de Primadis, dict Bologne, conseiller et au-
mosnier du Roy et commissaire général des bastiments et cdif-
/
1
«'WM.* a, *ê)cw^^^/^
H
-e^x
FRANCESCO PRIMADICCIO 33
fices dudit seigneur, confessons avoir eu et receu comptant de
M*» Alain Veau, aussi conseiller d'icellui seigneur, receveur gé-
néral de ses finances à Paris, et par Sa Majesté commis à tenir
le compte des despenses tant de ses bastimens et ediffices de
Fontainebleau, S' Germain et BouUongne, que de la sépulture
du feu Roy Henry que Dieu absolve, la somme de deux cens li-
vres tournois pour nostre estât et entretenement en ladite charge
durant les mois de juillet et aoust derniers passez, qui est à rai-
son de XII^ 1. t. par an. De laquelle somme de 11^ 1. t.
nous tenons content et bien payé et en avons quitté et quittons
ledit Veau, receveur général susdit, et tous autres. En tesmoing
de quoy nous avons signé la présente de nostre seing manuel
et faîct sceller du scel de noz armes le deux™* jour de septembre
lan mil cinq cens soixante neuf.
Bologne.
Derrière la pièce on lit :
Pour servir de quictance à Mons** le receveur Veau, conseillier
du Roy et par luy commis au payement de la despence des bas-
timents de Fontbleau (Fontainebleau), S^ Germain en Laye,
et la sépulture, de la somme de deux cens livres tournois à moy
deue à cause de mon estât de commissaire général desdits bas-
timens pour les moys de juillet et aoust derniers passez. Faict
le deux™*» jour de septembre Tan mil cinq cens soixante neuf.
La signature de cet acte est digne d'attention. Francesco Primadiccio
signe Bologne, Cest en effet sous ce surnom, emprunté à sa ville natale,
que le grand peintre était connu au XVV siècle. Nous avons recherché
les diverses manières dont le nom de Primadiccio est écrit dans les actes
délivrés en France, et nous avons vu que la plus fréquente est celle-ci :
Francisque Primadicis, dit de Boullongne (i).
(i) Le marquis de Laborde, p. 478. Nous avons trouvé aussi François Primadicis de
Boullongne (p. 534J. -^ Dans un registre de la chambre aux deniers de 1484 à ibSj (BibL
TOME I. 5
34 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
L^acte que possède M. Boilly est également signé BolognCf et les mo-
nogrammes que les graveurs des dessins et peintures de Primadiccio ont
mis sur leurs planches portent : F. Bologne pinxit^ ou FRANCISCVS
BOL. IN VENT. (i).
Dans le testament, fait à Saint-Germain-en-Laye le 20 février 1 562,
Primadiccio parle en ces termes (2) :
Noi Francesco Primadiccio, figliolo giàdi Giov. Primadiccio,
abbate, comendattario de Santo Martino di Troia di Franza,
consigliero, elimossinario, et comissario générale de tutte le
fabriche dei Re di Franza, cittadinp de Bologna de Ittaglia, in
ettà mia de cinquanta otto anni, sano et di ianimo et del corpo
et parimente délia mente, considerando essere mortale, e che
egli è bene a dare hordine agli eredi miei mentre che îo sono
sano et non impedito da altre occupatione, ho voluto de mia
propria mano scrivere il mio testamento et hordinare le cose
mie come seguita
La pièce porte la signature suivante :
Io Francesco Primadiccio abbate de santo Martino mano
propria.
Le docteur Gaye a donné le fac-similé de cette signature qui nous
fournit le véritable nom du peintre du château de Fontainebleau. Pour-
quoi Primadiccio a-t-il été transformé en Primatice ? Cest une question
difficile à résoudre, car Vasari, contemporain de Primadiccio, le nomme
déjà Primatice et dit quUl appartenait à la noble Êimille des Primaticciy
si vantée par Leandro Alberti et par le Pontano (3). Mais cet ancien
témoignage ne saurait remporter sur Fautorité du testament et des actes
authentiques, qui portent tous Primadiccio ou Primadicis ou Primadis,
natfMss. fr. 4523] Primadiccio est mentionné en ces termes : • Francisque Primadicy, painctre,
dict Boloigne. • — Dans les registres d'Aron le nom est parfois ainsi abrégé : François Pritne
ou Pryme, Enfin Primadiccio est, dans quelques actes, désigné seulement par sa qualité d'abbé
de Saint-Martin.
(I) Le Primatice par M. H. Delabordc, dans l'Histoire des peintres de Charles Blanc.
(3) Gaye, Carteggio inedito d'artisti, t HI, p. 552. —L'original de ce précieux document
fist dans les archives de la fiibrique de Saint-Pétrone, à Bologne, lib. XLIII, 39.
|3) Vies des peintres, trad. par L» Leclanché; Paris, Teiâsier, 1838-42, t. IX, p. ijgetsuiv.
CATHELINEAU, LESCURE & LA ROCHEJAQUELEIN 33
CATHELINEAU
LESCURE & LA ROCHEJAQUELEIN
1793
Le céUbre généralissime vendéen Jacques Cathelineau, bien que simple
voiturier et dépourvu d'éducation, savait lire et écrire. Néanmoins ses
autographes sont extrêmement rares. On ne gardait guère des papiers
qui étaient d'une nature si compromettante, et nous n'avons de la pé-
riode de la guerre de la Vendée que les documents saisis et conservés
comme pièces de conviction. Le conventionnel Goupilleau de Montaigu
avait arraché à la destruction une partie des archives de Fétat-major
vendéen. Cest de là que vient Tordre de Cathelineau que nous publions
en fac-similé. Cette pièce est de peu postérieure au soulèvement du
Bocage. Elle est datée de la petite ville de Chemillé, que Cathelineau
avait occupée, le 12 mars 1793, avec deux cents paysans de Saint-Flo-
rent-le- Vieil et de La Poitevinière. Le futur généralissime s'intitule déjà
commandant de l'armée catholique, La victoire de Chollet (14 mars) et
l'afi^re de Vihiers (16 mars) lui avaient permis de se constituer déjà
une petite armée.
Voici le texte du document :
Le 2 avril 1 793 nous commandant de larmée catolique per-
mettont au dit Vencent Prudant quil à sa liberté en se présen-
tant tous les jours au commité de GiemiUier.
Cathelineau.
Veu le 2 avril 1793.
Denay
membre.
36 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Ce Vincent Prudent (?) était sans doute un des bleus pris dans les
derniers combats.
La collection Goupilleau nous fournit une autre pièce qui porte la
signature de deux chefs vendéens fort célèbres, Lescure et La Roche-
jaquelein. Cest un ordre concernant des prisonniers républicains. Les
documents de cette nature présentent un grand intérêt et par leur
teneur et par les noms des signataires.
Les prisonniers resteront à La Flocelière et les paroisses voi-
sines fourniront à leur subsistance conjointement avec celle de
La Flocelière selon leurs moyens. Les conseils provisoires se
concerteront entre eux à cet effet.
A La Boulaye ce 8 juillet 1 793.
• Desessarts.
Lescure.
De La Rochejaquelein.
Les ordres cy dessus ont été remis à Messieurs du Conseil
provisoire de La Flocellière, avec offre de contribuer à la sub-
sistance des prisonniers sellon nos moyens. A La Flocellière
ce 9 juillet 1793.
Brondy.
Derrière la pièce se trouve la mention suivante, d'une écriture et
d'une orthographe irrégulières :
De par le roy et de messieurs les chefs de larmée royalle et
catholique il est enjoint au bourgeois de la paroisse des Epésses
de recevoir chez eux et gardez dans un lieu de sûreté soixante
deux prisonniers de Tarmée du Nort aux quels il sera fourny la
subsistance nessaissaire. Fait à la paroisse de la Flocellière par
lecapitainne commandant le détachement de Chatillion ce 8 juil-
lette 1793, Tan premier du règne de Louis 17.
Signé Frigard com*^^ le détachement.
JACQUES DE HOEY 3 7
JACQUES DE HOEY
Le nom de Hoey est célèbre dans Fhistoire de Fart au xvi* et au
xvu* siècle. Deux peintres de ce nom, Jean, né en i345, mort en 161 5,
et son fils Claude, né en i585, mort en 1660, ont travaillé aux décora-
tions de Fontainebleau. Un troisième artiste, sans doute de la même
famille, est cité dans les comptes publiés par le marquis de Laborde (i),
mais sa vie et ses ouvrages sont presque inconnus. Il est qualifié de
« peintre ordinaire du Roi », puis de a peintre et garde des tableaux et
peintures du Louvre ». La pièce que nous publions mentionne deux
des tableaux de cet artiste, dont le nom est à tort orthographié Doué,
Elle fait partie de la collection Pécard.
En la présence de moy (2) conseiller, notaire et secrétaire du
Roy, Jacques Doué, Tung des peintres dudit s** et ayant la
charge de ses peintures du Lcpuvre, a confessé avoir receu
comptant de M« Raymon Phelypeaux, s** de Herbault, conseil-
ler du Roy en son conseil destat et trésorier de son espargne,
la somme de trois cens livres à luy ordonnée par ledit s*- pour
son payement de deux tableaux quil a fourniz à Sa Majesté,
Tung du Sépulchre de Nostre Seigneur, et lautre de l'entrée
faicte par sadite Majesté en la ville de Nantes, peinctz sur
(i) La Renaissance des arts à la cour de France, p. 254. Voici les mentions :
• A Jacques Dhoey, peintre ordinaire du Roy, pour iii|^ armoiries, tant grandes que
petites >. — • Jacques Doué, peintre et garde des tableaux et peintures du Louvre, pention
400 livres. •
(2) Le nom esi resté en blanc.
38
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
cuivre, de laquelle dite somme de trois cens livres ledit Doué
s'est tenu content et bien payé et en quicte ledit s^ Phelypeaux,
trésorier de Tespargne susdite, et tous autres. Tesmoing mon
seing manuel cy mis le XX« jour de mars mil six cens quinze.
• Un des tableaux de Jacques de Hoey représentait, comme nous l'ap-
prend notre pièce, l'entrée de Louis XIII à Nantes. Cest en 1614, le
18 août (i), que Louis XIII, accompagné de Marie de Médicis, fit son en-
trée dans cette ville où on lui avaitpréparé une réception magnifique (2).
Le voyage du Roi en Bretagne était nécessité par la rébellion de César
de Vendôme, le fils naturel de Henri IV. Nous ignorons si ce tableau,
qui était peint sur cuivre et vraisemblablement destiné à la ville de Nan-
tes, a été conservé.
(i) Cette date nous est fournie par une lettre de Marie de Médicis au parlement de Dijon,
écrite à Angers, le 10 août 16 14, et où elle dit que le Roi tiendra les Éuu à Nantes le 18 août
(Cette pièce fait partie de la collection Pécard.)
(2) Histoire de Nantes par le D' Guépin, p. 307.
CONCINO & LEONORA DORI 3(.)
CONCINO & LEONORA DORI
Leonora Dori-Galigaï, sœur de lait de Marie de Médicis, avait ac-
compagné cette princesse en France lorsqu'elle y vint pour épouser
Henri IV. Favorite de la nouvelle reine, elle n'employa pas son crédit à
former un établissement avec un seigneur français. Elle tourna ses vues
sur un gentilhomme florentin de bonne naissance, mais de petite for-
tune, qui s'était, comme elle, attaché à Marie de Médicis. Goncino
Concini devint, par contrat du 12 juillet 1 601, le mari de Leonora, et il
fut gratifié de la charge de premier maître d'hôtel de la Reine. Cette
dernière donna aux nouveaux époux une dot de 70,000 livres tournois.
Cette somme ne fut payée qu'en i6o5, ainsi que le témoigne l'acte sui-
vant dont l'original est sous nos yeux et qui donne quittance pleine et
entière de ladite dot. Cette pièce porte les signatures de Concino et de
sa femme.
Furent présens en leurs personnes le s»* Concino Concini,
conseiller et premier m* d'hostel de la Royne, et dame Eléonor
Dory, dame d'atour de Sa Majesté, sa femme, de luy auctori-
sée pour avecq luy faire et passer le contenu en ces présentes,
estans de présent en ceste ville de Paris logés au chasteau du
Louvre, lesquelzont recongnu et confessé avoir eu et reçu comp-
tant de très haulte, très puissante et très illustre princesse Marye,
par la grâce de Dieu Royne de France et de Navarre, par les
mains de noble homme M« Fleurant d'Argouges, conseiller et
trésorier général des maison et finances de ladite dame royne, à
ce présent, la somme de treize mil trois cens trente trois escus ung
40 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES *
tiers d'une part, et dix mil escus d'autre, montansles dîtes deux
sommes ensemble a vingt trois mil trois cens trente trois escus
ung tiers évatluez en livres tournois suyvant l'ordonnance à
soixante dix mil livres tournois, laquelle somme ladite dame
Royne auroit promis bailler et donner ausdits s** et dame Con-
cini en faveur de leur mariage, selon et pour les causes mention-
nées au contract de leur dit mariage fait et passé par devant Fer-
rant, notaire et tabellion royal à Saint Germain en Laye le
jeudy douziesme jour de Juillet MVI^ ung, de laquelle somme
de soixante dix mil livres lesdits s»* et dame Concini se sont te-
nus et tiennent pour contans et ont quicté et quictent ladite
dame Royne, ledit d'Argouges et tous autres, et partant ont
iceux s^ et dame Concini consenty et accordé, consentent et ac-
cordent par ces présentes que sur la grosse et mynutte origi-
nalle dudit contraa de mariage soit escript et faict mention en
substance dudit paiement en vertu des présentes, sans que leur
présence y soit requise, à la charge que lesdits escripts et les-
dites présentes ne serviront que d'un seul et mesme acquia,
promesse et obligation. Faict et passé audit chasteau du Louvre
le quatorziesme jour de décembre après midy l'an mil six cens
cinq et ont signé.
Outre les signatures dont nous donnons le fac-similé , Pacte porte
celles de D'Argouges, De Brignot et Turgis.
CONCfNO & LKOXORA DORI 41
Ce ne fut qu'après la mort de Heûri IV que Concino et sa femme
jouirent d'un crédit considérable. Le gentilhomme florentin devint
marquis d'Ancre et maréchal de France. Cest sous ce nom et en cette
qualité que nous le retrouvons dans une lettre adressée, le 20 mars 1617,
à Tévéque de Luçon qui devait devenir plus tard le cardinal de Riche-
lieu (i). La guerre était alors déclarée aux princes qui s'étaient révoltés
contre l'autorité royale et surtout contre la puissance extraordinaire
du favori de Marie de Médicis. Le maréchal d'Ancre leva, à ses frais, en
Belgique, des Liégeois pour former un corps d'armée destiné à renforcer
l'armée confiée au comte d'Auvergne, fils naturel de Charles IX. Dans
la crainte que ces troupes étrangères fussent inquiétées lors de leur
entrée sur le territoire français, il se hâta d'aller au-devant des Liégeois.
Cest dans ces circonstances qu*il écrivit de Bresles, non loin de Beau-
vais, la lettre suivante à Richelieu (a), afin de l'Informer de ses projets.
Monsieur, les advis que j'ay eus de divers endrdctz et par-
ticulièrement de Monsieur le Comte d'Auvergne que les enne-
mis avoient desseing d'attaquer les Liégeois passantzpar la Pi-
cardie m'ont obligé de les devancer avec mes trouppes pour les
espauUer et les conduire en seuretté auprès de mondit sieur le
comte d'Auvergne où je croy que sa Ma** en aura besoing,
bien que vous m'ayés escrît de me rendre au Pont S** Maîxance.
Je pars donc présentem* de ce Ueu et m'achemine à Breteuil
pour joindre les dits Liégeois, mais au paravant j'ay envoyé
vers Monsieur de Longueville img gentilhomme pour l'advertir
de la nécessité de mon arrivée en Picardie. Ce sera à vous
maintenant à me mander si Sa Ma*^ auroit changé de desseing
devant que que je m'engage plus avant au passage de la rivière
d'Oize et seroit besoing de m'en advertir de bonne heure. Ce
voiage que je fays est cause que je ne me suis pas trouvé au
rendez vous au jour que javois promis, ce que j'eusse faict au-
(1) Voici la suscription di la lettre : • A Monsieur, Monsieur TEvcsque de Lusson, conseiller
au conseil privé du Roy et secrétaire de sa commandements. •
(2) Cette lettre fait partie de la collection Pécord. La signature et le compliment sont seuls dj
In main du maréchal.
TOME I. <^
42
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
jourd^huy sans faulte. Je vous baise humblem^ les mains et vous
supplie me conserver vos bonnes grâces et vous assurer que je
suis,
Monsieur,
Bresle, ce 3o-« mars 1617.
Cette lettre est de peu antérieure à la mort tragique du maréchal
d'Ancre, mort qui termina subitement la guerre entreprise par les grands
seigneurs de la cour de Louis XIII (24 avril 16 17).
Une quittance, que nous empruntons aussi à la collection Pécard,
nous permet de donner une idée des avantages matériels que la Êiveur
royale valait â Concino.
Nous Concino Concinî Mareschal de France et premier gen-
tilhomme de la chambre du Roy, confessons avoir receu comp-
tant de M* Jehan Herouard, Conseiller du Roy et trésorier de
sa maison, la somme dehuia cens soixante quinze livres a nous
ordonnée par nos gaiges a cause de nostredicte charge durant le
quartier de juillet de la présente année MVI^ seize; de laquelle
somme de huict cens soixante quinze livres nous tenons contens
bien payez et en quictons le dia Herouard et tous aultres.
Tesmoing nostre seing manuel cy mis le dernier septembre
MVI^ seize.
Le Mar*^ d'Ancre.
JEAN d'oRLÉANS, comte DE DUNOIS 43
JEAN D^ORLEANS, COMTE DE DUNOIS
DIT LE BATARD D'ORLÉANS
Nous possédons le reçu suivant que donne le bâtard d'Orléans de la
pension que son frère Charles, duc d'Orléans, alors prisonnier en An-
gleterre, lui disait tenir pour subvenir à ses dépenses.
Saichent tuit que Nous Jehan, Bastart d^Orléans, confessons
avoir eu et receu de Pierre Renier, trésorier général de Mons. le
duc d'Orléans, nostre frère, la somme de deux cens livres tour-
nois, laquelle mondit seigneur le duc nostre frère, par Tadvis
et délibéracion des gens de son conseil et par ses lettres données
le XI« jour de ce présent moys, nous a ordonnée et fait bailler
et délivrer par sondit trésorier par manière de provision pour
supporter les frais et despens qu'il nous a convenu et convient
faire de jour en jour pour soustenir nostre estât et autrement pour
faire nostre plaisir et voulenté, si comme il appert par les dictes
lettres, de laquelle somme de 11^ livres tournois dessus dicte nous
nous tenons pour contans et bien paiez, et en quictons mon dit
seigneur le duc d'Orléans nostre frère, son dit trésorier et tous
autres. Tesmoing nostre sceletseingmanuel cy mis le XXIIII"*
jour du moys d'avril l'an mil CCCC et vint ung après pasques.
^>&7i^^c^
%otQéi;^%â^
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
SAINT VINCENT DE PAUL
ET
MADEMOISELLE LE GRAS
Une des principales œuvres de Saint Vincent de Paul fiit rétablisse-
ment des missions dans ce paya qu'on appelait, au XVII* siècle, la Barbarie
et qui forme aujourd'hui la Tunisie et l'Algérie. Dès 1645 il y eut une
mission à Tunis, et, un an plus tard, Vincent de Paul envoya à Alger
deux de ses disciples, Noueli, jeune prêtre genevois, et le frère Jean Bar-
reau, qui devait exercer les fonctions de consul (i). Barreau s'empressa
d'informer Vincent de Paul de son arrivée à Alger. Celui-ci lui répondit
aussitôt en lui donnant de sages conseib. Cette lettre dont l'original
est actuellement entre nos mains, a été connue de Louis Abelly, évêque
de Rodez, qui a publié en 1664 le premier livre sur la vie de Vincent
de Paul (2). Il a même donné de cette pièce un passage peu important qui
n'est pas parfaitement conforme au texte original (3). Pierre Collet (4)
(1) Saiot Viocent de Pial, sa vie, son temps, ses œuvres, son Inflnence, par Tabbé MaynanI,
chanoina honorairo da Poiiiors; Paris, A. Bray, t86o. 4 vol. in-8, 1 1, p. 294.
(2) La vie da vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur
de la congrégation de la Mission, divisée en trois livres, par Messire Louis Abelly, évesque
de Rodef ; Parb, Florentin Lambart, 1664, in-4.
(3) • L'aae de vostre entreprise est l'intention de la pure gloire de Dieu; Testât continuel
dliumiliation intérieure, n'en pouvant pas beaucoup faire d'extérieures, et la soumission du
ittgaoMiit et de la volonlé an Prestre de la Mission qui vous sera donné pour conseil, ne faisant
rien sans luy communiquer, si vous n'estes obligé d'agir et de répondre sur le champ. lesus-
Christ e»toit le Souverain Seigneur, et de la Sainte Vierge, et de Saint loseph ; et néanmoins
pendant qu'il a demeuré avec eux, il ne fiiisoit rien que de leurs suis ; c'est ce mystère que ie
vous exhorte d'honoKr d'vne manière particulière , afin qu'il plaise i Dieu de vous con-
duire et assister dans cet eniploy, auquel sa providence vous a destiné. > (Abelly, livre second,
p. i)6; Collet, t. IV. p. i8o; Maj-nard, t. I, p. 3o6.)
(4) Vie complète de saint Vincent de Paul, par M. G)llet; Paris, Dcmonville, 1818, 4 vol.
in-8. — La première édition de ce livre est de 1748.
SAINT VINCENT DE PAUL
et Tabbé Maynard ont cité ce même fragment, mais aucun d'eux n'a eu
la lettre tout entière, que nous publions pour la première fois.
De Pari», ce 6 7**^ 1646.
Monsieur,
Il n'y a que Dieu seul qui vous puisse faire comprendre la
consolation que nous avons de vostre heureux voiage, du com-
mencement et du progrez de vostre arrivée. J'en rends grâces à
la bonté infinie de Jésus Christ qui vous a faict ceste cy et le prie
qu'il sanctifie vostre chère ame de plus, aflSn que vous agissiez
toujours sainctement et en toutes choses.
Voîcy les petitz advis que je pense vous devoir donner, c'est
qu'il semble que vous vous estes un peu trop hasté à prometre
l'argent du droia de la poste, i « pour ce qu'il pouvoit arriver que
vous ne vous trouveriez pas cest argent dans le temps préfix;
20 en ce qu'il se pouvoit faire qu'empruntant ceste somme de delà
aux marchandz pour leur rendre à Marceille, il pouvoit arriver
que l'argent ne seroit pas prest à leur arrivée à Marceille, ce
qui aporteroit du descry de vostre personne et de vostre minis-
tère. Le ontraire est néantmoingtz parce que la providence a
faia trouver du crédit aux Maturins réformez (i) pour fournir
douze mil livres dans dix ou douze jours à Marceille à celuy
auquel vous auriez envoie l'ordre de le prendre.
Le second advis est de ne jamais escrire ny parler des con-
versions de delà, et, qui plus est, de ne pas tenir la main à celles
qui se font contre la loy du pais. Vous avez subiect de craindre
que quelqu'im ne faigne cela pour exciter une avanie. Resouve-
nez-vous s'il vous plaist. Monsieur, de ce que je vous ay dict que
les Jésuistes ont faict d'autres fois à Péra sur pareil rencontre.
(i) On appelait ainsi les membres de Tordre de la Sainte-Trinité, fondé, an zii* siècle, par
Jean de Matha et Félix de Valois, et approuvé par le pape Innocent UI, en 1 198. Le nom de
Mathurins vient de ce que Félix avait réussi à établir, à Pari», les membres de l'ordre dans
un endroit où était une chapelle dédiée i saint Mathurin (L'Abbé Maynard, t. I, p. 246.) Ces
religieux avaient établi des comptcnn i Alger, i Bougie, à Oran et à MosUganem.
46 REVUE DES DOCU^ffiNTS HISTORIQUES
Il est bien à souhaitter que nous aions un chifre, si vous en
scavez Tusage, ou je vous en envoieray un.
L'ame de vostre affaire est l'intention de la pure gloire de
Dieu, Testât continuel d'humiliation intérieure ne vous pouvant
pas beaucoup emploier aux extérieures, la soubzmissîon inté-
rieure du jugement et de la volonté à cela qui vous a esté donné
pour vous conceiller et autant que vous le pourrez ne rien faire
sans luy proposer, si vous n'estes obligé de respondre sur Je
champ. Jésus Christ estoyt le souverain seigneur et de S* Joseph,
et cependant il ne faisoit rien que de leur advis. Cest, Monsieur,
ce mystère que vous devez honnorer d'une manière particulière
à ce qu'il plaise à son infinie bonté vous conduire dans i 'estât
auquel vous estes.
Je vous ay escript que j'ay veu vostre bonne tante, l'édiffication
que j'en ay elie, qui suis en l'amour de Nostre Seigneur,
Monsieur,
Je minutte à vous envoier une personne pour servir de chan-
celier. Nous pressons les PP. de la Mercy (2), mais le désordre
est si grand entreux, à ce qu'ilz m'ont dict, qu'il n'y a poinct
apparence de rien faire avecq eux. Le Roy a commis M»* de
Morangis pour en cognoistre. Cela va Nous verrons à y
(1) Nous donnons en fac-similé le cachet de cette lettre; autour de la vierge, figurée les
bras ouverts en signe de grâces, on lit : SVP [erior] GENERALIS CONG [regationis] MIS-
SIONIS.
(2) L'ordre des Frères de la Merci fut fondé à Barcelone, le lo août 1 323, par Pierre Nolas-
quc. Il avait pour but, comme celui des Mathurins, le rachat des captifs
SAINT VINCENT DE PAUL 47
faire ce que nous pourrons. Je loue Dieu de ce que vous avez
retiré ce père chez vous.
La souscription de la lettre est ainsi conçue :
A Monsieur, Monsieur Barreau, consul d'Alger, à Alger.
Puis on lit de la main de Barreau :
R(eçue) le 22* j** (janvier) 1647. Resp(ondu) le 25 j' —
M. Vincent.
Cette lettre est empreinte d'une grande modération. Vincent de Paul
essaie de guider son disciple et il lui prédit en quelque sorte les malheurs
qu'il s'attira par son imprudence. En effet Barreau, forcé de cautionner
un Père de la Merci pour une somme de 6,000 ou 7,000 piastres et ne
pouvant payer cette somme, fut jeté en prison, où il resta plus d'un an.
Semblable aventure lui arriva plusieurs fois encore, car, emporté par
son zèlç à racheter des captifs, il épuisait rapidement les fonds envoyés
par Vincent de Paul, était obligé de foire des emprunts, et devenait la
proie de créanciers avides.
Barreau ne revint en France qu'après la mort de saint Vincent de
Paul (1661). Son compagnon Noueli était mort de la peste à Alger le
22 juillet 1647.
Au souvenir de saint Vincent de Paul est intimement lié celui de Made-
moiselle Le Gras. Louise de MariUac, née a Paris le 12 août iSgi, fille
de Louis de Marillac, sieur de Ferrières et de Marguerite Le Camus, a
participé à toutes les œuvres de l'illustre fondateur de la congrégation de
la Mission. Après la mort de son mari, Antotne Le Gras, secrétaire des
commandements de Marie de Médicis, elle se donna tout entière aux
œuvres de charité (décembre 1625) et elle devint l'aide la plus zélée de
Vincent 'de Paul pour l'assistance des pauvres. Le 25 novembre i633,
elle obtint de celui-ci la permission de prendre chez elle des filles pour
en feire des filles de la charité et elle prononça ses vœux le 25 mars 1634.
Tel fut le commencement de cette institution des Filles de la Charité
qui fut érigée en confrérie le 18 janvier i655 par le cardinal de Retz et
approuvée par les lettres patentes de LouisXIV du mois de novembre 1657.
Les lettres que nous allons publier sont relatives à cette œuvre. Elles
sont adressées à Vincent de Paul.
La première que nous donnons en fec-simile est très-précieuse en ce
48 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
qu'elle est annotée par saint Vincent de Paul. Elle nous a été gracieu-
sement communiquée par M. le baron Feuillet de G>nches. Voici d'a-
bord le texte de la lettre :
Monsieur,
Voilà une lettre ie croy qu'il est nésesaire de pourvoir promp-
tement à cette pauvre fille quy a tellement gaigné le cœur des
habitans que le bruit court que si on Poste que Ton ne resevera
pas d'autre fille. Elle se conseille à tous dès y a longtemps et
particulièrement des vieilz garsons només M*^ de la Noue, de
quy elle retire comodités et fait bonne chère, resoit bouteille de
vin et pâtés. le vous supplie très humblement et pour Taniour
de Dieu de songer aux inconvéniens de cette mauvaise affaire
dont ie panse estre cause. le vous supplie de prier nostre bon
Dieu qu'il me pardonne.
Monsieur,
Vostre très humble et très obligée fille et servante
Gras.
A cette curieuse communication Vincent de Paul répond dans les
termes suivants :
Ne vous estonnez pas de voir la rébellion de ceste pauvre créa-
ture. Nous en verrons bien d'autres, si nous vivons, et si nous
n'en souffrirons pas tant des nostres qu'a faict nostre Seigneur
des siens. Soubzmettons nous bien à son bon plaisir. Au faict qui
se présente, il faut tacher de la faire venir, soict ou luy escrivant
moy mesme, ou luy envoiant la Dame fondatrisse ou y en-
voyant un prebstre de céans, car enfin il faut la retirer. Vous
verrez la lettre qu'elle m'escript. O bon Dieu, que ceste pauvre
créature m'a trompé.
Je vous prie de me mander vostre pensée sur cela, ou si Barbe
scroit plus propre pour la gaigncr, ou bien si vostre santé vous
pcrmctroit d'y ammener la petite Jchannc et Pcstablir à la
place.
I
V
lit I %l ^"
fi.'^
tiAViytù^j
SAINT VINCENT DE PAUL 49
Si c'est à Nogen qu'elle veuille s'establir, Madame de Brou,
cousine de M»* de Vincy, y a tout pouvoir.
La suscription porte :
A Monsieur, Monsieur Vincens.
On remarque aussi sur l'adresse ces mots de Mademoiselle Le Gras :
Nostre sœur générale est revenue.
Voici le texte de la seconde lettre, qui a été écrite le 20 juillet 1646 :
Ce vendredy.
Monsieur,
Il m'a paru bien nésésaire d'envoier nostre s»* Elisabeth à
S^ Germain en Laie pour recognoistre la conduitte de nostre s""
qui y est, et par mesme moien elle pourra aller à Mosle (i) et
Grespiere (2) en estant bien proche. Pour les mesmes raisons
elle poura sçavoir la nésésité plus particulièrement du change-
ment de la s*" Marie qui est celle que Madame de Buillon de-
mande à estre ostée et cela sans qu'il paroisse autre chause sinon
qu'elle aille un peu prendre l'air, car en effet elle aiant acoutumé
un grand travail je craindrois qu'elle ne nous demeura malade
quand il faudra partir. Il ne me vint point hier en l'esprit de faire
cette proposition à nos s". Je vous supplie très-humblement.
Monsieur, prendre la peine me mander sy vous le treuverez
bien ainsy. Elle pouroit aller coucher aujourd'huy à S^ Germain
et dira à M™« de Buillon la response s'il vous plaist de la prière
qu'elle vous a faitte d'envoier là un de vos M^ pour faire rendre
compte aux trésorières. Je demande à vostre charité la sainte
bénédiction pour me préparer à la sainte comunion et suis,
Monsieur,
Vostre très obligée servante et obéissante fille
Gras.
La suscription porte :
A Monsieur, Monsieur Vincens.
(ij Maule, on Meule-sar-Maudre, i i8 kilom. de Vçretillcs.
(3} Crespières, à 22 kilom. de Ventillçt.
TOME I. 7
5o
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
y^^.
^
fiH^il^ii/ir
SAINT VINCENT DE PAUL 5l
On lit sur le feuillet de Tadresse ces mots qui nous donnent la date de
la pièce :
De Mad"« Legras, du 2o« juillet 1646.
M. le baron Feuillet de G>nches possède une autre lettre de Mademoi-
selle Le Gras à Vincent de Paul, fort longue et toute relative à Tœuvre
des Filles de la Charité. Elle est datée du 14 janvier, sans millésime, et
commence ainsi :
Nostre bon Dieu veult donc que vous soiez malade : il en soit
bény, mais aussi veult il bien que pour son amour vous aiez
charité pour vostre corps comme vous auriez pour celuy d'un
pauvre, et si j'ausois, mon très honoré père, je vous dirois qu'il
le veult absolument. Servez vous donc de l'occasion, je vous en
supplie, et de pardonner à la trop grande liberté que je prens
comme intéressée pour la gloire de Dieu.
La vie laborieuse de Vincent de Paul avait, on le voit, dès 1646, altéré
sa santé. Mademoiselle Le Gras, qui, selon la doctrine chrétienne, con-
sidère le mal physique comme un don de Dieu, félicite M. Vincent de
ravoir reçu. Elle-même eut lieu de se réjouir, car les fatigues de la
Mission avaient épuisé ses forces; le i3 décembre 1647 Vincent écri-
vait à Blatiron, supérieur de la mission de Gênes :
Il en va presque de vous comme de M"« Le Gras, laquelle je
considère comme morte naturellement depuis dix ans; et, à la
voir, on diroit qu'elle sort du tombeau, tant son corps est faible
et son visage pâle. Mais Dieu sait quelle force d'esprit elle n'a
pas. Il n'y a pas longtemps qu'elle a fait un voyage de cent
lieues, et, sans les maladies fréquentes qu'elle a et le respea
qu'elle porte à Tobéissance, elle iroit souvent d'un côté et d'autre
visiter ses filles et travailler avec elles, quoiqu'elle n'ait de vie
que celle qu'elle reçoit de la grâce (i).
Nous donnons ici, pour terminer cet article, la repro-
duction du cachet dont Mademoiselle Le Gras avait cou-
tume de sceller ses lettres. Il représente Jésus-Christ sur
la croix avec cette légende : La charité de Jésus crusifié
me presse.
Mademoiselle Le Gras mourut le i5 mars 1660.
fi) L'abbé Maynard, t. IV, p. 290.
52 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
JEAN-FRANÇOIS CHAMPOLLION
DIT LE JEUNE
1 790-1 832
Qiampollion le jeune, cet érudit de génie qui nous a réyélé la civili-
sation égyptienne, et qui est demeuré une des gloires de notre siècle,
joignait â une science profonde le caractère le plus noble et le plus élevé.
Sollicité, durant son séjour à Rome (1825), de Êdre des conférences
sur les hiéroglyphes, Champollion accepta volontiers cette tâche, mais
il refusa fièrement le salaire qui lui fut proposé. La lettre qu^il écrivit â
ce sujet au chevalier Bartholdy est un témoignage éclatant de l'ardeur
que les érudits de notre France ont toujours montrée dans la pratique
de ces principes d'honneur et de désintéressement qui distinguent les
véritables savants.
Nous croyons rendre un public hommage â la mémoire de Giampol-
lion en publiant dans notre Recueil le texte et le fac-similé de cette pré-
cieuse lettre qui appartient à l'histoire de l'érudition française.
Rome, le 3o mai 1825.
Je trouve, Monsieur, en rentrant chez moi, le billet que vous
m'avez fait Thonneur de m'écrire; ce n'est point sans une
grande surprise que j'ai lu celui que vous adresse M*" le prince
Gagarin. Il faut que je sois ou bien mal compris ou bien mal
i
i
JEAN-FRANÇOIS CHAMPOLLION LE JEUNE 53
jugé pour qu'on ait pensé, ainsi qu'on le fait, à me proposer un
salaire, comme s'il s'agissait d'une espèce de représentation.
J'ignore si de tels arrangements sont dans les us et coutumes de
l'Italie; mais les lettrés français, toujours empressés de propager
le peu de science qu'ils peuvent posséder, ne songèrent jamais à
la vendre.
J'ai besoin de croire qu'il y a certainement quelque malen-
tendu ou quelque distraction dans tout cela. Quoiqu'il en soit,
je ne suis pas moins prêt à faire tout ce qui pourra être agréable
à M"" le O^ de Funchal. Mon départ de Rome est fixé au 8 de
juin. On peut d'ici là disposer librement de moi. Trois ou quatre
séances au plus seraient, je crois, suffisantes pour le but qu'on
se propose. J'attendrai donc que vous ayez la bonté de me faire
connaître les jours et les heures que l'on voudra choisir.
Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations empressées.
J.-F. Ghampollion le j.
Uoriginal de cette lettre fait partie de la collection de notre ami
M. Alfred Bovet.
54
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
LE MARÉCHAL DE BOUILLON
A LA COUR D'ANGLETERRE
Mai i6i2
Henri de La Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, maréchal de France,
devint, après la mort de Henri IV, un des personnages les plus consi-
dérables de la cour de France et un des chefs du parti protestant. Il se
montra fort zélé pour la cause de ses coreligionnaires et assista à l'as-
semblée des huguenots à Saumur (27 mai 161 1), mais, n'ayant pu se
foire nommer président (i), il fiivorisa les projets de la Régente et par-
vint à amener la dissolution de l'assemblée. Il accepta, au mois d'a-
vril 161 2, une mission à la cour d'Angleterre. Phelipeaux de Pontchar-
train rapporte le feit en ces termes (2) :
Sur la fin de ce mois (avril 161 2), M. le maréchal de Bouil-
lon partit pour aller vers le roi de la Grande-Bretagne lui rendre
compte des mariages du Roi et de Madame avec le prince ei
rinfante d'Espagne; Tassurer que l'intention de la Reine n'étoit
point en cela de préjudicier en aucune manière à Tancienne
amitié et alliance qu'il y avoit entre les deux couronnes, mais
(i) On Sait que Do Pleuis-Monuiy fut nommé président de l'assemblée de Saumur.
(a) Mémoires, édition Micbaud, p. 3iq.
LE MARÉCHAL DE BOUILLON A LA COUR d' ANGLETERRE 55
plutôt de Tentretenir, et pour lui faire sa\^oir le procédé qu'on
avoit tenu avec ceux de la religion prétendue réformée depuis
rassemblée de Saumur.
La partie de la mission qui se rapportait aux protestants valut au duc
de Bouillon Taccusation de trahir la cause des huguenots (i). Quoi qu'il
en soit, le maréchal partit, emmenant avec lui le jeune Henri de La
Trémoille, son neveu. Ce prince, seul héritier d'une illustre famille, était
fils de Qaude de La Trémoille, mort en 1604, et de Charlotte Bra-
bantine de Nassau, dont la sœur Elisabeth avait épousé le duc de
Bouillon.
La duchesse de La Trémoille et la duchesse de Bouillon étaient filles
de Guillaume le Taciturne et de Charlotte de Bourbon. Ce que nous
savons d'elles par leur correspondance, que M. P. Marchcgay a publiée,
nous révèle des femmes d'un esprit supérieur (2). Charlotte, née le 27 sep-
tembre 1 578, épousa, le 1 1 mars 1 598, Claude de La Trémoille. La nais-
sance du jeune Henri fiit accueillie avec des transports de joie par Louise
de Coligny, 4* femme du prince d'Orange et belle-mère de la duchesse
de La Trémoille :
Ma fille, un fils! J'en pleure de joie. Enfin, je n'ai point de
paroles pour vous représenter mon contentement, car il est
par-dessus toutes paroles et tous discours. Vraiment vous avez
bien de l'avantage sur toutes vos sœurs, d'avoir si bien com-
mencé, et si promptement... Je meurs d'envie de voir ce petit-
fils, et comment vos petites mains le manient. Croyez que votre
(I) Cf. MémoÎTes de Henri de Rohan.
(a) Lê$ deux Duchettes, Lettres de M»* de Booilkn à M-' de Le TréofioUIe, puM. ^r
P. Marcfaegty; Ptrit, MesrnieiK i858, in-8.
56 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
petit frère (Henri de Nassau) est bien glorieux d^avoir ce petit
neveu, et Monsieur de Bouillon bien en colère de ce que votre
sœur ne lui en fait ( i).
^^, ^_
En 1612 Henri de La Trémoille était dans sa quatorzième année :
aussi eut-il la permission d^accompagner son oncle en Angleterre sous
la conduite de son précepteur, M. Plessis Du Bellay, qui, dans une
lettre écrite à Lx)ndres, le 12 mai 161 2, rend compte à la duchesse de
La Trémoille de la présentation de son fils à la cour d'Angleterre.
Jacques I*', le fils de Marie Stuart, occupait alors le trône d'Angle-
terre avec sa femme, Anne de Danemark, princesse qui se faisait remar-
quer, au dire de Walter Scott (2), par la blancheur de son teint, la
beauté de sa figure, le charme de sa physionomie et l'amabilité de ses
manières (3). Il avait trois en£mts : Henri-Frédéric, prince de Galles,
Charles, duc d'York, qui devait devenir Charles I*', et Elisabeth. Le
prince de Galles, né le 19 février 1594, héritier présomptif de la cou-
ronne, était fort aimé du peuple anglais à cause de son esprit guerrier
et de ses sympathies pour les protestants (4). Il avait même des rapports
avec les réformés de France qui fondaient sur lui de grandes espérances.
Cest à la cour de Jacques I*' que se présente le jeune duc de La Tré-
moille. Voici le texte de la lettre de M. Plessis Du Bellay :
Madame,
Vous aurés receu lettre de monseigneur vostre fils par la
(1) Lettre du 3i décembre 1 598 à la ducheiie de La Trémoille (Marcfaegajf p. 1 5).
(3) Histoire d'Ecotie, dans les oeuyres trad. par A. Montéroont, t XXX^ p. 397.
(3) Amie de Danemark, secoode fille de Frédéric II, roi de Danemark, avait épousé Jacques
le 30 août 1590. Elle mourut le 3 mars 1619.
(4) David Hume, dans son Histoire d'Angleterre (trad. Langlois, t VHI, p. 387), ùàt le
portrait suivant du prince de Galles :
« Il n'avait pas dix-huit ans, et dans sa conduite il montrait dé)à plus de dignité, il impo-
sait plus de respect que le roi son père avec son ftge, son savoir et son expérience. Ni l'éléva-
tion de son rang, ni sa jeunesse, n'avaient pu l'engager dans ces démarches irrégulières où peut
entraîner la séduction du plaisir. L*ambition et les affidres semblent avoir été son unique pas-
sion. Ses inclinations, comme ses exercices, étaient entièrement martiales. L*anibassadeur de
LE MARÉCHAL DE BOUILLON A LA COUR D^ ANGLETERRE 5 7
despesche que monseigneur de Bouillon fit le 7^ de ce mois; le
lendemain delà part du Roy de la Grande Bretaigne (i) le vint
trouver le duc de Lemnos (2) acompaigné de plusieurs seigneurs
et gentilhommes, avec trante carosses, le conduisit à Oui-
talle (3), dans une grande salle, autour de laquelle y a des
galleries presque semblables à celles de Charanton, où il trouva
(sur un lieu élevé de deux dégrés, soubs un dais de drap d'or
fiîsé) Sa Majesté qui avoit à sa droite le prince de Galles, Tar-
chevesque de Cantorbéry (4), le comte de Sufolc (5), grand
chambellan, et le comte de Cherosbery (6), celuy qui vint au
devant de monseigneur de Bouillon jusqu'à Rochestre (7), dont
la femme est dans la tour de Londres pour avoir eu inteligence
avec Arbelle (8). On le tient pour le plus riche comte d'Angle-
tere. A sa gauche estoit la Re3me, le duc d'Yorc, la princesse,
l'Amiral (9), et le duc de Lemnos, qui sy mist, ayant conduit
Monseigneur de Bouillon jusqu'au dégrés où estant arivé leurs
Magestés se levèrent : Monseigneur de Bouillon parlla assés
longtemps au Roy, que personne n'avoit encore salué. Cepen-
dant la Reyne appella Monseigneur vostre fils, luy demenda s'il
avoit chaut, pour-ce qu'il y avoit grande presse, luy demènda s'il
France, étant venu prendre congé de loi et lui demander ses ordres, le trouva dans l'exercice
de la pique. « Racontez à votre Roi, lui dit-il, dans quelle occupation vous m'avez trouvé. •
(i) Jacques I" prit le titre de roi de la Grande-Bretagne, lorsqu'il parvint au trdne d'Angle-
terre (i6o3), après la mort de la grande Elisabeth, car il réunit sous un mime pouvoir ki
royaumes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande.
(aj Esme Stuart, duc de Lennox.
(3) Whitehall, palais des rois d'Angleterre k Londres.
(4) Georges Abbot, né à Guildford, le 39 octobre iSôs, vice-chancelier d'Oxibrd (1600),
évéque de Londres fiôoç), devint archevêque de Cantorbéry en 1610. Cest lui qui assisU
Jacques I" i son lit de mort. Il mourut le 5 août i633.
(5) Suffolk. (6) Shrewsbnry. (7) Rochester, ville du comté de Kent
(8) Arabella Stuart, 611e unique de Charles Stuart, comte de Lennox, cousine germaine de
Jacques I", était, après celui-ci, la plus proche héritière du trdne. Elle s'unit secrètement
(février 1609) i William Seymour, ce qui la fit emprisonner i Durham. Elle parvint i s'échapper
le 3 juin 161 1, mais elle fut reprise dans le détroit de Calais, amenée i Londres et enfermée
dans la Tour par ordre du Roi. C'est i cet événement que se rapporte le passage de la lettre
de Plessis du Bellay. Arabella mourut dans sa prison le 37 septembre 161 5.
(9) Charles Howard, comte de Nottingham, grand amiral d'Angleterre, né en 1 536, mort
en 1634.
TOME I. 8
&8 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
trouvoit le pais beau; die le caressa, et le baisa quand on se
retira; elle ne baise personne à la mode de France. Le X« elle
donna audiance à mon4it seigneur de Bouillon dans une salle
moindre que la précédente. C'est une princesse qui a fort bonne
mine et beaucoup de magesté : elle fit encore fort bonne chère à
Monseigneur vostre fils, et luy demenda s'il avoit une mais-
tresse en France, Sur ce qu'il luy dist que non, elle iuy dist
qu'elle luy en vouloit donner une. Le jour précédent qui estoit
le IX« mondit Seigneur jouant à la paume s'estoit £ait mal à un
pied et avoit gardé le lict jusqu'à l'heure qu'il fallut aller chez
la Reyne, et eust eu besoin de le garder encore davantage ; mais
la bonne chère qu'il avoit receue de leurs Magestés à la première
audience luy fit surmonter son mal pour se trouver à la seconde^
et à la troisiesme, l'XI*, vers les princes et la princesse qui sont
tous beaus et bien nais. La princesse sur tous est digne de
grandes louanges pour sa pieté, courtoisie, et beauté, et chascun
publie bienheureux celuy qui l'espousera; Monseigneur l'électeur
palatin y a beaucoup de part : mais pour avoir le tout il estoit
du tout nécessaire que Monseigneur de Bouillon se trouvast
issy. Le prince de Galles a fort bonne mine, et tient une grande
gravité en public; nous ne l'avons encore point veu en privé. Le
duc d'Yorc est fort gentil, et en l'opinion d'un chascun pour
devoir estre quelque chose de grand; il est beaucoup moings-
haut que Monseigneur vostre fils; aussy a il moîngs d'aage.
Monseigneur de Bouillon a eu aujourdhuy du Roy une seconde
audience en privé, n'ayant avec luy que l'embassadeur ordin-
naire; demain y aura festin royal, et bal, où à peine Monsei-
gneur vostre fils pourra dancer pour-ce que son pied luy fait
encore un peu de mal. L'embassadeur monsieur de Bisseaus
m'a dit qu'on avoit avisé qu'à ce festin le prince de Galles auroit
une table à part à laquelle seroît mondit seigneur et qu'il y
avoit eu quelque difficulté sur cela. Je luy ay répliqué que ceux
qui mengent à la table du Roy peuvent bien menger à celle du
Roy d'Angleterre, que Monseigneur de la Trémoille est de
LE MARÉCHAL DE BOUILLON A LA COUR d' ANGLETERRE 5g
ceux là ; ce qu^il m'a dit estre vray . Je ne menqueray, Madame,
de vous mender se qui se passera à ce festin. Monsieur
Querre (i), jadis embassadeur résidant à Paris, Test venu voir.
Il n'a encore peu aller voir sa femme; allant demender l'au-
dience chez la Reyne je la trouvay en la chambre de présence
quitesmoigna un très-grand contentement de savoir de voz nou-
velles. Le milord Sidné, autrement viscomte de Lisle, grand
chambellan de la Reyne, auquel je demenday Taudiance, s'es-
tant nomé, je pris occasion de luy dire que j'estois à vostre ser-
vice et que souvant je vous avois ouy parller de luy avec beau-
coup d'estime, dont il tesmoigna se sentir très obligé. Jusqu'icy
voyla ce qui s'est passé que j'ay pensé aucunement digne de
vous estre escrit. Monseigneur vostre fils vous escrit. Je prie
Dieu, Madame, vous donner entier accomplissement de voz
saints dézirs.
Vostre très humble, très obéissant et très fidelle serviteur,
Plessis du Bellay.
De Loodretf le zii* may 1613.
En même temps que le maréchal de Bouillon négociait pour la cour
de France» il n'oubliait pas ses propres afbires. Il s'occupa de marier
son nereu, rélecteur palatin Frédéric V, avec Elisabeth, fille de Jac-
ques I*'. La lettre de Plessis du Bellay mentionne ce £ût. Le maréchal
arriva à ses fins : il conclut le mariage, qui fut consommé Tannée sui-
vante (14 février 161 3). On lui sut mauvais gré en France d'avoir en-
couragé une telle alliance, qui était à l'avantage du parti protestant.
Le duc de Bouillon revint à Paris le i3 )uin 161 a. Peu après (6 no-
vembre) mourut le prince de Galles que nous avons vu auprès de son
père dans la réception officielle £ûte à l'ambassadeur de France.
Quant au jeune La Trémoille, il épousa, le 19 janvier 16 19, sa cousine
Marie de La Tour, resserrant ainsi encore davantage les liens de parenté
entre les familles de La Trémoille et de Bouillon.
(I) Kerr
6o REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE
CHARTES DU XIV ET DU XV SIECLE
L'ART DE LA FAUCONNERIE D'APRÈS UN MANUSCRIT DU XIV SIÈCLE
La vénerie, et surtout la chasse à Foiseau, était une des plus nobles
jouissances de la vie seigneuriale, et quelques familles princières y
déployaient une magnificence que les documents contemporains nous
laissent entrevoir. La maison d'Orléans, si prompte à la dépense et si
amoureuse d'élégance et de somptuosité, était jalouse de mener, pour
la vénerie, un train que plus tard la maison royale fut seule à maintenir.
Louis d'Orléans, qui employa si largement les ressources du royaume
à embellir des châteaux et des hôtels, à occuper des peintres, des orfè-
vres, des tapissiers, comme en témoignent les comptes qui nous ont été
conservés, ne pouvait manquer d'apporter dans sa vénerie son luxe
coutumier. Les pièces suivantes nous montrent quelles dépenses pour
le soin des faucons avait à régler Godefroy Lefèvre, valet de chambre du
duc et en même temps garde des deniers de ses cofiBres (i).
Perrot de Tretainville, fauconnier de monseigneur le duc
d'Orléans, confesse avoir eu et receu de Godefroy Le Fièvre,
appodquaire et varlet de chambre du dit monseigneur le duc, la
somme de vint frans d'or que le dit monseigneur le duc lui a
(i) Nous AYont sous les yeux une charte de Godefroy Lefèvre, • varlet de chambre de mon-
seigneur le duc d'Orliens et garde des deniers de ses coffres •, où il reçoit, le i6 février 1496
(1497, n. s.}} la somme de 800 livres tournois, • la quelle ycelluy seigneur m'a ordonné recevoir
par chaKun mois et d'iceulz ordonner et flaire son plaisir •.
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 6l
donnée pour une fois pour avoir un cheval, si comme il disoit,
de laquelle somme de XX frans d'or le dit Perrot se tient à
bien paie, etc., quictant dé ce le dit monseigneur le duc, le
dit Godefroy et tous autres, etc., promectant coux, obligeant,
remettant, etc. Fait le vendredi six jours de décembre Tan
mil CGC IIII" et douze.
J. Marquier.
Manessier.
Perrot de TretainviUe était un de ces fauconniers à cheval, dont le
service plus difficile, comme on le verra plus loin, était aussi plus
estimé (i).
La seconde charte montre quels frais entraînaient les soins si délicats
que comportait la mue des faucons.
Jehan de Lyon, fauconnier de monseigneur le duc d'Orlians,
confesse avoir eu et receu de mondit seigneur par la main de
GodefFroy Le Fèvre, varlet de chambre dudit seigneur, la
somme de quarente livres tournois, lesquelz mondit seigneur lui
avoit ordonnez estre paiez et baillez pour la mue de ces faucons.
De laquelle somme de quarente livres tournois dessus dites le
dit Jehan se tient pour content et bien paiez et en quitte le dit
seigneur et varlet de chambre et tous autres à qui quictance en
puet appartenir, etc., promettant, etc., obligeant, etc., remet-
tant, etc. Fait Tan mil CCG IIII^^ et douze le dymenche
IX« jour de février.
A. Bourguignon.
A. Debeauvais.
Six ans plus tard nous retrouvons le même fauconnier, Jean de Lyon,
chargé encore de la mue des faucons de Louis d^Orléans.
Loys, filz de Roy de France, duc d'Orléans, conte de Va-
(i) L'analyse du manuscrit inédit du xtv* siècle contiendra des renseignements importants
sur Tait du fauconnier à cheval. C'est un veneur de cette classe qui est figuré sur la miniature
dont nous donnons la reproduction au dessus de la charte.
62 REVUE bES DOCUMENTS HISTORIQUES
lois, de Blois et de Beaumont, A nostre amé et féal conseillier
Jehan Le Flament, salut et dilection. Nous voulons et vous man-
dons que par nostre amé et féal trésorier Jehan Poulain vous
faites paier, bailler et délivrer des deniers de noz finances, ces
lettres veues, senz délay, à Jehan de Lyon, nostre fauconnier,
la somme de quarante frans que donnez lui avons et donnons
de grâce espédal par ces présentes pour et en récompensacion
des firaiz et despens qu'il a faiz en Tannée derreinement passé
pour la mue de noz faucons qui ont esté muez en son hostel. Et
par rapportant ces présentes avec recongnobsance sur ce de
nostre dit fauconnier les quarante firans dessus diz seront alloez
es comptes de nostredit trésorier et rabatuz de sa recq)te par
noz amez et féaulx gens commis à Taudicion de noz comptes à
Paris senz contredit, non obstant ordenances, mandemens ou
défenses quelconques à ce contraires. Donné à Paris le
XXVIII* jour d'avril Tan de grâce mil CGC IIII" et dix huit.
Par Monseigneur le duc,
BUNO.
Les oiseaux pris au nid et élevés loin de leur mère supportaient diffi-
cilement la mue. Cest à la mi-avril (i), vers la fête de saint Georges,
qu'on devait nettoyer le faucon, le purger selon des recettes qui disaient
Tobjet de traités spéciaux (2), lui enlever ses poux, s'il en avait, et le
mettre à la mue sur la pierre ou en liberté.
La mue sur la pierre s'accomplissait dans une chambre éloignée de
tout bruit, nommée la mue, et sur une table où l'oiseau était attaché
avec la longe. Le fauconnier devait même s'habituer à dormir dans la
mue afin d'être prêt à porter secours à l'oiseau au cas où celui-ci se
blesserait en voletant. L'avantage de cette sorte de mue, c'est que les
oiseaux viennent au poing; car « il est besoing, se bien sont en mile, les
(i) Nous cmpnmtoDs tout cet détails à VArt de la fauconnerie âti tieur François Sforsin,
Viceotin, Bibl. nat, ma. fr. 6a3, f» 3;, v, et f* 38, r*. Ce traité paraît n'être qu'une amplification
de celui de Jean de Francières (ms. du xv* siècle, Bibl. nat , fr. 3004).
(3) Outre la doctrine donnée par les traités généraux de fauconnerie sur la maladie des
oiseaux et les remèdes i y apporter, nous citerons un traité spécial en italien, £ût au xv siè-
cle, tt intitulé : hMieim di eapoiU e/akom, lequel faisait partie de la bibliothèque de Diane
de Poitiers (Bibl. nat., it. 939}.
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 63
prendre en main et les porter tous les matins à la frescheur, jusque par
tout juillet, ou plus ou moings, selon qu*ils sont impatiens, et les apeler
au leurre aulcunes fois encores, se doibvent chevaucher par une ou
deux heures, encores à la frescheur d.
Ce soin, nécessaire surtout à Toiseau qui a déjà volé, ne pouvait avoir
lieu lorsque la mue se Élisait en liberté, c'est-à-dire quand Foiseau res^
tait libre dans une pièce à part et qu'il ne voulait se laisser prendre oi
soigner par le fauconnier.
Cest la mue sur la pierre qu'avait pratiquée Jean de Lyon en son
hostel, La délicatesse de cette opération explique les frais considérables
(environ 3,ooo francs de notre monnaie) que Louis d'Orléans dut payer,
en 1 398, pour la mue de ses feucons.
La quatrième pièce donne le prix de deux faucons héronniers que
fait acheter le duc d'Orléans.
Lojrs, fils de Roy de France, duc d'Orléans, conte de Valois
et de Beaumont, à nostre amé et féal conseillier Jehan Le Fla^
ment salut et diiection. Nous voulons et vous mandons que à
Phelippot de Haufort, marchant de faucons, vous faites pré-
sentement paier, bailller et délivrer senz delay par Jehan Pou-
lain, nostre trésorier général, la somme de cent escuz pour deux
faucons héronniers que nous avons [fait] prendre et acheter de
lui le pris dessus dit. Et par rapportant ces présentes et quit-
tance sur ce du dit Phelippot, les diz cent escuz seront alloez
es comptes de nostre dit trésorier et rabatuz de sa recepte par
noz amez et féaulx commis à Taudidon de noz comptes à Paris,
senz aucun contredit, non obstant ordenances, mandemens
ou défenses quelconques à ce contraires. Donné à Paris le
XVII« jour d'aoust Tan de grâce mil CGC IIIF^ et dix s^t.
Par Monseigneur le duc, présent messire Jehan de Roussay.
BUNO.
Les seigneurs terriens qui, même en dehors de la chasse, portaient
souvent avec eux l'oiseau sur leur poing ganté, estimaient, surtout
dans leurs promenades, le faucon qui savait s*abattrc sur le héron que
le valet faisait lever du bord d'un étang. Le passage suivant du traité
64 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
de Jean de Francières (i) nous montre combien on prisait un bon
héronnier.
Le voler pour heron que met Michelin (2).
Aultre nature est de volerie qui se dist pour le heron. Geste
volerie est moult noble entre toutes les aultres voleries qui sont,
car le faucon doit estre bien atempré et introduit à sçavoir moult
bien monter et qu'il congnoisse bien le vif. Tele nature de faucons
heronniers ne doivent pas estre communs ne mis à aultres ma-
nières de voleries si non le plus aux hérons. La raison si est que
entre toutes les aultres voleries ne se fait tele montée ni si grant
effort comme du vol du héron. Et pour ce la raison voult bien
que telz faucons ne soient pas mis plus bas ne à moindre effort
de volerie que du héron. La raison si est : Tu auras bon faucon
héronnier et le voiras mettre à aultres voleries communes, et
puiz lui feras tantost prendre par ta coulpe une parresse et ung
desdaing en tele manière que tost auras mis le faucon ainsi bon
héronnier en ung reboutement que jamais ne vouldra voler le
héron comme il faisoit au paravant. Et pour ce je diz que telz
faucons font bien à entretenir en celle bonté, car il est vol de
grant bachelerie et vaillance sur toutes les aultres voleries qui
se font de montée. Neentmoins que du sacre poez mettre à
toutes manières de voleries plus que aultres faucons, car il est
convenial à tout, et se il est fort à faire et de groz entendement,
ne fen donne merveilles, car en fin sera bon si tu y veulx
traveiller.
On comprend maintenant pourquoi Lx)uis d'Orléans payait cinquante
écus un feucon héronnier. Les autres feucons étaient de moindre valeur :
un gerfaut se payait dix livres tournois, un tiercelet gentil ou un autour
cent sous tournois, un lanier, un laneret et un tiercelet d'autour seu-
lement cinquante sols tournois (3).
(I) Bibl. nat, ms. fr. 3004, fol. XVHI, v.
(aj Michelin, fauconnier da roi de Chypre, et l'un des quatre maîtres auxquels Jean de Fran-
dères emprunte te* principes.
(3) Sainte-Palaye, Glossaire français, au mot Faucon. (BibL nat., ms. Moreau 1 534.)
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE.
63
Pour terminer sur le héronnier, nous donnons les fac-similé de
miniatures représentant un héron surmonté par le iaucon. Il était rare
que cette sorte de proie se laissât ainsi surprendre, « car les hérons,
lorsqu'ils sont poursuivis, usent de
double défension, c*est à savoir par
voul de guenchir et par monter,
et tuit cil qui se quierent défendre
en volant montent par en haut
pour ce qu'il ne peussent être sur-
monté ne vaincu par les oiseaux de
proie. »
Une fois surprise, la proie était fa-
cile à vaincre, car c li hairon ne se
dépendent à piez, mais quan lors
qu'il gisent à terre souvin, car adonc
il cefiforcent de rebouteir arrier tant
comme il puent lor nuisemant as
piez ja soit ce qu'il puissent faire
fesblement ». (Ms. Fr, i »40o,fol. 68.)
Nous ajoutons aux documents pré^
cédents l'exemple d'un faucon offert
en don gracieux, suivant la coutume
Vt ^^ entre princes, mais, avant de publier
' \ 1 cette pi^e, qui mentionne un fau-
connier du x\* siècle, nous croyons utile de mettre sous les yeux de nos
TOME I. 9
()b REVUE DES DOCUMENTS HISTOiaQUES
lecteurs une miniature (i) qui repré^nte ks divers costumes portés, à la
même époque, par des hommes de la même profession.
En la présence de moy, Jehan Cothereau, secrétaire de mon-
seigneur le duc d'Orliens, de Milan, etc., le faulconier de Lau-
rens de Médicis d'Ast a confessé avoir eu et receu de Jacques
Hurault, conseiller, trésorier et receveur général des finances
de mondit seigneur, la sonune de XXXij sols i denier tournois
que ledit seigneur luy a données en faveur de ce qu'il a présenté
audit seigneur ung faucon que ledit de Médids luy envoyoit.
De la quelle somme de XXXij sols i denier tournois ledit faul-
conier s'est tenu et tient pour paie et en a quicté et quicte le dict
trésorier et tous autres, tesmoing mon seing manuel cy mis.
Le XVj'»» jour de janvier l'an mil CCCCIIIj" et trois.
J. COTEREAU.
Le Médicis mentionné dans cet acte est celui que la postérité a décoré
du surnom de Magnifique.
Pour étendre l'intérêt des documents précédents, qui ne nous révè-
lent que certains détails de pratique, il nous avait paru nécessaire de
les compléter par Fexposé d'une doctrine d'ensemble. Nous avons été
induit à le faire d'autant plus volontiers que nous avons eu la rare for-
tune de rencontrer une translation en français, encore inédite, du
célèbre traité De arte venandi cum ayibus (2), que l'empereur Fré-
déric II (3) composa avec tant d'amour et de soins minutieux. L'auteur
rapporte lui-même qu'il ne consentit à rédiger son œuvre qu'après de
longues années d'études et d'expériences :
Touto voie nous avons proloingnié à mettre et à rédigeir en
(i) Cette miniature est emprantée à un exemplaire du xf siècle du Roman des déduits, de
Gasse de la Buigne (Bibl. nat., Ma. fr. 1614) ; cf. le Dictionnaire raisonné du mobilier fran-
fois^ pac VioUet-le-Doe, t. H, p, 436 et auiv.
(s) Cest à ooCre collègue et ami, M. Léopold Pannier, que nous devons l'indication de cette
œuvre précieuse, conservée dans notre Bibliothèque nationale, et dont M. Michelant prépare
une édition.
(3) L'auteur se fidt ainsi connaître : • Li autours est bons de grant noblesse, enquisitours et
HtMrres de sapItoM et appeleiz dignes, augustes, Frederis secons empererei de Rome, de
lhenis«lem«t de Cezille. • (Ms. 12400, f 3 r*.)
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 67
escrit nostre propos à bien près pat XXX ans, car nous ne«
cuidiens mie dès adônc que nous peussiens soufire supple ne en
âge ne en science. La cause qui nous retardoit estoit ceste car
nous n'aviens onques leu que nuns fiist devant nous qui eust
traitié ne baillié la matière de cest livre aucunes petites parties
estîcnt bien baillîe» d^aucuns par soal us sanz art. Et pour ce
par pluseurs temps et par cure moût diligent, nous enqueimcs
celles choses qui estient de cest art en nous exercîtant par
pancée et par euvre en celles meîsmes. Et pour ce que à la par-
fin nous fiisiens soufisant de mettre en livre quelconque chose
nostre espreve et Texperiance des autres avoit apris; lesquels,
car il estient esprouvei sek>n lac prautice de cest art, nous ape-
lames de lointaines terres et meîsmes grant tens à Tasambler.
Et quant ils furent toit apdei et nous le» eûmes touz avec nous,
nous esleumes les flours et ce qui mieux valoît de celles choses
qui quenoissient de cest art et lors diset lors dis et lors fais
commandement à mémoire.
L'empereur quî^ en administrant TAllemagne avec tant d'activité et en
conduisant de grandes guerres (i), sut trouver le loisir d'étudier la na-
ture des oiseaux de proie et de pratiquer la chasse au vol, ne rédigea son
livre que sur la fin de sa carrière, c'est-à-dire vers 1 240. Son œuvre,
qui fut si hautement estimée des seigneurs de l'Europe, ne nous a tou-
tefois été conservée que par un petit nombre de manuscrits (2), dont
un seul, fort incomplet, a été deux fois imprimé (3). Les deux éditions
(i) Frédéric II, né «11 194, succéda à aoo pire, Henri VI, en i t97,etnK>anitlt i3octobre ra5o
(3) Le manuscrit qui a servi aux deux éditions de 1596 et de 1788 ne contient que deux
Kvres : or Vctwne <fe Frédéric II comprenait six livres, dont fe texte nous a été conservé dans
deux manuscrits du xv* siècle. L'un d'eux, cité par Brunet à rartide Fridericus^ est actuelle-
ment i la bibliothèque Mazarine ; l'autre disait partie de la belle collection du baron Jérôme
Pichon, et il figure, sous le numéro SyS, dans le catalogue rédigé par M. Potier, en 1869.
(3) Reliqua libromm de arte venandi cum avibus, cum Manfiredi régis additionibus; ex
membranls vetustis nunc primum édita. Albertus magnns de fiilconibus^ asturibus et accipi-
tribus (edidit M. Vclscrus). Augustœ Vindelicorum, apud Joan. Prœtorium^ 1 596, pet. in-8*.
— Rdlqua libroram Fridericî U imperatoris de arte venandi cum avibus; cum Maniredi addt-
tionibos : aceedunt Alberti magni capita de fiUoonibns, etc. Qnibos aanotatsones addidit suas
Jo.-Gottl. Schneider ad reliqua librorum FridericiJI, et Alberti magni capita commentarii cum
auctario emendationum ad^iani de natura anîmaliumlibros; auctor Xo.-Gottl. Schneider.
Upsm, 1788-89, a vor. in-^*.
68
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
ne reproduisent que le texte latin original des deux premiers livres. Il
fut ^t cependant, sur Tordre de princes, tout au début du xiv* siècle et
dans la seconde moitié du xv*, des traductions françaises qui nous sont
parvenues. La première est précieuse en ce qu'elle fournit les vocables
usités parmi les fauconniers de cette époque ; ces vocables sont moins
connus que ceux du xv* siècle, maintenus dans la pratique des temps
postérieurs et mentionnés par les auteurs spéciaux, tels que Fran-
cières, Guillaume Tardif, Arthelouche et d'Argusia. De plus, le ma-
nuscrit qui contient la translation du xiv* siècle présente un intérêt
tout nouveau, en ce qu'il est historié de miniatures marginales. Les
représentations de cette sorte sont extrêmement rares et nous avons
reproduit toutes celles qui peuvent éclaircir la doctrine que nous ré-
sumons.
La traduction du xv* siècle conservée à la Bibliothèque nationale sous
le numéro 1 296, et dont nous reparlerons, ne contient que le second livre.
Nous allons donner un résumé de la doctrine de la fauconnerie d*après
le premier manuscrit.
L'auteur du Deartevenandi cum avibus, après avoir décrit dans une pre-
mière partie la nature et les mœurs des diverses espèces d'oiseaux qui peu-
vent fournir une noble chasse, expose dans une seconde partie, la seule
que nous résumerons, l'art d'élever et d'instruire les oiseaux chasseurs.
Parmi ceux-ci, il distingue d'abord comme le plus fort, le plus hardi et
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 69
aussi le plus docile, le gerfaut^ qui a les plus belles proportions de tous
les oiseaux de haute et noble volée (i).
Un bon gerfaut doit avoir la partie supérieure de la tête non renflée
et la partie postérieure spacieuse, le front large, les sourcils saillants,
les yeux bien enfermés, les narines très-ouvertes, le bec dur et recourbé,
le cou gras vers la tête et gros vers les épaules, le dos large, les join-
tures moyennes des ailes, ce qu'on appelait les bouis^ tendant vers la
tête, les ailes élevées sur le dos et non pendantes, se superposant vers la
queue, mais pas en forme de croix, les grandes pennes des ailes larges
et fermes, les pennes de la queue, lorsque Foiseau ne vole pas, réunies
sous les deux pennes souveraines nommées couyercles. Il Êiut aussi que
la fosse de Tœsophage soit large et profonde et s'arrondisse quand elle
reçoit la viande, que le pied apparaisse en dehors, charnu et épais, que
les hanches soient spacieuses, les jambes courtes et grosses, la palme
épaisse et large, les doigts longs et minces, éloignés Tun de l'autre, les
ongles maigres, courbes et aigus, les pennes de dessous de la queue,
appelées prafer5 (2), épaisses et croisées, pour bien doubler les pennes su-
périeures, les pennes des cuisses longues et tendant vers la queue. Bref,
les pennes ne doivent pas être hérissées. Le plumage du ger&ut est
plutôt gris ou blanc : parfois il tire sur le bleu ou sur le noir. Les ger-
âiuts de tout plumage sont bons, mais les blancs, plus rares parce qu'ils
viennent des régions plus lointaines, sont de plus de prix. Lesger&uts de
couleur saure, avant la mue, noircissent quelquefois après, mais les
saurets, que la mue rend chenevas (3), sont les plus chers après les blancs.
Legerfout ùât son nid sur la pointe des rochers, près de la mer; la
meilleure espèce est celle d'Islande.
Le sacre fait son nid sur les arbres dans les régions moins froides,
souvent en Bretagne. Le sacre, qui est voisin du gerÊiut par la taille et
la force, en difïère en ce qu'il a la tête plus ronde, le bec plus bref, le
cou plus fin et plus allongé, les plumes plus longues, les doigts des
pieds plus courts. Saur avant la mue, le sacre devient après, brun, ten-
dant au noir ; quelquefois sauret ou fisiuve.
Le gentil pèlerin ou passager fait son nid comme le gerÊiut, dont il
(i) Les traités français, et notamment celui de Francières, ne donnent pas le premier rang
an ger&ut. L'empereur Frédéric ]I était bien placé pour apprécier les qualités de cet oiseau,
dont l'espèce était prise conmiunément, dit Guillaume Tardif, lora de son passage dans l'Alle-
magne du Nord.
(a) Bracalœ.
(3) Cannavacii. couleur de paille.
7©
KEVUE DfiS ÙOCUMBNTS UiSTOiliQU^
a'a pas la tailU, suais ôaax il possède Ifis qjoaikés de «uare éouaaésém^
plus haut. On reconnaît un bon péleriaea ce que ks jpMides peAoes des
ailesyles vemttaus(i), qfiL recouvrent les petites peaaer^ dites OMftÛDLv (2),
sont larges, et dures. L!auxeur &*ésead sur le pennag» du pélerÎA^ mai»,
nous dirons seukment que. la cèrCj peau du, bec, doit êtve teadre ei sur-
tout de couleur verdâtre. comme les pieds^ Les pélertas bleus ou bcuas
:sont les plus chers.
iM/Mucom g0miil n'est ^'uœ lariété da péleriik. IL ac viens pas de
»roairérsh>imaijies;.iiaU.tétÉ plus loade et phia petiâa, laspie^iaoii^
<&cei^ la couleur moins vivr.
Le ^aaîfff est inférieur air fiuKaagsntii par les. qialîtés. de L»
t&lretla: oou sont plus gra% le corps ess kng et charnu;, ^pi^ dc^
coukia bleue, est gras, et couct. Un des wes principaux da kaies est
iléttre mains hardi et moias doux après la mue qn'aapanxint.
De ces diverses espèces de ftniCDUSy ks: pk» belks, les plus Ibrfes es
les plus dociles soos celles qui font leur nid vers Ir p6le apccique, • car
bise et froidure ont seignorie au qui £iit kscors phxs fors »^ ^. fo r*.)
Les âuicons pondeas de trois à dsuf (xut^ doat quetques^iis seol^
ment réussissent, et la couvée s'opère;, croit-on^ dhns ks quarante jours.
Les poussins naissent avec de petites pkimes que suivent et rempkcent
bientôt les bourres appelées aussi dxmes (3) ou tom. Vers Page de
dieux mois se forment les pennes, dites sautes ^ qui muent une fois le
premier an. Tant que les poussins ont le bec trop frêle, la mère leur
(I)- Vamws} le mot vemntaus, qui tigniii* tuiia, fidt allasion à la forme imbriquée des
plumes supérieures.
(a) Cultellos.
(3) Le texte latin porte seulement . « Secundo innascuntur lanulae et a quibusdam dicuntui
dum». »
ul faoconncme ac moyen agt yr
déchiquette des rândes d'çnaeauK on, i déiiiic, de «^oadhipèdes^, «rîle
leur en exprime le jus, qn'elie leur donne matin et mr â des heures
réglées. Ensuite, à mesure que leur bec se fortifie , eOr leur apprend à
déplumer une proie morte, puis vivante, et, bientôt, â swtyre cette proie,
qu'elle ne leur présente qu'à quelque distance du nid. Les parents du
poussin le chassent, une £Dis élevé, de la contrée, qui ne pourrait fournir
une pâture assez abondante pour la partager.
Cest le matin que les Êiucons sortent pour chercher leur pât, et; lors-
qu'ils ont £ait une chasse suffisante, ils se reposent jusqu'îau lendemain.
Les faucons, qui, par la chaleur naturelle de leur corpr, peuvent
supporter des climats assez froids, descendent cependant chaque année
^iers des régions plus tempérées pour suivre les oiseaux voyageurs dont*
ils font leur proie. Les époques de cette migration varient suivant les
espèces de Êiucons, et elles sont importantes à connaître pour pouvoir*
s'emparer de l'oiseau à son passage. Les Êiucons gentils, qui partent les-
premiers, se prennent du milieu de juin jusqu'en septembre; en octo^
bre, on prend plus de pèlerins. Quelquefois, l'hiver, on rencontre qvteh-
ques oiseaux isolés qui n'ont pu suivre la troupe, La prise des fuieons
avant leur traversée, ou prise de gain^ est plus fructueuse que la prise
de retour^ laquelle s'effectue au printemps.
On trouve les ûiucons dans les endroiu où ils ont coutume de cher*
cher leur nourriture : les pèlerins, qui vivent d'oiseaux aquatiques, au»
près des eaux et des rivières; les laniers, qui mangent les souris et ks
lézards, les gentils, qui chassent les oiseaux champêtres, dans la pleine
campagne; les gerÊiuts, à la fois aiqprès des rivières et dans les.
champs.
Plus souvent le âiucon était pris jeune au nid; on l'appelait alors;
niais. Quand le nid était sur un arbre, l'homme chargé de s'emparer des
poussins les descendait dans un panier (fig. II). Si le nid était au fond
d'un rocher, on attachait l'homme avec des cordes et on le Élisait glisser
jusqu'à l'aire (fig. III).
De même que les oiseaux obtenus par des couvées artificielles sont
de petite ou de nulle valeur, de même les) poussins sont d'autant plus,
difficiles â élever qu'ils ont été plus tôt séparés de leur mère, et l'on voit
bientôt leurs plumes se corroder et leurs membres devenir cassants. Aussi
doit-on s'attacher à donner aux Êiucons niais des soins analogues à ceux
qu'ils recevaient auparavant. Une fois pris, le poussin sera placé dans
un lieu, le plus semblable â son nid, abrité contre la chaleur de midi, la
pluie et la grêle, mais cependant ouvert par le haut et par trois côtés.
Il aura près de lui une terrine élevée d'un demi-pied, large et ronde,
ja REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
pour qu'il puisse y boire et s'y baigner. La demeure (fig. IV) doit
être âoignée des bois, qui fiiciliteraient la fuite de Toiseau.
Le choix de la nourriture ne demande pas moins de sollicitude que
le choix de l'abri; elle se composera, telle que l'eût choisie la mère elle-
même, de chairs d'oiseaux, dont les plus mauvaises sont celles des
oiseaux qui vivent de poisson. Faute de chair d'oiseaux, on peut la
remplacer par la chair de quadrupèdes sauvages, plutôt que domestiques ;
les viandes, provenant d'animaux d'âge moyen, seront crues, dépouil-
lées de ner6, de veines et de ten-
dons, pour feiciliter la digestion,
fraîches, encore chaudes de la cha-
leur naturelle, ou au moins ré-
chauffées dans de Peau douce. On
les tranchera sur une table de
bois, opération nécessaire pour les
poussins, qui ne peuvent les déchi-
rer avec leurs ongles (fig. V). A défeiut de viandes, les poussins peuvent
être nourris de fromage frais et recuit, non salé, ou bien d'œu& de
poule mélangés avec du lait de la manière suivante : après avoir retiré
le blanc, on emplit l'œuf de lait, et le mélange se fait cuire dans une
casse (fig. VI) à petit feu de charbon, de âiçon qu'il ne soit ni dur
ni mou. La nourriture doit être r^ée suivant l'âge, l'appétit et le d^ré
de cludeur de foiseau : dans les longs jours, elle est administrée deux
fois, par petites quantités, avant la chaleur de midi, et le soir quand on
a reconnu par la qualité des déjections que la digestion du premier repas
est complète.
L'oiseau sera laissé libre et pourra voleter tout autour du lieu où il
est nourri, sans danger qu'il s'enfuie, car il ne l'essayera pas jusqu'à
ce qu'il se sente assez fort et capable de se procurer lui-même sa pâture.
Mais dès qu'il sera sur le point de voler il devra être adébonnairi. A cet
effet, il sera privé de la liberté, toutes les issues seront fermées, sauf
une, à laquelle sera appliquée une porte dite jajole (i) qui permettra de
s'emparer de l'oiseau plus Êicilement et sans dommage pour lui. La ja-
jole sera fermée trois soirs consécutif. Cest de nuit que l'oiseau sera
pris, car s'il voyait, au jour, l'homme s'approcher pour le saisir il s'ef-
frayerait et, habitué qu'il est déjà à voleter, il se froisserait les plumes.
Le quatrième soir on vient avec un ou deux aides ; après avoir constaté,
(I) Regiola. Le traducteur du xv* siècle emploie le mot traillttte, petite traille ou grillage.
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE ji
h la kintenie, dans quel coin de la demeure est réfugié Toiaeau, on en-
lave la lumière, pour éviter de Tefibroucher, et on le saisit i deux mains
et sous la poitrine en étreignant les ailes; alors on peut k cilier (i).
Pour cela, il ùlux l'envelopper dans un drap de lin mouillé, sans empê-
cher toutefois les mains du porteur de maintenir les ailes et les crnsse».
Celui qui cilié passe une aiguille ronde au-dessous de la marge de la
paupière inférieure, de dedans en dehors, pour ne pas atteindre la pru-
nelle, et, après avoir fiût passer le fil sur la tête du fitucoo^ il peroe la
paupière supérieure de la même fiçon. Les deux bouts du fil, ramenés
et noués sur la tête, seront coupés près du nœud et cachés sous lespln-
mes, de manière que le fiiucon ne les casse pas avec ses ongles ea ae
grattant la tête (fig» VII). Ainsi cilié^ L'oiseau peut être soumis^ sans
qu'il s'e£fraie, aux opérations suivantes. On lui rebouche {%) ka ottr
gles (fig. VIII), pour qu'il ne blesse pas la main du porteur^ sous ks
coutures du gant, ou qu'il ne nuise pas à un autre fiuicon en lui dispu-
tant k proie ; enfin on le rend captif à l'aide ànjet (fig. IX), fût de cuir
mou et fort, et assez large à l'entour du pied pour ne pas k comprimer
et k rendre podagre. A l'extrémité amincie du jet, deux «fi'yfL^iif de
métal ou deux m4illes de haubert, rivés ensembk et nommés tour-
^^ P) (fig* X)i servent â réunir au jet k longe (fig. XI) sans que l'oi-
seau puisse s'y entortiller les pieds (4) ; c'est avec k longe qu'on lie l'oi-
seau sur k perchoir. Outre ces entraves, on fixe au pied du kuoon, un
peu au-dessus du jet, un grelot d'airain appek campomMe (5) ou noie
(fig. XII). La camponnelk, qui doit être d'une grandair prc^rtionnée
à celk de l'oiseau, a des trous assea étroits pour que celui-ci aV puisse
ficher l'aigu de son bec : par [elk on est averti si k fiiucon se débat, se
gratte ou mâche son jet, et on peut alors être toujours i temps pour k
secourir ; k grelot sert encore à retrouver plus fiibcikment l'otseau sHl
s'est égaré. Ceux qui attachent k camponti^ aux plumes de k queue
rendent celles-ci malades et k queue mal pendante,
Cour porter k kucon mais, k partie supérieure du bras droit doit des-
cendre k long du corps, qu'elle ne louchera pas toutefois, car ai elk en
(I) Ciliare seu bMre, L« tndacdoa emploie incUftiactemeot Te substantif cilié oa ciliure :
c'est cette dernière fonne qui a prévalu, car Artheloucbe (p. 5i) dit chilleurê.
(s) Amputare et hebetare. Notre traducteur dit reboÊuhier et rfo'npUir frognei).
(3) Tometum. La traductionj qui porte une première fois le véritable nom tourmtt^ ne
donne plus par la suite que touret. Le traducteur du vr* siècle a adopté la bonne forme.
(4J Ctataor le tQvmacqac se snvaicle non dnmaltii de l'oiseau.
(5) CampangUa.
TOUK I. 10
74 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
suivait le mouvement, l'oiseau balancé se débattrait; Pavant-bras sera
replié à angle droit; la paume de la main et le pouce seront maintenus
dans Taxe du bras, tandis que l'index sera replié perpendiculairement aa
pouce et que les trois derniers doigts seront refermés en manière de
support. Ainsi, Toiseau ne se trouve jamais élevé près du visage de
l'homme, dont il a peur; il devra avoir la poitrine opposée au vent
^fig. XIII). Le lacs du jet, pris entre le pouce et le médius, doit, pour
^tre sc^dement assuré, passer sous les doigts inférieurs. La longe, pres-
que entièrement enroulée autour du petit doigt, aura son extrémité
seule pendante. Le Êiuconnier saura porter l'oiseau sur l'une et Tautre
main, bien qu'en certains pays on n'admette que la main droite (i).
Malgré les soins apportés à son éducation, le faucon niais est toujours
de moindre valeur que celui qui a été pris à l'état sauvage ; et l'on doit
savoir le distinguer de celui-ci. Il a les pieds et la cère plus blancs, les
ongles et le bec moins polis, moins luisants et moins aigus; il est plus
criard et plus béant, hérisse ses plumes lorsqu'on lui présente le pât, et
ie défend à coup d'ongles et de bec si on veut le lui retirer. On l'appelle
également grigneus.
~ Le Êiucon pris en dehors du nid et à l'état sauvage est appelé ramage.
On s'en empare, aux époques fixées plus haut, avec des engins divers :
les rets, le lacs, etc., et d'autres que l'auteur n'énumère pas, se con-
tentant de recommander la plus grande délicatesse dans cette prise, car
les blessures £ûtes alors guérissent rarement. Quand le ramage est pris,
on l'enserre dans un sac de lin appelé maillolet, qui maintient les ailes
et les pieds, ne laissant passer que la tête et l'extrémité de la queue. Le
maillolet est fermé à sa partie supérieure par des lacets qui permettent
de le serrer suivant les besoins (fig. XIV). Sous cette entrave, l'oiseau est
dans l'impossibilité de se blesser et peut être aisément transporté à sa
demeure, à la condition toutefois de ne pas être laissé trop longtemps dans
le maillolet, qui comprime les organes digestif. Cependant, avant de
l'en délivrer, il fout le cilier (fig. XV), car cette opération est plus dif-
ficile que pour le niais; une fois cilié, on lui rogne les ongles et on lui
met le jet. Pour le porter, on maintient la poitrine avec la main de-
meurée libre (fig. XVI); la main qui porte ne doit jamais trem-
(I) En effet, Gmllanme Tardif dit à la page 48 de son traité :
• Le porter d'oisean sur le poing dextre est meilleur et pins seur pour Toiseau qne sur le
senettre, parce qu'il est plus agilement jecté pour voiler partant de la main dextre et en est
plus léger et soubdain, et en montant et descendant du cheval, l'oiseau est plus seurement sur
la dextre que sur la senestre, et le mue souvent en diverses mains, afin qu'il s'asseure. >
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE yï
bler, car Foiseau se débattrait et se blesserait les cuisses et les reins.
Le port de Foiseau était très-difficile, et peu de fauconniers avaient les
qualités nécessaires à cet exercice. On ne peut être un bon feuconnier
que par une pratique de toute la vie, mais il faut aussi certaines condi-
tions de nature : être de moyenne stature et de moyenne complexion,
avoir bonne vue, bonne oreille, être hardi, pas trop jeune, et cependant
alerte et léger en ses mouvements. La paresse et l'ivresse sont les plus
grands obstacles pour devenir habile en Part de la Êiuconnerie. La
main qui doit porter Foiseau est protégée par un gant de gros cuir,
assez long pour couvrir jusqu'au coude et assez large pour être mis et
retiré rapidement (fig. XVII]. Le fauconnier suspend à son côté un
sac qui, contenant les chairs pour la pâtur« de Foiseau, s'appelle char-
nière. Les autres parties du costume du fauconnier qui ne sont pas énu-
mérées par Fauteur se trouvent réunies dans la miniature n* XVIII.
Il ÙLUt être expert pour adébonnairir (i) le £siucon, c'est-à-dire pour
le rendre maniable. Avant de le soumettre aux opérations nécessaires, on
doit s'assurer qu'il est sain, ce qu'on reconnaît à ce qu'il a les grandes
pennes lisses, les basses plumes (ou barbe) dressées, à ce qu'il n'agite pas
les paupières, qu'il pousse ses cris bien clairs, jette largement, se baigne
de bon gré et joyeusement, dort sur un pied , la tête entre les épaules,
et respire souvent sans agiter la queue.
Le ramage s'adébonnairit avec ou sans Faide du chapel (2), La pre-
mière manière, qui est la plus ancienne, est plus longue et &tigue da-
vantage le patient. On le pose d'abord tout un jour et toute une nuit
sur la main doucement, en le irisant changer de porteurs. Pendant ce
temps, il est privé de la nourriture, qu'il recevra après sans dégoût.
Quand l'oiseau est suffisamment affamé, le fauconnier le porte dans une
maison obscure, car la ténuité des paupières laisse passer la lumière
malgré la ciliure, et solitaire, car tout bruit serait un sujet d'ef&oi ; puis
il lui présente une cuisse de geline, la meilleure de toutes les nourritures.
L'oiseau sera habitué à bêcher (% chaque matin, ce pât, qui lui est pré-
senté d'abord avec la main et qui ensuite lui est abandonné en partie ;
Fhomme en retient toujours quelques quantités pour revenir plusieurs
(i) Mansue/acere. Dans la traductioa du xv* siècle on ne trouve que le tenne consacré dès
lors affaiter.
(a) U chapiaus de notre traducteur ne se trouve plus qu'au cas oblique, le chapely dans la
traduction du xy* siècle ; il est devenu le chapelet^ dans Arthelouche, et plus tard le cha-
peron.
(3) L'abèchement (abbecati)) marque l'action de manger le pàt ; le màchillement (mordîca-
tio) désigne simplement le fait de picoter le tiroir.
r
j6 REVUE DES DOCUMENTS HISTX>RIQUtS
fim pendant le )Our lafammâcMlkt i roiseaa, qu'il t'ctticbera ainsi
dftTantage.
Une cuisse dt geline suffit pour un fiiuoon moyen, car il firat, dans
le commencement, lui imposer un jeûne qui lui fera désirer la nourri-
ture, n est oqpendant important de ne pas le laisser anîTer â une trop
grande maigreur :aa fidbksse serait alors sans remède. Le ngne que
Poiseau s'affiâblit, cf est que la partie charnue de la poitrine s'amollit et
que les plumes se décobrent
Quand Toiseau mange ou michine, il &ut le toucher «foucementf
mais surtout pas avec des mains humides, qui défloreraient les plumes*
La nuit, on le promènera dans la maison et, s'il se peut, on le fera
dormir sur la main, car, avant tout, il convient qu'il aime la main de
Phomme.
Pour reposer Poiseau, le feuconnier le met sur la perche ou sur le sé-
dile. La perche est en bois, haute ou basse : la perche haute est élevée au-
dessus de terre au niveau des yeux d'un homme (fig. XIX), pour que
celui-ci, sans être vis4-vis du feucon, puisse cependant voir les déjec-
tions, les purgements de la plumée et surveiller le jet. Elle est de lon-
gueur à supporter plusieurs feucons espacés sufibamment pour ne pas
se nuire entre eux. Il ne feut pas deux perches dans la même chambre,
car Poiseau serait tenté de voltiger de Pune à l'autre. La perche ne sera
pas fixée aux parois, mais pourra être transportée en des endroits plus
ou moins clairs, sdon que l'oiseau se montrera plus ou moins docile.
La perche haute est large d'un pied; le feucon y g^te i l'aise et s'y
débat sans danger. La perche basse peut être moins large, car le feucon
n'y est pas lié court et peut descendre à terre.
Le sédile préférable est un cône de bois supporté par une tige dont
l'extrémité, armée d'un fer aigu, se fiche aisément en terre. On a coulé
à la tige un anneau de bob ou de fer qui retient la longe et qui, tour-
nant avec elle, l'empêche de s'entortiller autour de la tige (fig. XX).
Le sédile carré en pierre, auprès duquel se fichait une cheville de bois
qui retenait l'anneau, se transportait malaisément et ses angles bles-
saient maintes fois les plumes de l'oiseau. Il ne feut pas omettre d'éten-
dre, sous la perche basse ou sous le sédile, de la paille ou du sable, afin
qu'en descendant l'oiseau ne se blesse pas la plante des pieds, qu'il a
délicate.
Pour poser l'oiseau, le feuconnier Pélevait insensiblement à reculons
jusqu'à la tablette supérieure, où, la main appuyée et en lâchant le jet,
il sollicitait Poiseau à descendre spontanément (fig. XXI et XXII). La
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 77
miniature XXIII explique suffisamment de quelle fiiçon le fiiuconnier
se prend à lier la béte sur le perchoir.
Le fiiucon mis sur le perchoir s'y agite, soit lorsqu'il se débat^ c'est-
à-dire qu'il cherche à s'enfuir, soit lorsqu'il est simplement en mal
repos; dans ce dernier cas, il mord ses entraves et comprime ainsi ses
pieds ou se blesse de l'aigu de son bec; on lui garnit alors le bec d'une
escrache de bois dur ou d'une pierre, qui lui cause du dégoût lors*
qu'il mésuse de son bec. Quelquefois les £iucons encore ciliés se grat-
tent les paupières endolories et se les déchirent; on'leurlie alors l'un à
l'autre les pouces des pieds. Souvent aussi le &ucon bat des ailes : on
le prend et, s'il est trop excité, on lui présente un tiroir de chair et, au
besoin, on l'arrose d'eau froide ou on le baigne (fig. XXIV).
Il ne suffisait pas, pour habituer l'oiseau i bien prendre le pât, de le
maintenir dans une chambre obscure. Il Mait en même temps lui
toucher les oreilles pour éveiller le jeu de cet organe. On le trans-
portait alors dans une pièce ouverte et pleine d'un bruit de voix.
Ces épreuves surmontées, l'oiseau pouvait être décilié.
L'oiseau ne doit être décilié qu'insensiblement, car un passage trop
prompt à la lumière lui rendrait effi*ayants tous les objets extérieurs et
augmenterait sa sauvagerie naturelle. Pour décilier l'oiseau, un aide lui
maintient lesailesetles pieds, tandis que le fiiuconnier se rend compte, par
un examen attentif, si le trou des paupières n'est pas corrodé et supportera,
sans se rompre, les opérations subséquentes. Si la corrosion est trop
avancée, on décilie totalement, en tranchant les fils : dans le cas con-
traire, on relâche les fils juste assez pour laisser seulement les pau-
pières s'entr'ouvrir (fig. XXV). Cest de nuit ou dans une maison
obscure que la ciliure sera relâchée. Le fiiuconnier seul demeurera avec
l'oiseau, l'accoutumera avec une lumière douce à la vue de l'homme,
et, en même temps, aux sons de la parole ; il le promènera dans la mai-
son et, peu à peu, le transportera dans une chambre claire et bruyante;
puis il le portera, d'abord i pied, ensuite à cheval. La sortie aura
lieu avant le jour et elle sera de plus en plus longue. L'oiseau, en ren-
trant, sera placé sur la haute perche et, pendant qu'on l'y liera, il re-
cevra le tiroir (fig. XXVI).
Quand le fiiucon paraît accoutumé à la demi-clarté, on le décilie tout
à fiût. L'opération s'accomplit pendant la nuit et à l'aide d'une lu-
mière; l'oiseau est tenu à deux mains, le fil est tranché et, les pau-
pières une fois délivrées, on Ml disparaître vivement la lanterne; puis,
dans l'obscurité, on prend l'oiseau sur la main, on émet les son^ qu'il
78 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
connaît, on lui présente le pât, et, s'il le prend bien, on apporte une
lumière douce qui, augmentée peu à peu, permettra au faucon de te
rendre compte, sans s'effi^yer, des objets de la maison. Cette nuit-là le
Êiuconnier doit être plus que jamais attentif, soumettant Toiseau aux
exercices ordinaires, le Élisant passer de la main à la perche et lui pré-
sentant, au moindre efiroi, le tiroir. Il le laisse aussi seul sur le perchoir
vers la fin de la nuit, mais qu'il ait soin, avant le jour, de venir le re-
prendre, en lui présentant le tiroir, qui est le meilleur aide pour adé-
bonnairir sans chapel le faïucon, «comme nulle chose ne soit » dit notre
auteur, a qui puisse être moienne qui face le fisiucon tant ameir le fitu-
connier comme li tireours. » (Fol. 1 37 v*.)
Il y a deux sortes de tiroirs (i) : Tun, de chair bien fraîche, n'est autre
qu'une patte, ime aile ou un cou de gellne ou d'autre volatile conve-
nable (fig. XXVII) ; l'autre se compose d'un os ou de muscles garnis de
plumes et de pennes et sert seulement à distraire l'oiseau ou à le pur-
ger des humeurs mal&isantes (2).
Le feuconnier doit toujours avoir dans sa main ou dans sa charnière
le tiroir : il ne le montrera qu'après avoir adressé l'appel coutumier, et
surtout, en le donnant, il détournera les yeux, le mettra aux pieds de
l'oiseau et attendra que celui-ci y bêche, pour l'examiner, s'il a besoin
de s'assurer de son état. Ce n*est que dans les cas urgents qu'il usera
du tiroir, ne l'abandonnant pas entièrement, pour se ménager plus
souvent les ressources de cet expédient. Plus tard, il le présentera d'en
haut, pour habituer le faucon à la face humaine.
Après cette éducation intérieure, le Êiuconnier se préparera à sortir
l'oiseau et il le laissera quelque temps sans nourriture, pour le forcer
à accepter plus volontiers le pât au dehors, mab il réglera le jeûne
selon l'étrangeté, la convoitise ou la maigreur du patient. Plus celui-ci
sera étrange^ c'est-à-dire plus il sera sauvage et plus il refusera la
nourriture, plus on la lui détiendra. Plus il sera maigre et vorace^
moins on lui en retranchera. Alors on le portera à l'air franc, soit à
pied, soit à cheval. Pour la sortie, le meilleur moment est le matin,
par une pluie fine, car alors l'oiseau distingue moins nettement les
objets qui l'eâBrayent, et ses plumes, un peu humides, se prêtent
moins aux débats : d'ailleurs, le Êiucon mouillé est toujours paresseux.
En quittant la maison, le fauconnier doit, pour empêcher l'oiseau de
(i) Tiratorium.
(2) C'est le leurre
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 79
se débattre et de se blesser ainsi aux jantes de la porte, lui donner le
tiroir à mordre et passer d'abord la partie du corps qu'il a libre et la
tête, pour voir s'il n'y a rien qui effraye le faucon (fig. XXVIII). Une
fois dehors, il reprend le tiroir. Puis, il se place de manière à empê-
cher que l'oiseau, ayant le vent dans le dos, se débatte. Chaque
jour, il choisira des endroits de plus en plus fréquentés, et il aura soin,
après avoir rentré l'oiseau à la maison, de lui reproduire les bruits
qu'il aura entendus pendant la promenade.
Cest pendant les sorties que les débats du faucon décilié sont péril-
leux : ils se produisent de diverses &çons. L'oiseau se débat vers la
visage de son porteur, comme pour s'envoler par-dessus son épaule
(fig. XXIX) ; mais il risque peu de se blesser, car il retombe de son
propre poids sur la main. Il se débat vers l'épaule du porteur, mais,
comme il baisse alors légèrement la queue, il la froisse en retombant*
Enfin, il se débat hors la main du porteur en s'élevant, et il ne peut
être sans grands détours rassis, ou en s'abaissant, et alors, entraîné par
son poids, il reste pendant et se blesse toujours (fig. XXX). Aussi im-
portc-t-il de régler ces débats, qu'on ne peut empêcher, et d'habi-
tuer l'oiseau à les effectuer de la &çon la moins dangereuse, c'est-à-
dire vers le visage de l'homme. On y arrive en lui montrant d'en haut
le tiroir (fig. XXXI), ou bien encore, l'homme l'oblige à passer par-
dessus sa tête pour sauter sur le perchoir (fig. XXXII). En le prome-
nant dans la maison, le &uconnier s'arrêtera, tournant le dos aux fe-
nêtres et aux issues, vers lesquelles l'oiseau s'envolera. Quand l'oiseau
est sur la perche, il faut le placer près d'une fenêtre élevée, pour l'in-
duire à se débattre en haut. Enfin si, pendant la promenade, il se
débat le long du bras, le porteur, pour le ramener à la fece, reploiera
son coude (fig. XXXIII).
L'oiseau se débat, soit lorsque le porteur le regarde, veut le tou-
cher ou simplement fait des mouvements pour se lever, s'asseoir, pres-
ser le pas, frapper du pied, tousser ou étemuer. On voit alors le faucon
ouvrir le bec, tirer la langue en soufflant, pousser même des cris de
peur, hérisser ses plumes, ouvrir les ailes et la queue, en fixant au visage
le porteur. Celui-ci doit aussitôt détourner la fece, faire l'appel au
pât et, au besoin, présenter le tiroir; il a soin, par la suite, de multi-
plier les abêchements pour se feire aimer de l'oiseau, d'éviter de le fixer
et, s'il a besoin de le voir, de ne le regarder que les yeux baissés
(fig. XXXIV).
Que le feuconnier mette et ôte alternativement son galeron ou cha-
peau de feutre (fig. XXXV).
8o REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Veut-il toucher roiseni friîcfaement décilié pour asseoir sur la main
les plumes, les pennes ou les pieds, il ne l'essayera qu'après ayoir £ût
l'appel au pftt et donné k tiroir. S'il a la main étendue et que l'oi-
seau s'en aperçoive, il ne la retirera pas brusquement et la laissera sans
bouger jusqu'à ce que celui-ci regarde d'un antre côté. Il ménagera tous
ses mouvements; s'il va étemuer ou tousser, non-seulement il donnera
le tiroir, mab il se détournera et ae retiendra pour se satisûiire c tant
comme il pourra soueifinent w (fig. XXXVI). Si le faucon se détourne de
la main, il ne le ramènera pas en le touchant, mais en te tournant
lui-même, de manière que l'oiseau ae retrouve dans une bonne po-
sition.
Lorsque k fitucon est effrayé par des choses extérieures, comme un
animal^ on k voit tourner vivement la tte, fiûre sortir ses yeux, éten-
dre son cou, retirer à lui ses plumes, dresser ses jMeds et se dâ>attre.
L'homme se mettra akrs entre lui et la cause de sa peur et, au besoin,
lui donnera k tiroir.
Ce qu*il in^>orte, c'est de ménager le £iucon de &çon à ne pas être
réduit â le dlier de nouveau, ce qui k rendrait vicieux. Il fiiut surtout
se perfectionner à bien k porter pour éviter une des causes principales
de ses débats.
Rentré à k maison, l'oiseau ne sera pas plus docik sur k perchoir
qu'il ne Tétait sur k main. En se débattant sur k perche, il risque de
s'y briser les plumes et de s'y frapper dangereusement k poitrine. Le
secours doit alors être rapide. L'homme apportera un tiroir savoureux,
fera un appel plus doux, prendra l'oiseau sur k main, ne k repkcera
sur k perche qu'à reculons, sans k regarder, et liera k knge très-
court. Il ne s'éloignera guère.
Que le fauconnier examine avec soin pourquoi Foiseau se débat : si
celui-ci a feim, on le voit ouvrir doucement les yeux, bêcher k jet et k
camponnelle et battre feibkment des ailes; s'il veut sortir, il regarde
avec inquiétude l'issue ouverte et bat vivement des ailes. L'homme,
alors, se mettra entre lui et l'issue, et, s'il ne le voit pas se calmer, il
pensera qu'il veut vokr, parce qu'il a eu trop de repos. Il le prendra
et essayera de le remettre sur k perche jusqu'à l'heure ordinaire de k
sortie. Mais s'il ne réussit pas encore, le feuconnkr ne donnera pas
le tiroir à l'oiseau, qui deviendrait trop gras et se débattrait chaque
fois qu'il voudrait obtenir des mâchiUements. Il lui présentera seulement
le tiroir d'os et de plumes, et, s'il ne le satisfait pas, il l'arrosera d'eau
froide de k manière suivante. Il lui lavera trois ou quatre Ibis k bouche
pour en enlever les viscosités salivaires qui, sans cette précaution, sorti-
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 8l
raient lors de rarrosement et rendraient les plumes molles et gluantes.
Puis le fiiuconnier prendra dans sa bouche de Teau froide et la souf-
flera doucement sur le dos et sur la poitrine de Toiseau, auquel il fera
lever les ailes pour pouvoir arroser également les côtés, jusqu'à ce que
les plumes et les pennes soient moites (fig. XXXVII). On renouvellera
deux ou trois fois, s'il le faut, Farrosement, qui aura toujours lieu dans
une pièce obscure. On reconnaîtra que le &uoon se sent asses mouillé
pour ne plus compter sur ses ailes, lorsqu'il les secouera souvent ainsi
que sa queue.
Si l'arrosement réprime les débats de l'oiseau et le rafraîchit lorsqu'il
est échauffé, le bain a des effets encore plus salutaires (fig. XXXVIII).
D'ailleurs le faucon, qui, à l'état sauvage, se baigne fréquemment, ne
pourrait, sans danger de maladie, être privé de cette hygiène. Aussi
doit-on lui ménager ime tine de bois ou de terre, ronde, de deux pieds
de diamètre, haute proportionnellement à la grandeur même de l'oiseau^
et qui sera remplie d'eau froide, claire et douce, n'ayant pas de pro-
priété mauvaise. Que la tine n'ait pas de fissure, car l'eau, en s'écou-
lant, nuirait aux plumes de l'oiseau ; qu'elle soit ptàcéc^ l'hiver, dans la
maison, et, l'été, dans un champ ou dans un jardin, mais qu'elle soit
hors la portée de toute béte pouvant effitiyer l'oiseau. Le bain sera pris,
pendant les chaleurs, avant midi, et, pendant les fix>ids, lorsque le so-
leil sera déjà haut. Le feucon se baignera après le pât, qui toutefois lui
aura été donné en moindre quantité. Si l'oiseau est maigre, il recevra,
le soir, un second pât, car le bain aura hâté la digestion dn premier.
Le bain ne sera administré que tous les deux jours, et, s'il est surtout
utile pour adébonnairir le fiiucon déjà décilié, il pourra cependant être
aj^qué auparavant, pour qu'il soit moins e£&ayant à l'oiseau.
Pour baigner le &ucon sauvage, il fiiut d'abord placer près de la tine
soit le sédile, soit la pierre, avec unpassel où l'on boute la longe, me-
surée de sorte que ce ûucon entre dans le bain sans pouvoir voleter
au delà (fig. XXXIX) ; que le £iuconnier ne reste pas près de l'oiseau,
mais que cependant il ne s'éloigne pas trop, et qu'il revienne i^rès le
bain. Alors, qu'il ait soin de ne pas regarder l'oiseau ; qu'il l'attire sur la
main par l'appel au pât ou par le droir, puis qu'il le tienne exposé au
soleil jusqu'à ce qu'il le voie parùinàre^ et, s'il ne réussit pas, qu'il le
fiisse paroindre à l'ombre. Le fiiuoon paroint quand il prend avec son
bec la graisse qu'il a sous la queue et s'en enduit les pennes et les plu-
mes. Il &ut agir autrement avec l'oiseau qui est encore cilié ou seule-
ment à demi décilié. Pour l'attirer au bain qu'il ne peut voir, l'homme
l'approche tout près de l'eau, agite celle<i avec une baguette et attend
TOMl I. 1 1
82 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
que Toiseau s'y jette de lui-même, car il ne doit jamais le contrain-
dre (fig. XL). Il Texcite encore dans le bain en agitant Teau. Quand Toi-
seau témoigne, par ses mouvements, qu'il veut sortir, le fauconnier tire
à lui la longe jusqu'à ce qu'il arrive à prendre le jet le plus près possible
des pieds (fig. XLI).
Le faucon n'est pas entièrement adébonnairi s'il n'a pas été habitué
à se laisser porter sur un cheval. Pour les premières sorties, il fiiut
choisir un temps de pluie fine, qui, humectant les plumes de l'oiseau, les
rendra paresseuses et impropres aux débats. Levé avant le jour, le fau-
connier prendra l'oiseau de son si^, sur la main gauche, puis, pou r
monter à cheval, affermira cette main sur l'arçon de devant, saisira de
la main droite l'arçon de derrière, s'élancera, et une fois en selle aura
soin de d^ager rapidement la main qui porte (fig. XLII). L'auteur in-
siste sur cette méthode parce qu'une habitude contraire, fi^uente
parmi les Êiuconniers à cheval (fig. XLIII), avait pour effet d'efibrou -
cher et même de blesser l'oiseau.
Il ne convient pas de prendre une allure vive qui inquiéterait le fau-
con inexpérimenté, de passer près des haies, des bois ou des étangs, de
rencontrer des charrettes, des foules d'hommes ou des troupeaux.
11 &ut surtout éviter de sortir à la chaleur du jour ; si toutefois le
fauconnier y est contraint, il devra soufBer souvent de l'eau froide à
son oiseau, souvent aussi lui présenter le pât, mais par petites quan-
tités, pour ne pas nuire à la digestion. 11 mouillera les chairs d'eau
froide, car, si elles n'étaient pas amorties, l'oiseau, chaud et sec de
lui-même, s'échaufferait et se débattrait fort. En hiver, au contraire, le
fauconnier attendra pour sortir que le soleil soit haut et portera des
gants fourrés extérieurement qui tiennent chauds les pieds de l'oiseau.
Si le mauvais temps le surprend, il cherchera un abri ou au moins garan-
tira son £Eiucon de son galeron, et, tournant contre sa poitrine la poi-
trine de l'oiseau, laissera seul à la pluie le dos, qui y est moins sensible.
L'oiseau, pendant la route, se débat vivement s'il est mal porté. Alors
il baisse les ailes ; il n'a pas la queue droite, mais foisant bosse au point
d'attache avec le dos ; il bat la main du porteur, l'étreint avec ses pieds,
se secoue et s'agite âdblement, ne flagelle pas des ailes ; étendant tantôt
l'une, tantôt l'autre, il clôt un œil et souvent même les deux. L'oiseau
qui a été ainsi vicié par un mauvais porteur devra, pour être corrigé,
être remis dans une maison obscure, sur un siège au-dessous duquel
il trouvera en hiver de la paille, et en été du sablon, lorsqu'il voudra
descendre pour se délasser. Il sera laissé au repos d'autant plus qu'il aura
été lassé. Il paraîtra guéri lorsqu'il aura les yeux allègres et ronds, les
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 83
pennes recueillies, qu'il dressera les pieds, secouera fortement et vive-
ment les ailes; dès lors il reprendra le régime coutumier.
Après avoir traité de Tadébonnairissement sans chapel, Pauteur parle
de la manière, moderne alors, d'adébonnairir avec le chapel; il nous
apprend que ce procédé a été imaginé en Orient, et qu'il était appliqué
par les Arabes.
... et nous quant nous passâmes la meir veismes que cist
arabe usient dou chapel en cest art, car li roi des arabes nous
envoient lor plus sages fauconniers en cest art à tout plusours
menières de faucons, et, fuer ce, nous ne fumes pas négligens
d'apeleir à nous les plus esprouvez de ceste chose tant d'Arabe
comme des régions de Penviron de nous dès ce tens, c'est à sa-
voir ouqueil nous eûmes propos premièrement de mettre en li-
vre les choses qui sont de cest art, et preimes dans toutes les
choses qui cognoissient estre millors de cest art, si com nous
avons dit on commancement. Dont pour ce que li us dou cha-
pel estoit une des mieudres choses qu'il seussient et nous veîmes
le grand profit qui estoit ou chapel pour adébonnairir les fau-
cons, nous usâmes de Padébonnairissement des faucons qui est
fais par le chapel ; et ainsinc Tus dou chapel esprouvé, cil de
nostre tens qui sont dessa la mer Tourent de nous. Pou coi di-
gne chose seroit qu'il ne fust laissez des ensievans qui vanront
après nous.
Le chapel, que l'auteur est si glorieux d'avoir importé et qu'il lègue
aux fauconniers à venir, est en cuir souple, et suit la forme de la tête
qu'il emprisonne jusqu'au cou, ne laissant libres que le bec et les na-
rines. Il est large au-dessus de la tête, éloigné des yeux, étroit sous le
cou pour qu'il ne tombe pas Êicilement. Il reçoit, à sa partie supé-
rieure, de petits trous qui sont destinés à rafraîchir la tête de l'oiseau,
et dont Frédéric II préconise ainsi l'emploi :
Ces permis avons nous acostez à la première fourme en re-
gardant le profit de quil sont, car quant li chapiaus estoit ps-
teiz dou chief du faucon qui estoit eschaufiez desous le chapel
et il estoit abandonnez après l'osteir dou chapel à Pair froit en
84 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
reumat, et non pas de ce seulement vient reumes au faucon
mais plusours maladies autres dou chief ; lesquelz maladies n^a-
vindrent pas si souvant au faucon après ce que nous eûmes fait
percier le chapel par dessus et onques puis nuilec si soudaine
mutacion n'avint au faucon de chalour en froidour ou de froi-
dour en chalour, le chapel mis ou osteir (1).
Le chapel qui se prolonge en pointe sur le haterel (la nuque) reçoit
une courroie étroite de cuir tanné et mou, assez longue pour descendre
entre les deux ailes jusqu'au bout des pennes de la queue (fig. XLIV).
Lorsque le faucon ramage vient d'être pris il faut, avant de le coiffer du
chapel, lui reboucher les ongles, lui mettre les jets, la camponnelle, et le
cilier. Cette dernière opération reste nécessaire pour permettre de sortir
et de remettre à volonté le chapd. Quelques maîtres prétendent qu'on
doit soumettre au chapel l'oiseau â peine débarrassé du maiUolet, car
alors, fort e£fiayé, il le subit avec moins de résistance. D'autres afi^-
ment qu'il ne faut user du chapel que lorsque l'oiseau est déjà habitué
à être touché au cou et à la poitrine, vu qu'auparavant, étrange et ré-
pugnant de l'homme, il se défend et risque de se blesser. L'auteur, plus
sage, considère que les &ucons, tels que le sacre et le lanier, qui, même
après la ciliure, ne sont pas effirayés et se débattent de toutes façons,
doivent recevoir immédiatement le chapel ; nutis qu'au contraire pour le
fiiucon, rendu peureux par la ciliure, il âiut ajourner la mise du chapel.
On voit que l'oiseau a peur quand il retire ses ailes à son dos, ne bouge
ni du bec ni du soufBe, ne remue pas la tête et n'horripile pas les plu-
mes sous l'attouchement.
Quand viendra le moment de mettre le chapel, le £aiuconnier portera
dans une maison obscure l'oiseau qui, même étant cilié, percevrait la
lumière et serait rebelle à l'opération. 11 tiendra les jets plus étroits et
plus courts pour mieux affermir l'oiseau sur la main ; il prendra le cha-
pel de fiiçon à avoir le médius et l'index sur la partie supérieure con-
vexe, et le pouce un peu au-dessus de l'ouverture par où doit passer le
bec (fig. XLV), il gardera la courroie entre les deux premiers doigts et
les deux derniers (fig. XLVI); puis devant la main il présentera à la
lace du faucon le trou où doit entrer la tête, en même temps qu'avec les
deux doigts inférieurs il retiendra l'oiseau pour l'empêcher de se reje-
ter en arrière. Il aura soin surtout de rendre aussi douce que possible
(1) roi. 173
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 85
Timposition du chapel ; car le âiuoon qui aurait été irrité contre le cha-
pel s*eflirayerait, une fois décilié, à sa seule vue. Dans ce dernier cas le
seul remède est de foire l'imposition en conduisant le chapel par der-
rière le dos (fig. XLVII).
Le chapd mis, le fauconnier fera descendre la courroie doucement le
long du dos, la fera passer entre Taile supérieure et la queue et la re-
cevra entre le médius et l'annulaire, afin de la mieux contenir lorsqu'il
s'avisera queU'oiseau va secouer le chapel. Au contraire il la tiendra^^
lâche à l'oiseau tranquille, qui, s^il se sentait tiré, essayerait d'attaquer
du bec la courroie et risquerait de s'endommager les plumes du dos.
Mais il ne .négligera pas, tant que l'oiseau sera rebelle, de maintenir
l'extrémité de la courroie, de peur, si le chapel tombait, de causer en le
ramassant des débats dangereux. Par contre, s'il voit le fisiucon supporter
débonnairement d'être coiffé , il laissera libre la courroie, qui ne per-
dra pas cependant toute utilité , car elle servira encore à attacher le
chapd à la perche (fig. XLVUl). Les faucons qui sous la mise du cha-
pel horripilent les plumes et ouvrent le bec seront touchés doucement
sur le cou et sur la poitrine avec la main, des pennes ou une baguette.
Ib seront maniés plus souvent si, après l'imposition du chapel, il se-
couent la tête, soufflent, se hérissent, se jettent sur la main et l'étrei-
gnent de leurs ongles, mordent les jets et le gant, cherchent à saisir le
chapel avec les pieds. Le fauconnier alors maintiendra plus fortement la
courroie, serrera plus étroitement les jets, assurera avec les doigts le
chapel sur le front. Il laissera aux oiseaux qui s'effrayent ainsi le cha-
pel, jusqu'à ce qu'ils montrent qu'ib veulent bien le garder, c'est-à-dire
lorsqu'ils se secouent, se font la plumée, se paroignent, étreignent
moins fort la main du porteur et dorment. Après qu'on se sera assuré,
en les veillant longtemps et les tenant sur la main , qu'ib supporteront
bien désormais le chapel, on le leur ôtera doucement. Et à l'avenir on
les laissera décoiffés chaque fob qu'on leur présentera le pât, qu'on leur
offrira le tiroir à mordre ou à bêcher, et de temps en temps aussi lors-
qu'on les mettra sur la perche pour qu'ib y trouvent un meilleur
repos.
Il importe de ne pas relâcher la ciliure avant que l'oiseau soit accou-
tumé à recevoir et à garder le chapel , mais il faudrait* la renouvder si
cdui-ci se refusait de nouveau à la coifiiire. Qu'on n'applique jamais
un chapel mal formé qui opprime ou les yeux ou le bec. On reconnaî-
tra le premier défaut à ce que l'oiseau se frottera le front aux épaules et
que les pleurs des yeux mouilleront l'intérieur du chapd; le second dé-
fiBiut sera manifeste quand l'oiseau ouvrira le bec, secouera la tête,
86
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
comme sHl voulait vomir les chairs , lorsque le bec rouge et enflé à sa
partie supérieure sera déplumé en dessous. Quelquefois encore le chapel
opprime le cou, qui se gonfle et dont le^ plumes se hérissent. Que
Poiseau ne soit pas changé souvent de chapel, quUl ne soit pas confié
à un fauconnier mal appris en Tusage du chapel. On saura qu^un oi-
seau a été gâté par des mains inexpérimentées lorsqu'on le verra se dé-
battre devant le chapel et s'effrayer dessous. Pour le corriger on le sou-
mettra à une nouvelle ciliure et on le traitera doucem|pt jusqu'à ce
qu'il ait pris la coutume d'une meilleure forme de chapel.
Les sorties auront lieu comme pour l'adébonnairissement simple ;
toutefois, le chapel rendant l'oiseau plus étrange, on donnera plus sou-
vent du tiroir. L'été, c'est la nuit qu'on choisira pour sortir le âiucon
dont la tête s'échaufferait trop sous la coiffure ; mais si l'on est contraint
de le sortir de jour, on l'arrosera souvent, on le baignera et on lui don-
nera la viande mouillée à l'eau froide.
Le chapel a enfin cet avantage, c'est que le âiuconnier pourra porter
deux oiseaux sur la même main (fig. XLIX) et donner le tiroir à l'un
sans que l'autre s'en inquiète et s'en trouble.
On le voit, l'art de la fauconnerie (i) voulait des hommes particuliè-
(1) a., pour rcnscmblc de la doctrine, les traités de Fnincières, de Tardif et d'Arthelouchc
réunis en un volume sous le titre suivant :
• La fouconnerie de F. Jan des Franchiercs, grand prieur d'Aquiuinè* recueillie des livres
de M. Martino, Malopin, Michelin et Anne Calsian. Avec une autre Éiuconnerie de Guillaume
Tardif du Puy en Vellay. Plus, la Vollerie de messire Artclouche d'Alagona, seigneur de Ma-
raveques. D'avanUge, un recueil de tous les oiseaux de proye, servans à la Fauconnerie et
Vollerie. A Poitiers, par Enguilbert de Mamef,et les Bouchetz, frères, i567, in-4. •
. Voir aussi l'article de YEnryclopédie rédigé par M. Le Roy, lieutenant des chas es du parc
LA FAUCONNERIE AU MOYEN AGE 87
rement doués et les prenait tout entiers. Celui qui s^y donnait y perdait
jusqu'au loisir du dormir et du manger, et Tempereur Frédéric exige un
pareil zèle de son fauconnier exemplaire :
Derechief il ne doit pas estre soumillous ne de grief somme,
car plusours choses sont requises à nécessaires à qu'il entroit
tart on lit, c'est à savoir en requérant de nuit plusours fois son
oisel et en levant devant jour ; et la legiertez dou somme li est
nécessaire en noiant la componnelle de Toisel et le mouvement
de ses eiles et son mal repous. Il ne doit pas estre glous ne trop
abandonnez à servir la goule soit en sa maison ou soit as chans,
et se il pert son oisel il ne doit pas estre contrains par sa gloute-
nie de repairier plus tost à Tosteil, se il est en Tostel il ne doit
pas oblier son oisel en trop entandant à sa gloutenie. Ne soit
pas yvrais, car jrvresse est une forcenerie par laqueille il dé-
gateroit trop légierement son oisel ja, soit se qu'ille cuidast bien
gouvemeir et traitier. De foui ne d'ivre ne doit on faire garde
d'oisel, car il cuident tout bien faire et ne se font niant bien. Ne
soit pas félons ne legiers à soi courecier Ne soit pas pe-
reseus ne négligent car cist ars est de plusours labours et de
grant estude La quelz chose montrera que tout vient
de Tamour qu'il a en l'art (ms. fr. 12400, f> 1 15 v© et 1 16 r°).
Il est vrai que Frédéric II dépeint ici le fauconnier tel qu'il doit être,
et le soin même que prend Fauteur d'énumérer les cas où son homme
ne doit point Êiillir nous avertit que dans le train ordinaire des choses
une telle perfection ne se trouvait guère.
L'empereur Frédéric avait écrit en six livres son Art de la chasse à
l'oiseau. Les deux premiers seuls ont été publiés : ce sont les seuls aussi
qui aient été traduits. On comprend que les quatre derniers aient été
n^ligés : ils traitent des maladies particulières aux foucons et des re-
mèdes à y apporter. Or cette partie de la doctrine JËEiisait l'objet de trai-
de Versailles ; le chapitre consacré par Buffbn aux diverses espèce de faucons ; le Parfait Fou-
eonnUry publié par la Société des Bibliophiles ; les Chasses Je François /'% par le comte
Hector de La Ferrièrc, Paris, 1869, in-8*.
S8 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
tés spéciaux, déjà répandus au znr* siècle. Cétait d'ailleurs le sujet qui
devait flatter le moins les princes amoureux de la chasse de noble vol^
pour lesquels étaient faites ces traductions.
Le moine qui translata en français au commencement du xiv* siècle
les deux premiers livres du De arte venandi cum ayibus s'exprime ainsi
dans son proéme :
Geste œvre haute et grief à expozeir ai je envoie se sachent
tuît et entreprise à trançlater de latin en frençois à la requeste
et à la péticion de très-noble baron mon douz sîgnor Jehan,
chevalier descendu de très noble lîgnfe, nei de sainte racine, si-
gnor de Dampierre et St Disier, et à la révérence de ma douce
dame Ysabel, dame de ces meismes leus, descendue de très
haute sainte lignie de roys, et à Tonor de très noble damoi-
sel Guillaume lor fil, et à la grâce de très noble damoiselle
Jehanne de Woingnonri, ma dame jone (i).
Le seigneur de Saint-Dizier, auquel s'adresse ce proéme, était le fils de
Jean de Dampierre et de Laure de Lorraine (2), et par conséquent pe-
tît*fils de Marguerite, comtesse de Flandre, dite la Noire ou de Constant
tinople. Il avait le même prénom que son père, et sa femme, Isabeau de
Brîenne-£u (3) était de sainte lignée de rois, puisqu'elle descendait de
Jean de Brienne, roi de Jérusalem et empereur de Constantinople. Il eut
(I) Fol. I ▼•.
(3) Gaillaame de Dampierre et Marguerite de Flandre eoreat trois fila : Guillaume, mort tant
«ifuits, eo I35i ; Gui, qm devint comte de Flandre après sa mère, en 1280, lutta longtemps
et TaiHamment contre Philippe le Bel et mourut captif à Pontoise, en i3o5; et Jean. Cest
oe dernier qui est le père du seigneur de Saint-Dizier mentionné dans le proéme. Il épousa, en
ia5o, Laore de Lorraine, fille du duc Mathieu Ih qui lui apporta en dot la terre de Saint-Di-
xier. (V. dans XHistoire des comtes de Champagne, par D'Arbois de Jubainville, t V,
p. 453, un acte du 9 mars laSo concernant le mariage de Jean de Dampierre avec Laure; cf.
Muati Histoire de Lorraine, pu Do^ Cahnet, t II, p. 340, et Histoire de la maison de
Chastillon, par André Du Chesne, p. 358.) Jean de Dampierre devint,'par ce mariage, seigneur
de Saint-Dizier et chef d'une nouvelle branche de sa fiimille. 11 mourut en 1357.
(3) Isabeau était, d'après le Père Anselme {Histoire généalogique de la maison de France,
t. II, p. 760 et suiv.), fiHe de Jean I de Brienne, comte d'En, et de Béatrix de Chàtillon Saint-
PanL André Du Chesne donne pour fiunmc à Jean de Dampierre Marguerite d'Eu, qui était
aoBur d'Isabeau et épousa Gui II, vicomte de Thouara. Le Père Anselme rectifie cette erreur,
que notre manuscrit rend manifeste.
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poiir fils GuiUtumt, épowL de imuM d» Vifn«rf {ih %y^n4 M m^*^
dédie auaai sa translation.
Cette filiation, exprimée si dairament dam non^ mM^visiCFiC» 4^9^^
de ceUe qu^cot adoptée AB(ké Du Chasne et 1^ Père Ansekaç. QxMllaviine
aurait été, d'après ces géa^ogisies, le âvèri» et nim le fik de J«iaa j(a).
Ceu là, croyofis-flous, une «rreur mmUwv^ «»r i'««bK»ité 4e i^l^e
translateur ne saurait (tre niseea doute. D'aJUew^ iKHAsavcp^spu voir
aux Archives nationales des kttros de J^ean, ^Ji^^r de PasapifCrre et
de Saint- Diaer, doanées à Saint-Dixier, en juin i)q3, par lesq^Mes il
affiranchÂt de redeirances et de lailtes Vinoenit dit Mar«)MAd, 4$ ^aist-
Dizier, son clerc (3). A cette pièce en a«t ^te unea«tre imm^f^X de
QuiUaume de Dampierra, seigneur xk &aÎAi*-Dmer, e» lEi^vrier i3o7
(i3o8, n. s.), et confirmant les lettres de feu Jeao, son pànç. I^ aussi
la filiation de Jean et de Guillaume est évidente (4). Nous signalons ce
fidt aux érudits cfaaac^aoîs qm^ sans do9%, itreureiBQVUt fl'autres actes
venant à Tappui de notre man^Mcrit.
Les deux cbarfiaa pr4<^defiies nous evraiiae 441 pir9Me de fixer ap-
(I) Jeanne de Chaktt, 4mm 4t VSgiQrF» de Rau^pe et de Mootiaat,aUe unique d'Etienne
de Chalon, seigneur de Rouvre et de fàoaf m m, m 4e faaiair, bMMre 4t V%noi7.
(a) U généalogie de la fiimille de Duppivut, «afie fie la d<iuaia Aadci Du Chesne et le
Père Anselme, est assez embrouillée. H semble qulfs dent ftit de Jean deux personnages dis-
tincts. Le Jean qui noua occu|«e était seigoeor de Da«^ierre, Saint-Dizier, Sompuis, BaiUeul
et L'Ecluse. Il transmet son titre à son fils GuiUauTie, qui devient en outre, f>ar son mariage,
seigneur de Vignory. Aussi le fib de ce dernier, Jean IH, est>i1 dénommé dans les ehartes sei-
gneurde Saint-Dixief et de Vignorf (Aroh. ntt., H 71, a^ floSit 33o, U 6Sa,ariM
ctSoT).
i3) Afc|k.Qat.,iJ^,iiMi.**»le«ad« IXA^fii^mi e|t maai cité d«ps une oadtyioaace ^
Philippe le Bel, donnée à Château-Thierry, en i3o3, pour la levée d'up subside pour la guerre
de Flandre (Arch. qat., J 384, n* i).
(4) Voici le tableau généalogique de la branche des seigneura de Saint^Disier, d'après notre
aMBMcrit^ctoschaitsa :
jtMi I, filixk G»i M » W we da B^wyi^ar^at ^ Mwgnarite de F lan d r />, é poux
de Uyuc de Lorgai ae, q>oy ^ j a Sy. ..——
Jean H, épaox dlsahaan ae Brianaa, mort m» i3o7.
Guillaume, époux de Jeanne de Vignorr, mort vers i320.
••^ — - uur i i i M -y^ — ""'^Wpp— —
J eMin, sa<gqqpr4eSaiia^i?iar# d e Vignory^ époux d'Alix d'Offemgn t^
<•« IV» ywTqpem d e F wwtf». wyt ^ers 1367.
l^uard, mort en 140 1, sans enfuits.
Les archives nationales possèdent un acte où est cité Guillaume de Dtmpierre (J 434«n* li
et trois lettres de Jean II, en i3a3, i3a« et i328 (JJ 71, n" io5, et JJ 65a, n- i$6 et 307).
TOMB I. 12
90
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
proximativement la date du manuscrit, puisqu'elles nous montrent
qu'en 1 3o8 Guillaume de Saint-Dizier avait succédé à son père. D'ail-
leurs le scribe avait eu soin d'indiquer dans la rubrique finale l'année
où il avait achevé son œuvre. Cette rubrique est aujourd'hui effacée et
les procédés tentés pour la faire revivre ont achevé de la détruire ; mais
le foulage profond de la plume dans le vélin a laissé au verso du feuillet
un relief assez sensible pour que nous ayons pu lire à l'aide d'une glace
la date ainsi conçue : c L'an de grâce nostre Seigneur mil trois cens et
dix. Amen. Deo gratias. » Le mot dix est seul un peu douteux ; si tou-
tefois notre lecture est exacte, le manuscrit n'aurait été terminé qu'a-
près la mort de celui qui en avait ordonné l'exécution.
Les miniatures qui illustrent le texte sont de Simon d'Orléans (i) qui
a signé ainsi son œuvre :
feimûn.îml
a nimn iaeur>
UlLLUX • e l
Il semble que la chasse au vol ait été un goût héréditaire dans la fa-
mille des Dampierre : un Jean de Dampierre, que son titre de simple
écuyer (armiger) ne nous permet pas d'identifier avec le seigneur de Saint-
Dizier, scellait, en 1275, un acte avec le sceau qui le représentait à che-
val, vêtu du surcot, tenant sur la senestre un Êiucon chaperonné et ac-
compagné de son lévrier (2).
Le manuscrit du xv* siècle (3) ne comprend que la traduction du se-
cond livre de Frédéric IL II a appartenu à la fisimille de Luxembourg,
alliée à la maison de Dampierre. On trouve en effet sur le dernier feuil-
let les signatures de Pierre II de Luxembourg, fib du connétable de
Saint-Pol, mort en 1482, et de Marie, fille de Pierre II, morte en 1546.
Ce manuscrit devint ensuite la propriété de l'historien Jacques-Auguste
De Thou qui a mis sur le premier feuillet : «Traduction du dernier livre
De arte venandi cum avibus de l'empereur Frédéric IL »
(1} a. ArtUtes Orléanais, ^m Herluisoo (i863, in-u), et Dictionnaire des artistes
français, par Bérard, 1872, in-8, p. 756.
(2) Arch. nat., J 541, 3'^' ~ Nous avons troayé la mention de ce sceau dans l'inTentaire
de M. Doaet d'Arcq. Une partie du sceau est malheureusement enlevée.
(3) Mss fir. 1296, in-4, de 1 10 ff., sur papier.
CAVOUR (CAMILLE, COMTE DE)
CAVOUR (CAMILLE. COMTE DE)
Les deux lettres qui suivent ont été écrites à une romancière. Lline,
datée de Paris, vers 1834, ^^^ ^^ P^^^ grand honneur au patriotisme et
au bon sens du jeune Italien, qui ne devait entrer dans la vie politique
qu'en 1847, mais qui déjà avait trouvé sa voie. L'autre, écrite de Turin
le 26 avril 1849, après la funeste bataille de Novare, est une page d'his-
toire contemporaine qui peut se passer de commentaires. Toutes deux
nous ont paru fort curieuses pour la biographie du fondateur de l'indé-
pendance italienne : elles se rattachent à notre histoire parles jugements
portés sur des écrivains français et sur la révolution de 1848.
Voici d'abord la première lettre :
Non, Madame, je ne puis quitter ma famille ni mon pays. Des
devoirs sacrés s'y opposent et me retiennent auprès d'un père et
d'une mère qui ne m'ont jamais donné le moindre sujet de plainte.
Non, Madame, je ne plongerai pas un poignard dans le sein de
mes parents; je ne serai jamais un ingrat envers eux, je ne les
quitterai que lorsque le tombeau nous séparera. Et pourquoi.
Madame, abandonner mon pays ? Pour venir en France cher-
cher une réputation dans les lettres? Pour courir après un peu
de renommée, un peu de gloire, sans jamais pouvoir atteindre
au but que se proposerait mon ambition ? Quel bien pourrais-je
faire à l'humanité hors de mon pays? Quelle influence pour-
rais-je exercer en faveur de mes frères malheureux, étrangers et
proscrits, dans un pays où l'égoïsme occupe toutes les princi-
pales positions sociales? Que font à Paris toute cette masse
d'étrangers que leurs malheurs ou leur volonté ont jeté loin de
92 REVUE ùSÈ DocuMttrrs HfffncntiQuEs
' ' - - - - - - -
leur terre natale ? Qui, parmi eux, s^est rendu vraiment utile à ses
semblables ? qui d'eux est parvenu à se créer une grande exis-
tence, à conquérir une influence sur la société? Aucun. Ceux-là
même qui auraient été grands sur le sol qui les vit naître végè-
tent obscurs au milieu du tourbillon de la vie parisienne.
Les troubles politiques qui ont désolé Tltalie ont forcé ses
plus nobles enfants à fuir loin d'elle. Ce que mon pays conte-
nait de plus distingué en tout genre s'est expatrié ; la plupart de
ces nobles exilés sont venus à Paris. Mais leur génie, qui avait
pris un brillant essor sous le del de leur patrie, s'est énervé à
l'étranger. Pas un seul n'a réalisé les brillantes errances qu'ils
avaient fait concevoir. Tous ceux que j'ai connus personnelle-
mcnt m'ont attristé jusqu'au fond du cœur par le spectacle de
grandes facultés demeurées stériles et impuissantes. Un Italien
seul s'est fait un nom & Paris, y a gagné une position, c^est le
criminaliste Rossi. Mais quelle place ! quelle position ( Lliomme
le plus spirituel de l'Italie, le génie le plus flexible de l'époque,
l'esprit le plus pratique de l'univers peut-être, est parvenu i
avoir une chaire à la Sorbonne et un fauteuil à l'Académie,
dernier but auquel son ambition puisse prétendre en France ( i ).
Cet homme qui a abjuré sa patrie, qui ne sera jamais plus rien
pour tious, aurait pu dans un avenir phis ou moins éloigné
jouer un i^le immense dans les destiné» de son pays et aurait
pu aspirer à guider ses compatriotes dans les voies nouvelles
que la dvilisation fr^jt tous les jours, au lieo d'avoir arpenter
des écoliers indociles. Non, non, ce n^estpas en fuyam sa patrie
parce qu'elle est malheureuse qu'on peut atteindre im but glo-
rieux. Malheur à cehn qui abandotme avec mépris la terre qui
Ta vu nahre, qui renie ses firères comme indignes de hii! Quam
, ■« à OtfTwe k i3 futttt 17S7, avni «loitté ntriM aprti k
tdi Mont, ta 181 5. D'abori professeur à Gcaève, il vint à Paris (iS33) etftiti
r Jl ki juo B rifc p6litic|Be ts tolMjp de Ffsnoc, pois mritÉh r t de VActôbtÉtt des 1
t {iS36>. Bm>y^tn ia»3, liimii iiiMitri pMrt^llH■f■ill^É to»— >ad>-
^iat Vmà éà utm^imn pipe Pis EL, et, après la rérolatno de fiérncr, ministre dt rtntéritv da
lilbafCfMaènf ^apdL t péiif assassiné à Rome le 1 5 noTembre iH^
CAVOlIlt (CAMILLE, COMTE DE) gS
i moi, j^y suis décidé, jamais je ne séparerai mon sort de celui
des Piémontab. Heureuse ou malheureuse, ma patrie aura toute
ma vie; je ne lui serai jamais ii^dèle, quand je serais sûr de
trouver ailleurs de brillantes destinées.
Mais laissant de côté la question du devoir^ oubliant mes
qualités de citoyen et de fils, voyons ce que gagnerait mon
avenir à quitter Tltalie pour la France. Que viendrais-je y faire,
dans cette France ? comment y trouverais-je une rq>utation et
de la gloire? Le seul moyen à ma portée serait la littérature.
Or, Madame, je vous Tavoue firandiement, je ne me sens aucun
génie littéraire; ma tête est raisonneuse et peu inventive. Je
chercherai en vain à développer en moi les talents de Phnagi-
nation ; je n^en possède aucun germe. De ma vie je n'ai pu par-
venir à inventer la moindre fable, le plus petit conte à amuser
un enfant. Quelques efforts que je fisse, je ne serais jamais qu'un
littérateur médiocre, un hcnnme de lettres du troisième ordre.
Or, Madame, c'est là une perspective qui ne me tente guère. En
fait d'art, je ne conçois qu'une position tenable, le premier rang.
Mais si la littérature ne pouvait être mon refuge, n'aurais-je
pas pour moi tout le vaste domaine de la science? Il est vrai. Je
pourrais devenir un savant, un mathématicien profond, un grand
physicien, voire même un chimiste distingué. Je pourrais me
faire un nom dans les académies de l'Europe et me créer ime
réputation parmi le public des savants. C'est une manière d'ob-
tenir de la gloire tout comme une autre ; seulement elle a
peu d'attrait pour l'Italien au teint rose et au sourire d'enfant.
J'oubliais les sciences morales, champ vaste où l'on trouve
bien des sillons à tracer. J'aime les sciences morales, je les
aime avec passion; mais croyez-vous qu'on ne puisse les cultiver
qu'à Paris ? Je ne le pense pas : tout au contraire il me semble
que cette société factice est un entourage peu convenable pour
celui qui veut émdier les lois de l'humanité. Les grands philo-
sophes, les grands moralistes, lés économistes célèbres, n'ont
pas vécu dans les grandes ci^itales. Ils ont travaillé dans le
94 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
silence de leurs obscures retraites; c'est de là qu'ils ont fait
jaillir sur le monde les jets de leurs génies. Voyez ces honunes
qui s'annonçaient comme des génies précoces, qui étonnaient le
monde parisien par la promptitude du développement de leur
esprit: que sont-ils devenus? comment ont-ils réalisé les bril-
lantes espérances de leur début sur le terrain de la science?
Qu'est devenu le philosophe Cousin, qui devait faire oublier Kant
et les Écossais? De quel pas la science est-elle redevable aux
Lerminier (i) et à ses confrères du monde parisien? D'aucun.
Jusqu'à présent tous ces embryons de génie n'ont pu former un
grand homme à la manière des Allemands ou des anciens pen-
seurs français. Un seul, à mon avis, eût été vraiment grand
dans la science, si la politique ne l'eût entraîné loin du champ
de l'étude. C'est Guizot, le grand penseur de l'époque. Mais lui
aussi est perdu pour la science; il l'a abandonnée entre les
mains inexpertes de ses élèves, et la science n'a plus avancé.
Je reçois à l'instant votre lettre de ce matin. Je me hâte de
vous répondre. Ce soir je ne serai pas à Paris ; mais si vous
voulez bien me donner quelques instants jeudi ou samedi, je
serai heureux de pouvoir vous assurer une dernière fois de mes
sentiments d'estime, d'affection et de sincère et franche amitié.
C. DE C.
Nous donnons ensuite le texte de la lettre du 26 avril 1849 :
Le dramaturge à qui vous aviez confié votre réponse a ou-
blié de me la remettre, de sorte que j'ai été privé pendant un
an du plaisir d'avoir de vos nouvelles.
Durant cette époque de tristes et grands événements se sont
accomplis. Le Piémont, après de magnanimes efforts, a suc-
combé sous les coups de l'Autriche, moins à cause des forces de
nos ennemis que par suite de l'incomparable impéritie du parti
(1) Jean-Louis-Eugène Lenninier, né à Paris le 29 mars i8o3, profetseor de législation
comparée au collège de France (i83i], mort le 25 août 1857.
CAVOUR (CAMILLE, COMTE DE) g5
ultra-démocratique, qui s'était emparé du pouvoir. Ce parti
lâche et imbédlle a tout fait pour nous perdre. Il a tout désor-
ganisé, et n'a su tirer aucun parti des éléments immenses de
force que possédait le pays.
Trahi par le roi Charles- Albert, mal secondé par l'immense
majorité du pays qui partageait ses opinions, le parti modéré
a été obligé de céder le pouvoir à des démagogues sans énergie
et sans talent qui croyaient bêtement qu'une nation peut recon-
quérir son indépendance et sa liberté avec des phrases et des
proclamations.
L'armée a été dégoûtée, les meilleurs oflSciers tenus à l'écart,
et les démocrates ont lancé des jeunes recrues à peine en état de
manier le fusil contre les troupes aguerries de Radetsky. Au lieu
de confier le commandement de l'armée aux jeunes généraux
qui avaient la confiance de l'armée, on a nommé général en
chef un Polonais (i), connu uniquement par des travaux de
cabinet, d'une tournure ridicule et portant un nom que jamais
nos soldats n'ont pu apprendre à prononcer.
Nous avons succombé lorsque nous avions tous les éléments
pour vaincre. Les sacrifices d'hommes et d'argent prodigués
pendant un an n'ont abouti qu'à nous placer dans une condi-
tion pire que celle où nous nous trouvions avant la révolution
de Milan.
Un amour-propre excessif peut m'égarer, mais j'ai l'intime
conviction que si l'on avait écouté mes conseils, si j'avais manié
le pouvoir, j'aurais, sans efforts de génie, sauvé le pays, et, à
l'heure qu'il est, fait flotter l'étendard italien sur les Alpes Sty-
riennes. Mais mes amis se sont joints à mes ennemis pour me
tenir éloigné du pouvoir. J'ai passé mon temps à déplorer les
fautes qu'il aurait été bien facile d'éviter.
Maintenant il est impossible de prévoir ce qui arrivera. Ce
(I] Ce Polonais t'appeltit Chrztnowski. Il perdit 1« bataille deNovare,le 33 mare 1849.
96 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
qui est certain, c^est que nous n'avons que le choix des désas^
tt«s. Je vois que vous n'augurez guère mieux de la France. J'ainie
à croire que vos prévisions sont exagérées et que votre patrîf
évitera les malheurs terribles qui la menacent. Quds que soient
les torts de la France à notre égard, >e ne puis m^empêcher de
m'intéresser à son sort comme si c'était le nôtre. Au reste, cpMÂ
que fassent les hommes qui gouvernent, le sort de l'Italie dé*
pend de celui de la France. Si vous parvenez à fonder un gou*
vemement libre et fort, vous serez forcés de nous tendre une
main secourable. Si vous êtes emportés par une tourmente ré»
volutionnaire ou si vous tombez momentanément dans les em-
bûches de la réaction, l'Italie restera dans les fers ou a^a ra-
vagée par l'incendie révolutionnaire.
Je dirige toujours le Risorgimento. J'ai donné l'ordre qu'on
l'expédiât à M* B... Je recevrai avec plaisir l'Impartial de
Rouen.
On n'ouvre pas les lettres chez nous ; d'ailleurs le directeur
général des postes est un de mes bons amis. Ainsi veuillez m'é-
crire avec abandon, en découvrant quelques coins du drame
qui se joue actuellement à Paris. Vos lettres seront une bonne
fortune pour moi.
Adieu, ma bonne amie. Il m'est doux de pouvoir vous appe-
ler par ce nom.
C. C.
1
{
BONAPARTE & BOURMONT 97
PACIFICATION DE LA VENDÉE
BONAPARTE & BOURMONT
Monsieur le duc de La Trémoille veut bien extraire pour nous de ses
précieuses archives un document intitulé : Précis de la conversation de
Buonapartc et de Bourmont. Cette pièce est écrite de la main de
Charles- Bretagne- Marie- Joseph, duc de Tarente, prince de La Tré-
moille, qui, ayant émigré lors de la révolution, reçut, en 1798, de Louis
XVIII le commandement du Poitou (i). Envoyée par le prince au comte
de Saint- Pries t pour être mise sous les yeux de Louis XVIII, elle nous
est parvenue accompagnée de la lettre d'envoi et de la réponse royale.
Avant de publier des documents d'une si haute importance il convient
de donner quelques explications préliminaires et d'en préciser la date.
Après la journée du 18 brumaire, Bonaparte mit tous ses soins à ac-
célérer la pacification de la Vendée. Il adressa, les 7 et 21 nivôse an VIII
(28 décembre 1799 et ii janvier 1800) des proclamations aux habitants
des départements de l'Ouest pour les exhorter à la soumission, et il leur
promit le libre exercice du culte catholique (2). Il parvint à rallier à lui
le curé Bernier, d'Autichamp, Chatillon et d'Andigné. Il écrivit même
à ce dernier pour lui témoigner sa satis^ction des bons sentiments ma-
nifestés par les citoyens les plus marquants des départements de
(1] Né à Paris le 24 mars 1764, il était frère du prince de Talmont, guillotiné à Laval en
janvier 1794. Il mourut le 9 novembre 1839. ~ M. le duc de La Trémoille possède dans ses
archives la lettre de Louis XVIII, du 9 février 1798, écrite à son ancêtre pour lui annoncer sa
nomination au commandement en chef du Poitou.
(2) Correspondance de Napoléon /•', t. VI, p. 48 et 73.
TOME I. l3
98 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
rOuest(i). Mais Bourmont tenait encore dans le Maine, tandis que le
comte de Frotté et Georges Cadoudal guerroyaient en Normandie. Bo-
naparte, pressé d'en finir avec la Vendée, écrivit au général Hédou-
ville:
Bourmont nous joue; il n'a rendu ni ses canons ni ses ar-
mes. Donnez Tordre aux généraux qui commandent au Mans
et à Laval de réunir leurs troupes et de se diriger contre ce re-
belle Faites connaitre à Bourmont qu'il ait à rendre ses ca-
nons vingt quatre heures après votre sommation à cet efiFet, et
3,000 fusils trois jours après. Sur la réponse négative, mettez-
vous à la tête de vos troupes et ne quittez vos bottes que lorsque
vous Paurez détruit (3).
Le même jour il écrivit à Brune, général en chef de Tarmée de
l'Ouest :
Ordonnez au général Hédouville de mener Bourmont vi-
goureusement et de le menacer fortement, 1° s'il ne rend pas
sur le champ ses canons et ses 6,000 armes; 2° s'il ne sort pas
personnellement du territoire qu'il habite en ce moment pour
se rendre à Paris ou dans les environs Ne perdez jamais
de vue que la gloire et l'honneur sont attachés au succès com-
plet, et que, pour faire triompher la République de la ligue des
puissances de l'Europe, il faut que, dans la première décade de
ventôse, les trois foyers de la guerre civile de Georges, de
Frotté et de Bourmont, aient été anéantis, ou au moins que
Georges et Bourmont n'aient plus, comme Frotté, que deux ou
trois bandes de 60 à 80 honmies, errantes et n'osant se mon-
trer (3).
Bourmont mit bas les armes. Bonaparte en exprime sa satisfaction à
Hédouville dans sa lettre du 29 pluviôse an VIII (18 février 1800^ :
(ij Lettre du 9 nivôse an VIII {Correspondance, t. VI, p. 61 J.
(2) Lettre du 34 pluviôse an VIII [id., p. ia6j.
(3) Id.,p. 137.
BONAPARTE & BOURMONT 99
Je trouve fort bonne la réponse de Bourmont, que vous
m'avez envoyée. En effet, dès qu'il a licencié ses bandits, il n'a
plus aucune autorité. Qu'il se rende à Paris (i).
En même temps Frotté était arrêté et fusillé, et le premier consul
communique cette nouvelle à Brune :
Frotté a été pris avec tout son état-major-, je m'étais re-
fusé à aucun traité. Dans le moment actuel, il doit être fu-
sillé (2).
Bourmont vint à Paris. Une lettre de Bonaparte à Brune nous le fait
savoir t
Bourmont est à Paris; il va se marier. Il déclare vouloir
vivre tranquille dans cette ville ou partout ailleurs et ne se mê-
ler de rien, puisqu'il est rentré en grâce auprès du Gouverne-
ment (3).
Au milieu des triomphes militaires qui suivirent la victoire de Ma-
rengo il songeait toujours à la Vendée et il écrivit de Milan, le 1 5 prai-
rial an VIII (4 juin 1800), à Bernadotte, qui avait remplacé Brune dans
le commandement de Tarmée de TOuest :
Prenez mort ou vif ce coquin de Georges. Si vous le tenez
une fois, faites-le fusiller vingt-quatre heures après, comme
ayant été en Angleterre après la capitulation (4).
Revenu à Paris il insista de nouveau, et dans des termes énergiques,
sur la nécessité d^en finir avec Georges :
Faites donc arrêter et fusiller dans les vingt-quatre heures ce
misérable Georges (5).
(I) Correspondance, t. VI, p. i36.
(2j Lettre du 39 pluviôse an VIII. — Bonaparte accorda à Bourrienne la grftce de Frotté,
alors qu'il savait déjà que ce chef était fusillé (Cf. Mémoires de Bourrienne et Histoire de
Napoléon par Lanfrey).
(3) Lettre du 4 ventôse an VIII {Correspondance, t. VI, p. 144J.
(4) Id., t. VI, p. 334.
(5) Lettre du 1 5 messidor an VIII (4 juillet 1800].
lOO REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Il conservait d'ailleurs des soupçons à Tégard des chefs qui avaient
fait leur soumission, et il écrivait, le 21 messidor an VIII (10 juil-
let 1800), à Bernadotte :
Je crains, comme vous, que Bourmont et les chefs de chouans
se conduisent mal ( i ).
Bonaparte eut souvent des entrevues avec les chefs de l'insurrection
vendéenne. Il dîna même avec Chatillon (2). Bourmont fut aussi maintes
fois appelé auprès du consul, qui cherchait par des offres séduisantes à
l'attirer à son service (3). Au mois d'octobre 1800 quelques troubles
s'étant manifestés dans l'Ouest, Bonaparte fit venir Bourmont pour lui
adresser des reproches à ce sujet. Le premier consul et le chef vendéen
eurent une longue conversation dont le fils du maréchal a cité, dans un
mémoire justificatif, trois phrases que voici :
Non seulement je suis soupçonneux par position, mais je
le suis encore par caractère, et si vous entreprenez quelque
chose contre moi, je vous ferai casser la tête. J'en serai fâché
maintenant que je vous connais, mais je n'hésiterai pas,
l'homme politique n'a pas d'entrailles.
— Mais, répondit le comte de Bourmont, je vous demande
au moins de ne pas vous en rapporter légèrement aux accusa-
tions, et de ne pas juger sur les apparences.
(I) Correspondance, t VI, p. 399.
(aj On lit dans une lettre adressée à Brune le 14 ventôse an VHI (3 mars 1800) : • J*al
vu aussi Cbfltillon, qui a dtné aujourd'hui avec moi ; j'ai été fort content de lui ; mais je crois
que toujours le meilleur parti A prendre est de désarmer le plus que Ton peut. •
(3) Voici ce que dit à ce sujet le fils du maréchal de Bourmont dans une notice consacrée à
son père, p. 3a ; • Aussitôt la pacification accomplie, le comte de Bourmont se rendit à Paris,
ainsi que tous les autres chefs, pour veiller A l'observation des traités ; tous y furent accueillis
avec des égards étudiés. Le comte de Bourmont fut mandé plusieurs fois par le premier Con-
sul, qui cherchait à l'attirer à son service, tandis que le comte de Bourmont s'efforçait de lui
persuader de réublir la monarchie légitime. N'ayant pu l'éblouir par l'offre du grade de géné-
ral de division qu'il fit au comte de Bourmont comme à Cadoudal, Bonaparte crut vaincre ses
répugnances en lui proposant le commandement d'une expédition destinée à agir dans l'Inde
contre les Anglais et à reconquérir les anciennes possessions de la France. Le comte de Bour-
mont applaudit au projet du premier Consul, mais il refusa de s'y associer; toutes les tentati-
ves de séduction le trouvèrent inébranlable. • (Notice pour servir à ta biographie de M. le
maréchal comte de Bourmont extraite de la Biographie des hommes du jour par MM Ger-
main Sarrut et Saint-Edme; Paris, Baudouin, 184s, in-4^.
BONAPARTE & BOURMONT lOl
— Je VOUS le promets , quoi qu'on puisse me dire contre
vous, je vous enverrai chercher, vous vous expliquerez, et si je
ne suis pas content de vos réponses, vous aurez quatre jours
pour quitter la France. Si vous y êtes le cinquième, vous serez
fusillé (r).
Bourmont avait sans doute noté les termes de cette conversation,
mais il n'était pas le seul à avoir eu ce soin. Le prince de La Trémoille
avait pris une copie du manuscrit de Bourmont, et c'est sur cette copie
que nous pouvons donner in extenso cet entretien caractéristique. 11
semble en lisant ce document voir dans le cabinet des Tuileries, devant
la haute bibliothèque remplie de cartons (2), les deux interlocuteurs,
Tun tournant le dos à la cheminée, assis dans le riche fauteuil dont il
taillait impatiemment les bras avec son canif, pâle, les yeux étince>
lants et mobiles, fougueux, jetant ses ordres comme des menaces, Tau*
tre, calme, froid, et jouant serré avec un adversaire dont il avait pu
juger le caractère. Bonaparte laisse pénétrer au chef vendéen ses pen-
sées les plus intimes, et il répond aux ouvertures de Bourmont sur
le rétablissement des Bourbons par une déclaration formelle de s'em-
parer du trône et de fonder une dynastie. Peut-être les Français rappel-
leront-ils un jour le Roi, mais lui , Bonaparte, conservera le pouvoir
toute sa vie. Prophétie bien significative mais dont la première partie
seule devait se réaliser !
PRÉCIS DE LA CONVERSATION
DE BUONAPARTE & DE BOURMONT
Le G)nsul. — Je vous ai fait prier de passer chez moi,
M. de Bourmont, pour vous parler de TOuest. Il me semble
qu'il y a de la fermentation dans vos départemens.
Bourmont. — Il est vrai, général, qu'il y a un peu d'agita-
tion dans quelques départemens, notamment dans celui de la
Sarthe. Ce mal vient de ce que plusieurs des promesses faites
(1) Notice de Charles de Bourmont sur sou père, citée ci-dessus^ p. 33.
(2) Mémoires de Bourrienne, t. III, p. 329.
102 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
pour la pacification n'ont pas encore été remplies, que ceux qui
en souffrent se plaignent, et que ceux qui sont ruinés par le dé-
faut d'exécution de ces promesses menacent de s'armer si on
leur refuse justice -, cela vient encore de la conduite de quelques
préfets; mais au total rien n'annonce des troubles sérieux : on
vous a exagéré le mécontentement.
Le C. — Vous avés conservé de l'influence, vous avés fait
un voyage dans l'Ouest, vous avés répandu de l'argent que
vous aviés reçu de l'Angleterre.
B. — Oui, tout cela est vrai, si vous appelez répandie de
l'argent les secours que j'ai distribués à chacun des hommes
blessés sous mes ordres et le payement des dettes que j'avois
contractées pendant la guerre; mais, avant de faire ce voyage
et de remplir les obligations contractées par moi antérieurement
à la paix, j'ai fait part de mon projet à vos ministres, ainsi qu'à
celui qui gouvernoit en votre absence, et j'ai eu leur agrément.
Le C. — Oui, je sais cela, mais je veux qu'il n'y ait plus
deux gouvernements en France. Il est scandaleux de répandre
ici l'or des Anglais et cela doit enfin cesser. Vous êtes jeune,
mais vous avez de l'esprit et de l'expérience ; je vais vous par-
ler jfranchement. Toute influence qui ne vient pas du gouverne-
ment est un crime en politique. Vous en avez acquis trop dans
l'Ouest pour que je n'en sois pas inquiet. La moitié au moins de ce
pays est encore sous le gouvernement royal et l'autre sous le
mien. Cela ne peut aller ainsi et je ne le veux pas souffrir. Je dois
vivre dans la postérité. Que dirait-elle si en faisant la loi à l'Eu-
rope entière je me la laissais faire à moi-même par un parti que
le mien a vaincu ?
B. — Cela est juste, général, nous ne devons pas vous faire
la loi et nous n'y prétendons pas ; mais je dois être surpris du
reproche que vous me faites d'avoir conservé ou même aug-
menté mon influence, puisque ce sont les hommes qui gouver-
naient en votre absence qui m'ont prié de la conserver afin de
BONAÎ>ARTE & BOURMONT lo3
maintenir la paix. Cette influence vous déplaît, j'y dois renon-
cer sans doute, mais assurément elle vous a été jusqu'à ce jour
plus utile que nuisible puisqu'elle a contribué à empêcher les
troubles et que, s'ils s'étaient rei^ouvelés , les troupes qui ont
vaincu à Marengo eussent été forcément employées à combattre
des Français dans l'Ouest.
Le C. — Pensés-vous que je doive vous en savoir gré ? Je ne
suis pas un enfant ; vous avez été adroit, mais le ministre de la
police n'a pas été votre dupe ; il a bien fait de vous laisser al-
ler, de vous endormir , parce qu'alors je craignais la guerre
dans l'Ouest. Aujourd'hui je suis sûr de la paix avec l'empe-
reur, elle sera signée dans 1 5 jours ou un mois, et vous sentez
qu'après cela il ne doit pas être tiré un coup de canon en Europe
sans la permission de la France (i). Je veux profiter de cette
paix continentale pour détruire le parti qui dans une nouvelle
guerre pourrait encore s'armer contre moi ou au moins me
donner assez d'inquiétude pour m'obliger à conserver 1 5 ou
20,000 hommes dans l'Ouest, et je crois que la meilleure ma-
nière de détruire un parti c'est de perdre les chefs et de bien
traiter les masses. Je ferai cela. Quant aux prêtres, je les trai-
terai bien, je serai là dessus d'accord avec le Pape. Je veux
mourir dans la religion où j'ai été élevé. A ma place vous en
feriez autant.
B. — Oui, je ne voudrais pas qu'un parti intérieur pût con-
trarier mes projets, mais pour cela il est, je crois, d'autres
moyens. Qu'entendez-vous par perdre les chefs ? les tuer ?
Le C. — Non, non, je ne veux faire périr personne. Je ren-
verrai de France ceux qui m'y déplairont.
B. — Quoi I vous voul^exiler de France tous les chefe.
Cela n'est pas du tout aimable pour moi et j'étais loin de m'y
attendre.
Le c. — Je ne renverrai pas tous les chefs. Il en est qui
(I) La paix fut conclue avec l'Empereur par le traité de Lunérille (9 ftvrier 1801).
104 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
sont mes amis. Par exemple Chatillon , Bernier et d'Auti-
champ ( I ). Je m'en entourerai avec plaisir dans toutes les circon-
stances, mais vous, M. de Bourmont, je ne puis vous regarder
comme mon ami. Vous avez conservé des relations avec l'An-
gleterre, vous avez encore le désir de servir les Bourbons, au
moins vous vous vantez de leur rester attaché. Les habitants
du Maine sur qui vous avez de Tinfluence conservent le désir de
servir leur parti. Cest à vous que je dois m'en prendre, et, si
dans i5 jours vous n'avez pas entièrement perdu votre in-
fluence, je vous enverrai un de mes aides de camp pour vous
prier de passer chez moi, et ce sera pour vous dire que je vous
donne quatre jours pour quitter le territoire français, et que si
vous y êtes trouvé le cinquième, vous serez fusillé (2). Au reste
comment voulez-vous que je vous considère : est-tce le Roi qui
vous a chargé de commander dans le Maine ?
B. — Non, c'est de Monsieur que sont mes lettres de com-
mandement et au nom du Roi.
Le C. — Eh bien le Roi (pour parler dans votre style) désa-
voue tout ce qu'a fait Monsieur et vous ne servez que l'Angle-
terre en obéissant à Monsieur. Je sais que le Roi a blâmé la
guerre de l'Ouest. Je l'ai vu écrit de sa main. L'abbé me l'a
fait lire.
B. — Je pense que le Roi blâmerait de nouveaux troubles,
mais je ne pense pas qu'il ait blâmé les efforts que nous avons
faits contre le Directoire. Au reste je vous donne ma parole que
je n'ai jamais cru et voulu servir que le Roi et que je n'aime
ni l'Autriche ni l'Angleterre.
(ij Ces chefs avaient fait leur soumission A Montluçon le 17 janvier 1800. Les Mémoires de
Gourgaud sur Napoléon (t 1. p. 1 3o] disent : « Ces chefs vendéens furent reçus plusieurs fois
à la Malmaison. La paix une fois faite, Napoléon n'eut qu'à se louer de leur conduite. • Dans
une lettre du premier consul à Bemadotte, du 1 1 floréal an VIII (i" mai 1800J, on lit : • Cha-
tillon n'est pas dangereux non plus; je le crois décidé à vivre tranquille. » (Correspondance,
t. VI, p. 244).
(2) Cest ce passage que le fils de Bourmcfit a cité dans la nodco sur ton père.
BONAPARTE & BOURMONT lo5
Le C. — Vous me dites que vous n'aimez pas TAngleterre
et cependant vous en recevez des fonds ?
B. — Oui, cela est vrai; j'en ai reçu depuis la paix qui m'a-
vaient été promis antérieurement et qui étaient indispensables
pour remplir des engagements contractés de confiance sur ma
parole. Vous ne pouvez trouver mauvais que j'aie voulu acquit-
ter des dettes sacrées, et ce que la révolution m'a laissé de for-
tune ne suffisant pas pour cela, j'ai dû recevoir de l'Angle-
terre.
LeC. — Non, il fallait vous adresser au gouvernement. Il
eut payé vos dettes et vous n'auriez pas donné le scandale de
vos relations avec les Anglais.
B. — Général, je l'ai fait. Le g«' Hédouville promit de payer
les dettes de ma division. Depuis il m'a fait dire qu'il ne dépen-
dait pas de lui de tenir sa promesse à cet égard.
Le C. — Vous avez réponse à tout. Vous avez mis de l'a-
dresse dans votre conduite ; je ne puis dire le contraire, mais
j'ai trop d'expérience pour être trompé, trop d'habitude des
honunes et des affaires. Je vois le fait. Vous avez des relations
avec mes ennemis, vous en recevez de l'argent, donc vous vou-
lez les servir. Ce n'est pas le Roi que vous servez, c'est l'An-
gleterre ( I ). Vous obéissez à Monsieur qui joue un rôle indigne de
son sang. Il est le chef des espions de l'Angleterre. Cette puis-
sance se sert de l'influence des Bourbons en France pour se
procurer des notes du gouvernement autrichien et pour nuire
à la France, et Monsieur écrit lui-même pour engager ceux qui
lui restent attachés à faire cet infâme métier ! Quelle honte ! Je
vais faire imprimer ses lettres et je ne ferai la paix avec l'Angle-
terre qu'à la condition de l'en chasser. Quant au Roi, c'est dif-
(1) On lit dans les Mémoires de Napoléon (t. VI, p. igS) : •< La guerre de la Vendée se di-
vise en trois époques. Elle a été soutenue par deux armées, agissant sous des directions diffé-
rentes, l'une, l'armée catholique, l'autre, la chouanerie ; toutes deux ont fait en réalité la guerre
pour les intérêts de l'Angleterre. >•
TOME I. ^4
106 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
férent. Je Tavais mal connu, il se conduit bien, il blâme son
frère, il ne veut pas servir les ennemis de la France, il connaît
r Angleterre et ne Taimepas. Aussi loin de lui nuire je respecte-
rai ses malheurs et lui rendrai tous les services que je pourrai
(bien entendu excepté sa couronne) ; elle est perdue pour sa mai-
son; rhistoire ofire d'autres exemples d'un changement de
dynastie. Je gouverne, je conserverai la puissance jusqu'à ma
dernière heure; l'armée le veut; les généraux m'ont dit : faites
ce que vous voudrez, soyez Roi, si cela vous plait, mais ne
nous en donnez jamais un contre lequel vous ne pourriez nous
protéger. Ils ont raison, ils ne veulent pas que ceux qu'ils ont
vaincus viennent leur faire la loi. Il est bien égal à nous autres
militaires d'obéir à tel ou tel homme pourvu qu'il nous traite
bien, mais on ne veut pas que tous les émigrés viennent entou-
rer l'autorité et faire la loi à ceux qui les ont vaincus. Cela se-
rait à peine supportable si nous l'avions été.
B. — Mais, général, cela est juste. Dans aucun cas vous ne
devez recevoir la loi des émigrés. Mais en rétablissant le Roi
vous seriez placé à ses côtés, il serait environné de vos amis,
de vos admirateurs. La France entière serait pour vous, et
alors vous auriez sûrement assez de pouvoir pour protéger les
généraux, et le Roi est tellement bien disposé pour eux, au-
rait un si grand besoin de leurs services, qu'à coup sûr ils n'au-
raient pas de reproches à vous faire.
Le C. — Oh ! je ne sais ce qui arriverait. Les généraux pen-
sent que rappeler le Roi ce serait les trahir. Je ne le ferai pas.
Si c'était un grand Prince qui dut régner, s'il avait fait de
grandes choses, s'il était comme le duc d'Enghien après la ba-
taille de Rocroi, je me ferais honneur de servir sous lui. Je ne
balancerais pas à lui remettre un sceptre dont il serait digne.
Mais on ne connaît pas le Roi : il est à Mittau, qu'il y reste.
Un jour peut-être, s'il se conduit toujours bien, les Français
l'appelleront, mais pendant ma vie je conserverai l'autorité su-
prême, j'étendrai la gloire des armes françaises, j'écraserai l'An-
BONAPARTE & BOURMONT 107
gleterre, et la France fera la loi au reste du monde. Quant à
vous, M. de Bourmont, je vous le répète, si vous ne perdez pas
votre influence, si je ne suis pas bientôt rassuré sur vos inten-
tions, je vous ferai sortir de France. Je serai fâché que vous ayez
préféré de rester mon ennemi. Vous avez des moyens qui au-
raient été utiles à la patrie. Vous auriez acquis de la gloire en la
servant, vous auriez obligé vos amis. Mais si vous préférez
lutter contre moi, si tous ceux que vous influencez encore res-
tent éloignés du gouvernement, vous en serez les victimes. C'est
le pot de terre contre le pot de fer.
B. — Je le sais, général. Aussi je ne veux pas lutter mais
faire tout ce que je pourrai pour rester en France. Je suis maî-
tre d'abandonner mes relations, je n'en aurai plus. Mais je ne
suis pas maître également de perdre mon influence en un temps
donné. Si on conserve quelque amitié pour moi dans le Maine,
il serait injuste de m'en punir.
Le C. — Ce raisonnement serait parfait en société ; mais
pour moi il ne vaut rien du tout. Travaillez à perdre votre in-
fluence, occupez-vous en sérieusement, ou arrangez^vous pour
quitter la France ?
B. — J'ai fort envie d'y demeurer, mais enfin vous en déci-
derez. Je veux cependant vous parler de mes camarades. J'es-
père qu'ils seront rayés et que vous remplirez à leur égard tout
ce que vous avez promis pour la pacification.
Le C. — J'ai rayé le nombre que j'avais promis ; je n'ai pas
traité avec les émigrés.
B. — Pardonnez-moi, vous avez traité avec des émigrés,
avec moi par exemple que vous connaissiez bien pour tel. Vos
agents ont promis la radiation d'un certain nombre sans exiger
les formalités habituelles, et celle de toutes les autres en les
soumettant à des formes faciles, et j'ai annoncé cela à tous
comme une des conditions arrêtées.
Le c. — Combien en avez-vous donc sur votre liste ?
B. — Plus de soixante.
I08 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Le C. — Oh ! vous avez mis le nom de tous ceux qui sont
rentrés en France, quoi qu'ils n'eussent jamais été avec vous
dans rOuest.
B. — Non, les soixante dont je parle étaient tous avec moi.
Le C. — Eh! bien, j'ai pris un arrêté là dessus. Vous le trou-
verez dans le Moniteur. Au reste leur sort sera le vôtre. Si vous
partez, ils vous suivront tous, rayés ou non.
B. — Quoi I vous les feriez partir parce que vous seriez mé-
content de moi ; cela serait injuste.
Le c. — Juste ou non, ils partiront si vous partez, voilà
mon dernier mot. En tout je tiendrai ma parole. Je vous don-
nerai dix jours pour sortir du territoire français; ce sera comme
un armistice conclu entre nous : on se prévient dix jours d'a-
vance. Quelque chose que vous fassiez, je vous considère à Pa-
ris comme dans ma maison. Vous pouvez dormir tranquille :
vous ne courrez aucun risque pour votre existence; mais si je
ne suis pas satisfait, vous et les vôtres serez punis par le ban-
nissement.
B. — Vous êtes trop fort pour que j'essaye de résister; mais
il eut été plus loyal de me parler ainsi il y a six mois. Alors
j'aurais pu choisir le parti qui me convenait le mieux.
Le c. — Non, je devais alors vous parler autrement, parce
que je traite la politique comme la guerre : j'endors une aile
pour battre l'autre (i). J'avais la guerre avec l'Empereur et je
la craignais dans l'Ouest.
B. — Eh ! bien, c'est lorsque j'ai travaillé à empêcher le re-
nouvellement de cette guerre qu'au lieu de tenir vos promesses
vous voulez proscrire mes amis et moi !
Le C. — En empêchant la guerre vous n'avez pas voulu me
(I) On peut rapprocher de ces mots ceux adressés à Bourrienne lors des négociations avec
TAutriche pour séparer cette puissance de TÂngleterre :
• Voyez-vous, Bourrienne, j'ai là deux grands ennemis sur les bras ; je conclurai avec le
plus complaisant, le plus empressé, cela me donnera le moyen de tomber tout de suite sur l'au-
tre. * (Mémoires de Bourrienne, t. III, p. i83).
BONAPARTE & BOURMONT IO9
servir. Vous avez fort bien calculé qu'une reprise d'armes ne
pouvait pas être assez soutenue des Anglais parce qu'ils por-
taient leurs principales forces dans la Méditerranée et qu'ils
n'avaient que 6,000 hommes à Quiberon. Mais s'ils en avaient
débarqué 3o,ooo, si un Bourbon s'était présenté, vous auriez
pris les armes contre moi. Si même j'avais été battu à Ma-
rengo, je ne sais ce que vous auriez fait. Ainsi donc en ne pre-
nant pas les armes vous avez montré du raisonnement, vous,
avez servi votre parti : je ne dois vous en savoir aucun gré.
B. — Ainsi donc ce qu'on m'avait promis ne sera pas tenu ?
Le C. — Vous n'avez pas voulu vous rallier au gouverne-
ment, vous avez voulu courir d'autres chances, vous n'avez pas
compté sur l'exécution des promesses.
B. — Je l'avoue à ma honte, j'ai eu la bêtise d'y croire. J'ai
cru qu'on était de bonne foi en voulant réparer le mal qu'avait
fait la révolution dans nos provinces. D'honneur, j'en ai été
complètement la dupe.
Le C. — Cela prouve que vous êtes encore jeune et que j'ai
plus d'expérience que vous.
B. — Oh ! sans doute vous me donnez une bonne leçon. Je
vous en remercie, je suis charmé de votre franchise, cela pourra
me servir dans quelques unes des circonstances où le sort me
placera. Mais enfin, pour rester en France que faut-il que je
fasse ?
Le c. — Je ne le sais pas moi-même; il faut que je sois
content : cherche^ ce qui peut me satisfaire (i).
B. — Je chercherai sans doute, mais j'ignore si je trouverai.
Je vais toujours cesser mes relations.
Le c. — Je ne saurais vous dire ce qu'il faut faire. Quand
même vous cesseriez vos relations, que vous n'auriez pas un
tort, il est possible que je vous ordonne de partir. Vous savez
(I) Le prince de La Trémoille ayant souligné cène phrase, nous l'avons imprimée en
italiquej».
110 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
qu'on est coupable en politique quand on inquiète celui qui
gouverne. Eh ! vous avez trop d'influence.
B. — Je ferai tout ce que je pourrai, surtout pour mes cama-
rades. Je ne veux pas avoir un reproche à me faire. Je suis re-
connaissant de la franchise que vous avez mise à cette conver-
sation. Je compte sur votre parole. J'ai l'honneur de vous
saluer.
Le C. — Allons, réfléchissez-y. Rappelez-vous ce que je vous
ai dit. Comptez sur ma parole et tâchez de me contenter. Dans
quelque temps je vous enverrai chercher. Si vous voulez me
voir auparavant, vous vous adresserez au général Clarcke.
Adieu.
M. de La Trémoille s'empressa d'envoyer au comte de Saint- Priest,
alors ministre de la maison de Louis XVIII, une copie exacte du docu-
ment que nous venons de publier. Il l'accompagna d'ime longue lettre
dont nous reproduirons les principaux passages.
Après avoir annoncé Fenvoi de la dite conversation qui Êdt honneur
au caractère et à la bonne tête de l'un et aux funestes talents de l'autre,
M. de La Trémoille fait part d'un mémoire dans lequel on démontre la
nécessité de secours puissants en hommes et en argent, si, dans le cas
du renouvellement de la guerre, on voulait attaquer Buonaparte dans
l'intérieur, « ne dissimulant pas même alors la difficulté de réussir, mais
annonçant en même temps un succès bien plus Êicile et presque cer-
tain dans le cas de la mort ou naturelle ou accidentelle dont le consul
paraît assez fortement menacé ». De ces deux documents, M . de La Tré-
moille déclare que deux idées opposées s'élèvent naturellement, et il les
expose en ces termes :
lo La première est celle d'un rapprochement total et intime
du Roi et de T Angleterre. Tel est Tesprit du mémoire de L...,
telle est la base du mémoire de N... que j'ai cité, telle est l'induc-
tion même qu'on peut tirer de la conversation de X..., s'il est
vrai qu'on peut presque regarder comme un bon conseil et une
bonne règle de conduite le contre-pied des suggestions d'un en-
nemi et d'un ennemi pénétré du principe qu'il faut endormir une
aile pour battre Vautre. C'est cette idée qui me conduisit il y a
BONAPARTE & BOURMONT 1 l I
deux ans à Mittau, portant au Roi là-dessus le vœu de tous ses
plus zélés serviteurs, et embrassant dans l'objet de mon voyage
tous les détails propres à établir et à consolider ce rapproche-
ment. Je suis fermement persuadé que l'Angleterre, éclairée
sur ses intérêts, désire sincèrement depuis longtemps, mais cha-
que jour plus vivement, le rétablissement du roi légitime en
France. Il est, de plus, évident qu'aucune puissance en Europe
ne peut, par sa richesse et sa position topographique, aider plus
facilement et plus puissamment le parti royaliste dans l'inté-
rieur. Mais on se demande si la volonté la plus ferme, si les
secours les plus considérables de la part de l'Angleterre, peu-
vent aujourd'hui permettre les mêmes succès qu'eussent assurés
il y a deux ans une volonté et des secours médiocres. Alors le
parti royaliste était encore florissant, les organisations mili-
taires en vigueur dans l'Ouest, l'esprit du pays à la guerre, le
mécontentement, la haine, le mépris pour le gouvernement à
leur comble, l'amour de la royauté, l'espoir de la rétablir en-
core puissans, l'union, la conformité la plus parfaites de vues
et de sentiments régnoient entre des chefs pleins de zèle et de
talens, qui sont aujourd'hui tous morts ou divisés. Et qui s'a-
gissait-il d'attaquer alors ? Une faction à cinq têtes dont aucune
ne pensait, méprisable et méprisée, prodige de corruption et de
foiblesse, de férocité et de lâcheté, de nullité et d'ignorance ou
de vacillation perpétuelle dans tous les principes de gouverne-
ment et de politique, dont l'armée, qui seule soutenait encore,
faute de mieux, ce fantôme de gouvernement, ne supportait le
joug qu'avec un sentiment de honte ou d'indignation concen-
trée, ouvrant, par l'infidélité de ses moyens, l'accès le plus fa-
cile à toutes les intelligences, à tous les complots, parce qu'il
n'avait pas un agent fidèle, enfin prêtant le flanc de toute part
à quiconque eut voulu l'attaquer. Qu'il est affligeant d'avoir à
comparer cette époque encore si récente, et déjà si loin de nous,
avec la lutte qu'on voudrait recommencer aujourd'hui sous les
drapeaux décolorés du royalisme contre un usurpateur à grand
1 r 2 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
caractère, entouré de tous les prestiges de la victoire, amoureux
de i^autorité, mais profond, dissimulé, vigoureux dans le choix
et remploi de tous les moyens de la sentir et de la faire sup-
porter, auquel la France ne reproche aucune part directe aux
crimes de la révolution, mais auquel elle doit une grande partie
de sa gloire et qui a couvert ses plaies de lauriers. Quelles res-
sources un tel homme, s'il vit, ne saura-t-il pas tirer du carac-
tère des Français, de leur enthousiasme pour un maître guer-
rier, de leur confiance en sa fortune, de leur haine pour l'étran-
ger, de leur amour pour la patrie qu'il défendra-, et à quel prix
faudra-t-il acheter la victoire si on parvient à la lui arracher !
Ne vous semble-t-il donc pas comme à moi que les secours de
l'Angleterre les plus loyalement offerts, les plus énergiquement
employés, que ces secours, dis-je, d'ailleurs nécessairement su-
bordonnés à la chance de la guerre continentale , qui peut être
probable, mais qui n'est pas sûre, laisseraient encore à craindre
ou des revers ou des succès désastreux, dont les suites pour-
raient devenir funestes à la France et à la maison de Bour-
bon.
20 La seconde idée qu'a fait naître en moi la lecture de la
conversation de V... et de X... et à la possibilité de laquelle je
n'eusse jamais cru avant de l'avoir lue serait : de se tenir quel-
que temps encore sur la réserve vis-à-vis de l'Angleterre, sans
rien accepter , sans rien repousser, et de tenter une démarche
très prompte et très secrète vis à vis de B***.
Quel inconvénient verriez-vous à cette démarche qui pour-
roit être noble, franche, sublime de la part du Roi, ne pourrait
pas le compromettre et pourrait séduire le Consul ?
Pourquoi ne pas l'attaquer par ce côté romanesque de son
caractère qui se décelle en tout? Jaloux de toutes les réputa-
tions, de tous les genres de gloire de tous les siècles, cet homme,
toujours en scène, copie l'antique qu'il veut surpasser et joue
pour la postérité. Eh bien I tâchons de lui trouver dans l'anti-
que quelque grand modèle à surpasser, et de lui promettre avec
BONAPARTE & BOURMONT I ï 3
vraisemblance les applaudissements de cette postérité. Cela
n'est peut-être pas impossible. Il aime l'autorité, mais il aime
encore plus Péclat; il Taime, cette autorité, comme moyen de
faire des choses brillantes ; mais il la sacrifierait peut-être à
l'occasion qu'on lui offrirait de faire une action plus brillante
encore. Quels sont les traits dominants dans sa conversation
avec N*** ? Haine de l'Angleterre, estime personnelle pour le
Roi, désir de conserver l'autorité pour faire encort de grahdes
choses; espèce de disposition ou de non-répugnance au moins
qu'il avoue qu'il aurait eue à la céder à un prince qui eut enlevé
son admiration par des faits éclatants. « Je me ferais honneur,
dit-il, de servir sous lui, je ne balancerais pas à lui remettre un
sceptre, etc. », et cela après avoir balbutié un moment aupara-
vant qu'il ne le rétablira pas parce qu'il l'a promis aux géné-
raux. Ce n'est donc pas parce qu'il a promis à ces généraux,
pour lesquels il n'a certainement aucune inquiétude , qu'il ne
veut pas rétablir le Roi, msds parce qu'on ne connaît pas le
Roi, et parce qu'il eût voulu des batailles de Rocroi, parce
qu'enfin il faut offrir quelque chose de saillant à son admira-
tion et à celle de la France. Mais le Roi, en laissant parler sa
grande âme vîs-à-vis de lui , ne peut-il pas, au défaut de hauts
faits militaires dont la fortune lui a refusé l'occasion, offrir à son
admiration ces vertus sublimes, ces grandes qualités administra-
tives, cette bonté paternelle, cette fermeté d'âme et de carac-
tère, ces lumières profondes que la nature et l'expérience lui ont
données et dont la France a bien plus besoin aujourd'hui que
de victoires ? a Buonaparte, pourrait-il lui dire, vous êtes bon
Français, je le suis aussi ; vous ne pouvez vouloir que le bon-
heur de la France, car vous devez être saturé de gloire et d'é-
clat ; l'ambition de gouverner peut donc seule être encore une
barrière entre nous ; mais voiis êtes au-dessus de l'ambi-
tion. Je le suis aussi, car je sais supporter mon malheur, et le
pouvoir suprême aurait pour moi bien moins de charmes que
d'épines. Raisonnons donc à froid du bonheur de cette France
TOME I. i5
114 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
que nous aimons tous deux. Voyez TEurope qui s'arme !
Voyez... (enfin ce qu'on verroit). Je pourrais aussi peut-être, à
la tête des légions étrangères, espérer reconquérir un trône qui
m'est légitimement dû et où la majorité des vœux des Français
me rappelle. Mais je veux sauver, si je puis, ces malheurs à
ma patrie. Entendez ses cris; acceptez ce qu'elle vous ofifre par
mon organe; ces offres sont dignes de vous et votre modération
seule pourra mettre des bornes aux marques de sa reconnais-
sance et de la mienne. Je suppose que vos talents, ceux de vos
généraux, la valeur et le patriotisme des Français vous fassent
encore sortir victorieux de cette lutte terrible dont votre usur-
pation est le prétexte; mais la France en sortirait-elle moins
épuisée ? mais après vous I... Ah I ne choisissez pas d'être son
fléau quand vous pouvez être son bienfaiteur et son soutien I
Réunissons-nous pour la défendre, la pacifier, guérir ses plaies,
légitimer sa gloire; ce seul exploit vous manque; il les cou-
ronne tous. Dès longtemps vous n'avez plus de rival que vous-
même , et Buonaparte conquérant ne peut être effacé aux yeux
de la postérité que par Buonaparte restaurateur de la monar-
chie. »
M. de La Trémoille pense donc que le Roi devrait envoyer auprès du
Consul un homme sûr pour entamer des négociations secrètes ; il s'offre
lui-même pour cette mission de confiance, au cas où le Roi approuve-
rait ses idces.
Louis XVIII reçut la lettre et le document et il répondit au prince de
La Trémoille la lettre suivante :
A MittaO) ce 9 novembre 1800.
Le comte d'Avaray m'a fait part de votre lettre, mon cher
prince. Si je n'y avois trouvé que la preuve du zèle et du coura-
geux dévouement que je vous connoîs depuis longtemps pour
mon service, j'y eusse été moins sensible; mais vous m'offrez
encore le sacrifice du juste ressentiment que vous inspire le
BONAPARTE & BOURMONT I l5
meurtre de celui que nous regrettons tous les deux (i), c'est là
ce qui me touche au delà de ce que je puis dire. Les mesures
que j'ai prises ne me permettent pas d'accepter ces offres géné-
reuses, mais le gré que je vous en sçais est le même et je ne
manquerai pas d'autres occasions de mettre à profit le senti-
ment qui vous les a dictées.
Vous connoissez, mon cher prince, tous les miens pour vous.
Louis.
Louis XVIII avait fait antérieurement des démarches personnelles
auprès du premier Consul. II lui avait écrit dans une première lettre, le
20 février 1800 :
Sauvez la France de ses propres fureurs; vous aurez rempli
le premier vœu de mon cœur. Rendez-lui son roi, et les géné-
rations futures béniront votre mémoire.
Le Consul, très-agité, pressé par Joséphine et par Hortense de donner
quelque espoir au Roi, laissa passer le temps sans répondre. Louis XVIII
n'hésita pas à renouveler ses ouvertures :
Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione, d'Arcole, le con-
quérant de l'Italie et de l'Egypte ne peut pas préférer à la gloire
une vaine célébrité. Cependant vous perdez un temps précieux.
Nous pouvons assurer la gloire de la France. Je dis nous, parce
que j'ai besoin de Bonaparte pour cela, et qu'il ne le pourrait
sans moi.
Général, l'Europe vous observe, la gloire vous attend, et je
suis impatient de rendre la paix à mon peuple.
Bourrienne nous a conservé le texte exact de ces deux lettres (2) dont
parle aussi le Mémorial de Sainte-Hélène, Il a publié également la ré-
ponse de Bonaparte, qui est du 2 vendémiaire an IX (24 septembre 1 800) :
(1) Il s'agit de U mort du comte de Frotté, ami et compagnon d'armes du prince de La Tré-
moille.
(3) Mémoires, t. IV, p. 74 et suiv.
1 l6 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
J^ai reçu, Monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses
honnêtes que vous m'y dites.
Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France; il vous
faudrait marcher sur 100,000 cadavres.
Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France :
rhistoire vous en tiendra compte.
Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille et
j'apprendrai avec plaisir que vous êtes environné de tout ce qui
peut contribuer à la tranquillité de votre retraite (i).
Cette pièce explique sufiBsamment la teneur de la réponse faite, le
9 novembre 1800, à M. de la Trémoille par Louis XVIII, désabusé sur
les prétendus sentiments royalistes du premier Consul.
Bourmont ne resta pas longtemps sans ressentir les effets de la me-
nace de son puissant adversaire, qui recommandait, le 1 3 nivôse an IK
(3 janvier 1801), à Fouché de surveiller les amnistiés de l'Ouest résidant
à Paris (2). Le complot de la machine infernale, tramé par des agents
royalistes, fournit au ministre de la police un prétexte pour faire arrê-
ter Bourmont, qui fut enfermé au Temple et transféré dans la citadelle
de Besançon d'où il s'échappa vers la fin de l'année 1 804.
(1) Nous possédons les copies de ces trois lettres de la maio ni£me de Bourneone. Elles il-
lustrent le bel exemplaire des Mémoires de Bourrienne qui fait partie de la bibliothèque formée
par notre père.
(2) Correspondance de Napoléon, t. IV, p. 548.
LOUIS XII 117
LOUIS XII
DEUX LETTRES SUR LA VILLE DE LYON
Les deux lettres suivantes du roi Louis XII, que nous empruntons à
notre collection particulière, sont relatives à la ville de Lyon. La pre-
mière, datée de Loches, le 19 février 1499, a été écrite alors que
Louis XII méditait son expédition contre le Milanais. Elle nous montre
le roi résolu à aller s'établir à Lyon afin d'être plus près de son armée,
et enjoignant aux conseillers et habitants de la ville de £ûre provision
de blés et de grains ; ceux-ci répondent qu'ils tirerodt du blé de Lan-
guedoc et de Provence, à la condition d'être exemptés des impôts si
onéreux prélevés par le roi et par les seigneurs sur la navigation du
Rhône. Le roi abandonne volontiers ses droits, mais il est forcé de de-
mander aux seigneurs riverains du Rhône de suivre son exemple. Il
écrit à chacun d'eux une lettre dans laquelle il invoque ie biem du ptu-
j^ et de la chose publique. Nodis allons donner le texte d'une de ces
missives, qui est un témoignage des derniers vestiges de la puissance
féodale au xv* siècle et qui nous permet d'étudier la nature des rapports
du roi avec les aei^enrs. Notre pièce est dépourvue d'adresse ; en voici
le texte :
De par le Roy.
Cher et bien amé, pour ce que en bref nous avons délibéré
aller en nostre ville de Lyon et illec nous tenir quelque temps
pour la conduite d'aucuns noz exprès affaires^ nous avons or-
Il8 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
donné aux conseillers habitons de nostre dite ville qu'ilz faœnt
bonne provision de vivres, mesmement de blez, aflfin que nous
et nostre compaignie n'en puissions avoir faulte. Lesquelz con-
seillers et habitans nous ont advertiz que de noz pays de Lan-
guedoc et Provence ilz pourroient tirer et faire venir en ladicte
ville ung bon nombre des dits blez et grains, mais que les péa-
ges et droiz qui se prennent sur iceulx tant par nous que autres
au long de nostre rivière du Rosne feussent levez et quictez
jusques à la Saint Jehan prochaine seulement, ce que avons fait
de nostre part, et aussi Pavons remonstré et fait remonstrer à
aucuns des dits seigneurs qui prennent peaige sur les dits blez
estans par deçà, lesquelz pour amour de nous et du peuple ont
esté contens de lever et quicter en tant que à eulx les dits droiz.
Parquoy nous vous prions que vostre,part vous vueillez faire
le semblable et estre contans que la dite traicte se face pour le
dit temps et sans préjudice de voz previllèges pour l'avenir, en
quoy vous ne pourrez pas avoir grant interest, car aussi bien si
les dits droitcz estoient levez la dite traicte ne se feroit jamais,
et oultre que en ce faisant ferez le bien du peuple et de la chose
publicque , nous ferez aussi très agréable plaisir et dont vous
saurons bon gré. Donné à Loches le XIX°*« jour de février.
LOYS.
ROBERTET.
Les seigneurs abandonnèrent sans doute leurs droits, car Louis XII
vint à Lyon où il fît son entrée solennelle le lo juillet 1499. Les chro-
niques du temps consignent le £ait en ces termes :
En cestuy an le dixiesme jour de juillet, le roy Loys XII
fist son entrée a Lyon sur le Rosne, la quelle fut très solemnelle
et fut fait plusieurs beaulx misteres et choses joyeuses et les rues
richement tendues de fines tapisseries (i).
(i) Séjours de Charles VIII et Loys XII à Lyon sur le Rosne, publ. par P. M. Gonon;
Lyon, i84if in-8, p. 3g.
\
LOUIS XII I ig
Louis XII séjourna longtemps à Lyon, qui était la place la plus favo-
rable pour suivre les opérations militaires dans le Milanais. Cest a Lyon
qu'il vit arriver prisonnier son adversaire Ludovic Sforce, suivi bien-
tôt de son frère le cardinal Ascagne , et qu'il rendit grâces à Dieu solen-
nellement dans les églises de ce triomphe (i i avril i5oo) (i). Louis XII
accueillit volontiers les demandes des consuls de Lyon relativement au
rétablissement des fortifications de la ville du côté de la Bresse. Déjà,
en 1476, le voisinage de Charles le Téméraire avait forcé les Lyonnais
à construire des remparts : la crainte d'une invasion des Suisses, ligués
avec les Vénitiens contre la France, les obligea à réparer leurs mu-
railles (2). Louis XII ordonna en conséquence à son amé et féal conseil-
ler et chambellan le capitaine Sarron de visiter les clôtures de la ville
de Lyon et de s'entendre avec le sénéchal. Voici le texte de cette lettre :
De par le Roy.
Nostre amé et féal, noz chers et bien amez les conseillers et
habitans de nostre ville de Lyon nous ont escript et fait faire
plusieurs remonstrances par leurs depputez que pour ceste
cause ilz ont envoiez devers nous qu'il est très neccessaire et re-
quis faire faire certaines clostures et reparacions en la dite ville
du costé de la Bresse, lesquelles noz prédécesseurs les roys Loys
et Charles que Dieu pardoint ont autrefibiz délibéré faire faire ;
et pour ce que nous congnoissons assez les dites clostures et re-
paracions estre très urgentes et neccessaires nous avons advisé
que vous vous transporterez en la dite ville et illec ensemble
noz amez et féaulx les sires de Saint André Menault, De
Guerre et Le Poulfailler, ou les deux de vous quatre, appeliez
le seneschal du dit Lion ou son lieutenant et aucuns des princi-
paulx et gens de bien de la dite ville qui vous semblera estre en
ce congnoissans, voiez et visitez les dites clostures et répara-
dons neccessaires y estre faictes et regardez combien les coustz
se pourront monter et où se pourront prendre les deniers plus
aisément à la moindre foulle du peuple que faire ce pourra ,
(i) Notes et documents pour servir à thistoire de Lyon, 1483-1546, par Péricaud; Lyon.
1840, iii-8.
(2) Histoire de Lyon par Monfidcon, 1 1, p. 555 et 567.
120 REVUE DES DOCUMEhTTS HISTORIQUES
sans charger noz finances. Si vous prions que vacquez en ce
que dit est en la meilleur dilligence que pourrez, et ce fait
nous envoiez de tout voz advis et oppinions pour après en
ordonner ainsi que verrons estre affaire, vous priant de rechief
que en ce ne vueillez faillir, à ce que par faulte de la dite clos-
ture et réparacion inconvénient n'en puisse advenir eft la dite
ville. Donné à Loches le XXVIII* jour de novembre.
J. CoTBRGAU(l).
Notre pièce est dépourvue de date ; mais nous savons qu^en juin 1 5 1 2
Louis XII accorda au consulat de Lyon la levée de plusieurs droits sur
les marchandises, pour subvenir aux frais de construction des fortifica-
tions du côté de la Bresse, et que le 20 juillet il enTôja àui Lyonnais
son conseiller et chambellan le sieur de La Votilte pour aviser aux ré-
parations nécessaires à la ville (2). Notre lettre est donc antérieure a cette
année i5i2.
(1) Péricandf dans ses Notes sur l'histoire de Lyon, mentionne (p. 16) que Jean Cotereau
donna, le 30 )anvier i5oi, cent écas anx conseillers de Lyon pour créer une pension de 10 H-
yres 10 soos, ■ pov iairc somcr ks ckxhettes et âdre Téveil tôt» lee lundis et veilles des
trépassés, au long des mes par toute la ville, pour avoir souvenance de prier Dieu pour les tré-
passés •.
(2) Péricaud, ut supra, p. 35.
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Vii^
PHILIPPE LE BEL 121
PHILIPPE LE BEL
ROI DE FRANCE ^
Nous avons entre les mains une charte de Philippe le Bel, donnée à
Paris au mois d'août 1 289, et relative à la reconstruction en pierre des
ponts de Melun a qui chooiz et rompuz estoient en Tan M.CC. et qua-
trevingz ». Cette pièce n'est pas comprise dans le recueil des ordon-
nances des rois de France, et elle est restée inconnue aux historiens de
Melun (i). Nous la publions en fac-similé.
La famille de Melun était une des plus illustres de France. La généalo-
gie publiée dans le dictionnaire de Moreri (2), d'après les recherches du
Père Prévost et les collections de l'abbé Descors, nous apprend que le
premier membre de cette ûimille dont on ait trouvé mention dans les
chartes est Salon, vioomte de Melun, en 991.
Le vicomte dont parle notre charte est Adam III, fils d'Adam II, mort
le 9 février 1270. Il avait succédé, en 1278, à son frère Guillaume, qui
avait accompagné saint Louis dans sa dernière croisade. Il avait fait un
acte de partage, le 2 avril 1285, avec son frère Jean , ce qui explique
qu'ils soient mentionnés ensemble dans les lettres de Philippe le Bel.
Jean possédait en effet la moitié de la vicomte de Melun et de toutes les
terres en Brie, avec toute la terre de la Borde-le-Vicomte.
Ph., par la grâce de Deu Roys de France. Nous feson sa-
voir à touz presenz et à venir que cum nostre gent voussissent
(i) Histoire de Melun, par Sébastien Roulliard; Paris, Lyon, i6a8, in-4. — Histoire de
Melon, par Nicolet; Melun, Desrues, 1843, in-8.
(3) DicHamuUre de Moreri, édition de 17S9, additions et corrections, p. 3a et sniv.
TOME I. , 16
122 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
#
lever de Adam viconte de Melehun et de Jehan de Melehun,
chevaliers, frères, cent livres de tornois pour leur partie afferant
en refeire de pierre les ponz de Melehun qui chooiz et rompuz
estoient en Tan M.CC. et quatrevinz, les diz chevaliers disanz
à leur deffense de ce : que ja soit ce que il et leur devantier deus
des arches dou dit pont par devers le chastel ensîc cum Ten va
vers la Brie, quant on les refeisoit ou convenoit réfère, élussent
et ehussent bien esté tenuz dou refeire et retenir dou leur, cumme
de soles et de planches tant solemant et non de plus, ne en chose
qui a pierre ne à façon de pierre appartenist il ne metoient riens
ne n'avoient onques mis ; Il n'estoient pas tenuz à mettre en la
dite refaçon de pierre pour les resons desus dites et que a des-
reson voloient nostre gent lever d'aus les dites cent livres tor-
nois ; Et toutes voies à la parfin, cum li dit vicuens et sum frère,
par Tacort et Tordenance de mestre Jefrei dou Temple, nostre
clerc, et des ovriers pour nous mis et ordonnez en ces besoignes,
aient mises outroiées les dites cent livres en la dite refaçon des
ponz de pierre; Nous volons et outroions as diz frères que ceste
mise ou refaçon ne face préjudice ou temps à venir à eaus ne à
leur heirs ne à leur successours, et que se on temps à venir li dit
pont fondoient ou rompoient ou se meffesoient par quoi il les
convenist refaire, il ne leur heir n'i seroient tenuz à mettre pour
chose que Ton i feist de pierre nule autre chose que il i metoient
et estoient tenu à mettre ou point que les dites arches estoient
de fust, si cum il est desus dit. Et pour ce que ce soit chose
ferme et estable. Nous, sauf nostre droit et Tautrui, havons fet
mettre nostre seial en cestes lettres faites et données à Paris Tan
de grâce M.CC. quatrevinz et nuef, ou mois de ahoust.
Adam III, vicomte de Melun, mourut en i3o5. Sa femme, Jeanne de
Sully, décéda le 4 mai 1 3o6, et elle fut enterrée dans le chœur de Pabbaye
de Saint-Antoine-des-Champs, à Paris. Quant à Jean, il ne vivait plus
en 1298.
Nous publions à la suite trois chartes du même Philippe le Bel,
PHILIPPE LE BEL 123
données à Paris, le lundi avant la Chandeleur 1296 (i). Elles concer-
nent un payement de gages à Raoul, Bertin et Regnauld de Saint-Ouen,
pour leurs services pendant la guerre de Gascogne. Cette province, que
possédaient les Anglais, avait été envahie, en 1 296, par Philippe le Bel,
mais les hostilités avaient été suspendues par une trêve intervenue en-
tre le roi de France et le roi d'Angleterre Edouard I*.
Voici le texte de ces trois pièces ; nous ne donnons la traduction que
de la première, la rédaction des autres étant la même.
Philippus, Dei gratia Francorum rex, baiiivo Caleti vel ejus
locum tenenti salutem. Mandamus vobis quatinus Radulpho de
Saint Oein, decenario, aut ejus mandato présentes litteras deffe-
renti, undecim libras et decem solidos turonensium, in quibus
eidem tenetnur de residuo tam vadiorum suorum, in facto guerre
nostre Vasconie annopresenti acquisitorum, quam restauratio-
nis cujusdam equi, absque dilacione quacumque, ad instantem
mediam quadragesimam, de nostro intègre persolvatis ; quam
pecunie summam in nostris computis volumus allocari et pênes
vos présentes litteras remanere, Actum Parisius die lune ante
Candelosam, anno domini M9 CCo nonagesimo sexto.
Fer Helyam (2).
Philippe, par la grâce de Dieu roi de France, au bailli de
Calais ou à son lieutenant salut. Vous mandons que à Raoul
de Saint Ouen, dizenier, ou à son mandataire porteur des pré-
sentes lettres, vous payiez intégralement sans aucun délai, à la
mi-carême prochaine, de nos deniers , onze livres et dix sous
tournois, desquels nous lui sommes tenus pour le résidu tant
de ses gages gagnés sur le fait de notre guerre de Gascogne
dans Tannée présente, que du restor (dédommagement) d'un
cheval, laquelle somme d'argent voulons être allouée dans nos
comptes et les présentes lettres rester entre vos mains. Fait à
(1) Le lundi avtnt U Chandeleur 1396 correspond au 28 janvier 1297.
(3) Hélie est le nom du secrétaire qui a iait U pièce.
124 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Paris le lundi avant la Chandeleur, Tan du Seigneur MCC
quatre vingt seize.
Philippus, Dei gratia Francorum rex, ballivo Caleti vel ejus
locum tenenti salutem. Mandamus vobis quatinus Bertino de
Saint Oein, aut ejus mandato présentes litteras defferenti, vi-
ginti très libras, duodecim solidos et sex denarios turonensium,
in quibus eidem tenemur de residuo tam vadiorum suorum, in
facto guerre nostre Vasconie anno presenti aajuisitorum, quam
restaurationis cujusdam equi, absque dilacione quacunque, ad
instantem mediam quadragesimam, de nostro intègre persolva-
tis ; quam pecunie summam in nostris computis volumus allo-
cari et pênes vos présentes litteras remanere. Actum Parisius
die luneante Candelosam, annodomini millesimo duccentesimo
nonagesimo sexto.
Per Heliam.
Philippus, Dei gratia Francorum rex, ballivo Caleti vel ejus
locum tenenti salutem. Mandamus vobis quatinus Raginaldo
de Saint Oein, aut ejus mandato présentes litteras defferenti,
sexdecim libras, duos solidos et sex denarios turonensium, in
quibus eidem tenemur de residuo vadiorum suorum, in facto
guerre nostre Vasconie anno presenti acquisitorum, absque di-
lacione quacunque, ad instantem mediam quadragesimam, de
nostro intègre persolvatis ; quam pecunie summam in nostris
computis volumus allocari et pênes vos présentes litteras rema-
nere. Actum Parisius die lune ante Candelosam, anno domini
M<> CCo nonagesimo sexto.
Per Heliam.
CH ATEAUBRUND 1 2 5
CHATEAUBRIAND
Dès 1802 Chateaubriand était un littérateur célèbre, car il avait pu-
blié Atala et le Génie du Christianisme. Après avoir donné ce dernier
livre il parfit pour visiter le midi de la France. Les Mémoires d'outre-
tombe contiennent le récit de ce voyage, mais nous devons à l'obli-
geance de notre ami M. Alfred Bovet la communication d'une lettre par
Chateaubriand adressée d'Avignon à Fontanes, laquelle complète les
renseignements donnés dans les Mémoires. Chateaubriand avait connu
Fontanes en 1789 (i), s'était lié avec lui à Londres où le futur grand
maître de l'Université s'était réfugié après le 18 fructidor (a), et enfin
l'avait retrouvé à Paris, en revenant d'exil. Il resta toujours son ami et,
en i838, il écrivait ces mots :
« Cest M. de Fontanes, j'aime à le redire, qui encouragea mes pre-
miers essais; c'est lui qui annonça le Génie du Christianisme; c'est sa
muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les
voies nouvelles où elle s'était précipitée... » (3).
Avignon, samedi 5 novembre 1803.
Si Ton ne contrefait que les bons ouvrages, mon cher ami,
je dois être content. J'ai saisi dnq contrefaçons dCAtala^ et une
du Génie du chr. La dernière étoit l'importante. Je me suis
(i) Mémoires (foutre-Umbe, édition Krtbbe, i856, 1 1*', p. 209.
(a) U., t II, p. 106.
(3)A/.,LU,p. i85.
126 REVUE DES DOCUMENTS HISTOIUQUES
arrangé avec le libraire; il me paye les frais de mon voyage,
me donne de plus un certain nombre d^exemplaires de son
édition, qui est en quatre volumes et plus correcte que la mienne,
et moi je légitime mon bâtard, et le reconnois comme seconde
édition. Je vous avoue que je suis confondu de la manière dont
j'ai été reçu partout; tout retentit de ma^oire, les papiers de
Lyon, etc., les sociétés, les préfectures ; on annonce monpassagt
comme celui d'un personnage important. Si j'avois écrit un
livre philosophique, croyez-vous que mon nom fiitmême connu ?
Non, j'ai consolé quelques malheureux, j'ai rappelle des prin-
cipes chers à tous les cœurs dans le fonds des provinces. On ne
juge pas ici mes talents, mais mes opinions. On me sait gré
de tout ce que j'ai dit , de tout ce que je n'ai pas dit , et ces
honnêtes gens me reçoivent comme le défenseur de leurs propres
sentimens, de leurs propres idées. Il n'y a pas de chagrin, pas
de travail, que cela ne doive payer. Le plaisir que j'éprouve est,
je vous assure, indépendant de tout amour propre; c'est r homme
et non Fauteur qui est touché.
J'ai vu Lyon. Je vous en parlerai à loisir; c'est, je crois, la
ville que j'aime le mieux au monde. Quel beau et bon pays !
J'ai vu tout le cours du Rhône, Vienne, Tain, Valence, Avi-
gnon, où je suis et d'où je pars demain pour Marseille. Je reviens
par Nimes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes et Tours.
J'aurai vu toute la France. Mais ce n'est pas aussi rapidement
que je voudrais la voir; j'ai un dernier projet : si on ne fait rien
de moi, ce qui est très probable, je proposerai à votre grand
ami (i) de me faire faire le voyage de France en détail; il me
donnera un peintre et nous aurons un ouvrage complet sur ce
vaste empire, dont il n'existe pas une description passable. Cet
ouvrage a manqué au siècle de Louis quatorze; j'en ai tous les
plans et toutes les parties dans la tête. S'il réussissoit, comme il
(i) Laden Bonaparte, à qui Fontanes avait présenté CtMuMbnikd {Mémoirts {Poutre-
tombe, t. n, p. i8i).
CHATEAt7BRIAND 1 2 7
y a quelque raison de le croire, il rembourseroit Lucien de ses
frais, en cas qu'il ne voulut pas me les abandonner, et lui feroit
honneur, même dans Pavenir, si Pouvrage étoit de nature à me
survivre. On est bien bon d'aller courir si loin, quand on a un
pareil pays à sa porte. Le voyage pourroit durer trois ans, et ne
couteroit pas soixante mille francs.
J'arrive de Vaucluse; je vous dirai ce que c'est. Cela vaut sa
réputation : quant à Laure, la bégueule, et Pétrarque, le bel
esprit, ils m'ont gâté la fontaine. J'ai pensé m'y casser le cou
en voulant grimper sur une montagne où les voyageurs ne vont
jamais, et où le guide a refusé de me suivre. J^en suis venu à
mon honneur, mais non sans danger. Il faut que je renonce
désormais à ces expéditions; j'ai encore, comme certains vieux
chevaux, de l'ardeur, mais les jambes se refusent. Adieu, mon
cher ami, je compte vous embrasser le i«' décembre. Remer-
ciez votre femme de la lettre qu'elle m'avoit donnée pour Lyon.
M. Bellecise étoit à la campagne, mais sa sœur m'a reçu admi-
rablement. N'oubliez pas de présenter mes respects à toute la
cour. Allez-vous quelquefois rue Neuve du Luxembourg? (i).
Si le petit Guénau est à Paris , dites4ui un million de choses
aimables. J'ai fait passer à Bertin l'article sur Bonald (2).
Il y a beaucoup de difierence à raconter un événement au moment
même où il vient de se produire, ou à décrire, de souvenir, les fidts.
Le temps efface ou dénature les impressions premières, et la réflexion
modifie la manière de voir. Ainsi Chateaubriand, racontant trente-six
ans plus tard son voyage dans le Midi, ne nous donne pas les mêmes dé-
tails que dans sa lettre. L'épisode du libraire est singulièrement aggravé.
On voit que Chateaubriand n'a pas retrouvé dans ses souvenirs cette
impression de plaisir et de fierté que lui causèrent, en 1802, les contre-
façons dM /a/a et du Génie du christianisme, Cétait alors une sorte de
(i) C'est là qae Mtdtme de Beaomoftt, fille du comte de Mootmorio, recevait, dans son stloo,
Footanes, Joabert, Booald, Ghênedollé, et antres littérateurs. Chateaubriand était on des fa-
miliers de la maison.
(3) Chateaubriand avait terminé à Tain, dans une auberge, cet article sur la Législation pri'
mitive du vicomte de Bonald {Mémoires cToutre^tombe, t. II, p. a 1 5).
128 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
gloire que l'homme d'État de i838 ne pouvait plus apprécier. Voici
d'ailleurs le passage des Mémoires qu'il est intéressant de comparer
avec la lettre :
Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant por-
tant des livres m'en offrit : j'achetai du premier coup trois édi-
tions différentes et contrefaites d'un petit roman nommé Atala.
En allant de libraire en libraire je déterrai le contrefacteur, à
qui j'étais inconnu. Il me vendit les quatre volumes du Génie
du Christianisme^ au prix raisonnable de neuf francs l'exem-
plaire, et me fit un grand éloge de l'ouvrage et de l'auteur. Il
habitait un bel hôtel entre cour et jardin. Je crus avoir trouvé la
pie au nid : au bout de vingt-quatre heures, je m'ennuyai de
suivre la fortune, et je m'arrangeai presque pour rien avec le
voleur (i).
Nous avons vainement cherché trace dans les Mémoires de ce projet de
description de la France qui tient une si grande place dans la lettre. Il
semble que Chateaubriand ait perdu jusqu'au souvenir de ce vaste des-
sein que nul encore n'a exécuté.
L'accident de Vaucluse n'est pas mentionné, et le sévère jugement du
jeune homme sur Pétrarque et sur Laure n'a pas été conservé par le
vieillard.
Chateaubriand visita, comme il l'annonce, Marseille, Nîmes, Mont-
pellier, Narbonne, Toulouse et Nantes. Il rentra à Paris au commence-
ment de l'année i8o3. Il ne retourna dans le Midi qu'en i838, et c'est
ce nouveau voyage qui le conduisit à fixer ses souvenirs de 1802.
(i) Mémoires d'outre-tombe, t. H, p. 216.
JEANNE VAU6ERNIER 129
JEANNE VAUBERNIER
COMTESSE DU BARRY
Jeanne Vaubernier, si bien douée pour l'emploi qu'elle tint dans les
tripots, dans les petites maisons des roués et à la cour d'un vieux roi
avide de débauches nouvelles, est présente et vivante pour nous sur une
toile de Drouais et en un buste de Pajou. Drouais nous a conservé de
cette courtisane les cheveux blonds, les cils et les sourcils bruns, la
lueur humide des yeux, le port irritant du col entouré de dentelles d'An-
gleterre et de la taille prise dans un habit d'homme à larges pare-
ments (i). Pajou a fixé sur le marbre les contours arrondis de cette
tête ^voluptueuse et de ces épaules hardies. Cest à ce buste, aujourd'hui
conservé au Louvre, que se rapportent les deux actes que voici :
l'un est un engagement pris par le fondé de pouvoirs de la comtesse
de payer à M. Pajou, en quatre termes, la somme qui lui est due; l'au-
tre est un reçu par lequel on voit que, si Pajou fiit payé intégralement,
du moins il ne le fut pas aux époques déterminées par le précédent
engagement.
Il est dû à M. Pajou, sculpteur du Roy et professeur en son
Académie Royale, pour un buste en marbre blanc représen-
tant le portrait de Madame la Comtesse Du Barry, la somme
de quatre mille livres que je soussigné, fondé des pouvoirs de
madite dame Comtesse, promets payer au dit sieur Pajou en
quatre termes de trois en trois mois, à commencer en octobre
prochain et ainsi de suite à raison de mille livres pour chacun
desdits termes dont le dernier échéra et se fera en juillet de
(1) Lt comtesM porte aussi l'htbit d'homme sur le portrait dessiné par Bonneville.
Tom I. 17
l3o REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
l'année prochaine, lesquels étant acquîtes seront pour solde et
parfait payement. A Paris ce 27. juillet mil sept cents soixante
q^^^- Noël (I)
Le 9. 9*^ i775.,p$5ré à coflipte d'a«i»t ixhiUe livres par quit-
tance particulière 1000 liv.
Le 10. avril 1776. payé comme dessus et pour second terme,
mille livres, cy 1000
Le 10. septembre 1776. payé comme dessus et pour le
3« terme, mille livres, cy 1000
J'ai reçu de Mad« la Comtesse Du Barry par les mains de
M. Noël la somme de mille livres pour le quatrième et dernier
terme du présent arrâté. A Paris ce ao. janvi^ 1777.
^■,
Bon pour 1000 liv.
M"« Du Barry avait la premUre qualité d'une courtisane, Fart 4e ae
transformer, d'être chaque jour une femme nouvelle. Les portraits té-
moignent de cette science des métamo^hoses : le plus surprenant à
cet ^ard est une gravure qui représente la comtesse en habit de Cour
et portant fièrement la haute coif^re à plumes (2). Les repnésenta-
tions de M"" Du Barry sont fréquentes. La pièce qui suit meatioane
un buste exécuté par Jean-Jacques Caffieri.
Je reconnois avoir reçeu de M. Humbert la somme de milk
livres pour avoir fini le buste en marbre de Louis Quinze ap-
parttenant à Madame la Comtesse Du Barry, sans préjudice
de se que Madame la Comtesse Du Barry me doit pour avoir
Éait son portrait. Fait à Paris ce 5 novembre mil sept cent
soixante dix neuf. ^
Caffieri
(i) Les deux actes sont réunis sur on même feuilletf au veno duquel Pajou a écrit son
comptCf après avoir effacé au recto la signature de M. No£I
'2; En tête des Mémoires de Madame Du Barry (par M** Guéraud de Méré), 1804, in-8.
»Ain» VitUBERNIBR,
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MM
l32 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Louis XV était vieux quand son valet de chambre Lebel lui amena
Jeanne Vaubernier. Il fallut se hâter de donner un nom, un état, une
demeure à cette maîtresse. On la maria, on la présenta à la Cour et
l'architecte Le Doux éleva le château de Luciennes en trois mois. Cé-
tait un pavillon carré, à cinq croisées de chaque côté, et précédé d'un
péristyle de quatre colonnes. Ce château, ce boudoir fut orné de tout
ce que l'argent jeté sans mesure peut obtenir dans une époque où de
l'ensemble des arts associés à la vie résultent un style véritable et des
harmonies parfaites. Fragonard, Greuze, Briard, Vien firent les pein-
tures des panneaux et des plafonds; Pajou, Caffieri, Vassé ornèrent les
vestibules et les cheminées de groupes, de bustes et de bas-reliefe.
Métivier sculpta finement les arabesques du salon ; Gouthière travailla
les bronzes (i). Les guéridons, les tables, les commodes étaient plaqués
de médaillons en porcelaine de Sèvres, d'après Patère et Vanloo (z).
Là, dans cette demeure exquise, en présence du vieux roi, le plus
beau des gentilshommes de son temps, du chancelier de Maupeou re-
vêtu de la sîmarre, du duc d'Aiguillon et de quelques dames de la Cour
surprises malgré leur expérience. M" Du Barry reprenait le ton des
tripots et des magasins de modes, moins par impuissance de garder les
façons de la Cour que par un goût raffiné des choses ignobles, et elle
disait chanter devant le royal auditoire les couplets de Cc41é, les re-
frains des halles et de la Courtille.
Les travaux de Luciennes ne furent jamais entièrement payés. Nous
voyons par la quittance qui suit que M" Du Barry était parfois obligée
de retarder ses échéances.
Je reconnois avoir reçeu de Madame la Comtesse Dubary,
par les mains de M. Noël, la somme de trois mille livres, à
compte, et pour le premier terme de son arretté en datte du
huit octobre dernier, échu dans le courant du mois de janvier
dernier; à Paris ce sept, mars mil sept cent soisante et seize.
1 1 ) Mémoires de Baehaumont, 1 77 1 .
{2)' Noies prises sur Vinventaire du mobilier de Madame la Comtesse du Barry sous la
Terreur. — lettre de M. le baron Jérôme Pichon (Auguste Aubry, 1872, in- 12).
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JEANNE VAUBERNIER l33
La toilette était naturellement la grande occupation de la comtesse
Du Barry, Toeuvre de sa vie. Ses comptes (i) mentionnent des robes
fond argent semé de bouquets de plumes, des robes fond blanc à guir-
landes de roses, des robes d'amazone de gour gourant blanc, du prix de
six mille livres.
M** Du Barry se montra grande courtisane, particulièrement dans
son aptitude à dévorer, au profit de sa beauté, des sommes immenses
et royales. Un état des sommes payées pour son compte par M. Beau-
jon, dressé par rintendant Montvalier, le i5 juillet 1774, s'élève à
6,52i,oo3 livres, dont :
Aux orfèvres 3i3,328 liv.
Aux joailliers i,8o3,635
Aux bijoutiers 1 5o,8oo
Aux marchands de dentelles, de toiles, de modes, etc. 738,061
Aux tailleurs et brodeurs 53i,5oo
Aux marchands de meubles, tableaux, vases, etc. . . 1 15,918
Aux doreurs, fondeurs, sculpteurs, marbriers, etc. . . 370,108
L'argenterie de la comtesse était d'une exquise beauté : Boettiers
l'avait ciselée « de la Êiçon la plus fine et l'avait portée au plus haut
degré pour le poli j» (2).
Les deux billets qui suivent se rapportent, ainsi que les précédentes
quittances, à une époque où M** Du Barry était privée des inépuisa-
bles ressources que lui faisait M. d'Aiguillon sur les fonds de l'État. Le
10 mai 1774 avait emporté le roi, à qui elle s'était rendue néces-
saire. Le nouveau roi était chaste, froid ; la reine était cette dauphine
que la comtesse avait longtemps appelée avec mépris la Petite Rousse.
Louis XVI, dès son avènement, avait exilé la maîtresse du roi défunt à
l'abbaye de Port-aux- Dames, dans le diocèse de Meaux ; mais Marie-
Antoinette avait intercédé pour son rappel, et dès l'année 1775 M»* Du
Barry avait pu fixer son séjour à Luciennes ; au moyen de sommes (3)
(i) Bibliothèque nationale, ms., Supplément français, 5146. Ces comptes ont été publiét
notamment' par MM. E. et J. de Goncoirt : Les Maîtresses de Louis XV, lettres et docu-
ments inédits, par Edmond et Jules de Concourt, in-8, t 11.
(3) Comptes, loc, cit.
(3) Le Livre rouge mentionne les sommes suîTantes données à M** Du Barry :
1773, à Versailles, ai mars, par ordre du Roi. . . . 3oo,ooo Ut.
— — i3 juin — .... 3oo,ooo
— — 23 août — ... 3oo,ooo
— — 33 novembre — .... 3oo,ooo
. 1774 — i3 février ' — .... 3oo,ooo
1784. Ordonnance au porteur d'un million de livres pour remboursement à
compu de 35o,ooo livres de comptant à 4 pour 100, dont la Comtesse Du Barry fait l'aban-
don an Roi.
(34 REVUE DBS DOCUMBNT» MOTORIQUES
tngigwfMinte pm avM rayéamtihi fi» roî.
No i3. I400''-
Je prie M. Ruel caissier de M** Buffault (i) de payer à
Mcttisieur Far^Boo, parfiimeur, la soflame de qpatonge Gcnt
livre de laquette somme fe tiendnd compte à maudît âeur
Btrflfeuft en me rendant le présent acquité. Fait à S^Vrain
ce i^ï'mai Ï776 (2J.
La Comtesse Du Barrt
Pour aquit. A Paris,
Le 3may 1776.
FiLROBOII
Afr Judot voudra bien faire payer à Madame Savant pour
solde de tous ces mémoires îusqn^à ce jour la somme de treiz
cent Hvre, dont je dendrés compte en me remefanr eeprésent
acquit, fait à Louvedenne ce i5 février 1782.
L^ Comtesse Du Baery
Bonpoitf i3ooliv.
Payable en trois termes.
Cootrollé à Paris le 1 7 janvier 1 783, reçu dix livres dix sols.
LfiZJkN
(f) Ntfa^traBscriyoatioi ua autre billtt deM** Du Banyqni nous appnnd la qualité de
M. Bufiault et nous montre que Louis XVI avait conservé à M** Du Barry un crédit sur la
viUe:
« Seprte M. ItQtl caltalerde M. BdAttrit reeeveur de I« tfBede pajFW a M. Marc Uentearti
• criminel d'Epemay dans le courant de aoust {*) la somme de neuf cent livres dont je luy
• tiendrai compte en rapportant ce mandat
• Au ebiseaa de Louvedenne ce i3 may 1781.
• La CoimssK DuBiutr •
Au dos du billet :
• Payez à l'ordre de Monsieur Montauban valleur en compte, à Paris ce 36. mty 1781
\ ALuK
Poor acquit
Montauban »
(3) La comtesse a complété elle-mime le billet. Les mots : Monsieur Fargeon, parfkmeur,
quatorze cent livre, St Vrain, ce ler nuU 1776, tXlg signature so^t de sa main.
(^ Ce mot aoust est, dans Toriginfll, de la main de M^ Du Bany.
5
s:
o
s
J84NNE VADBERNI£R l35
Au dos du billet :
Payable à Tordre de Monsieur Martinet valeur en compte
Paris le 2 x*^ 1782.
Sauvan
CôntroUé à Paris le 17 janvier 1783, reçu dix livres dix sols.
Lezan
Pour acquit
Martinet
M"* Dn Barry était une courtisant trop accomplie pour n'aroir point
un épagneul, un singe, ime perruche et un négrillon. Ce négrillon
était un en&nt né dans le Bengale. La comtesse Pavait tenu sur les
fonts avec le prince de Conti. Il se nommait Louis, comme son par-
rain, mais on l'appelait Zamore, en souvenir de la tragédie d^Alpre,
qui était alors à la mode. Zamore avait pour fonction de tenir le para-
sol de sa maîtresse. Elle fit faire un frac vert de Saxe galonné à* or (i)
pour Zamore, /<>Mr le nègre^ comme disent les fournisseurs. Il* fut des-
siné par le peintre Portail avec un turban de soie à grand panache de
plumes blanches et rouges, des perles aux oreilles, un grand gilet, un
bel habit, un jabot et des manchettes de dentelle.
En mai 1772, le roi expédia un brevet qui nommait Zamore gouver-
neur du pavillon de Luciennes avec 5o louis de gages (3).
Voici un reçu signé de la main de 2^amore :
J'ai reçu de Monsieur Tabbé de S^ Joire la scmune de 72 liv.
pour maître et autres dépenses faites à Louvedenne ce 16 avril
1781.
Zâmor
Ce nègre avait trente et un ans quand, en 1793, il accusa sa maîtresse
devant le tribunal révolutionnaire, qui condamna à mort k malheu-
reuse femme, dont tout l'ouvrage avait été de livrer la royauté aux bro-
cards des grands et au mépris haineux du peuple.
Il) Comptes, loc. cit,
(a) Anecdotes sur M^ la Comtesse Du Bttrry.
l36 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
LOUIS II DE BOURBON
DUC DE MONTPENSIER
ET LA VILLE NEUVE DE NANTES
M. de Montpensier, Louys de Bourbon, fut extraict de l'es-
toc de ce grand roy sainct Louys, ainsy qu'il en faisoit grande
jactance; et tascha fort de l'imiter en l'observance de saincte
religion catholique, et en probité de mœurs tant qu'il pou-
voit, bien qu'il fust homme comme un autre.
Cest ainsi que Brantôme parle de Louis II de Bourbon, duc de
Montpensier, qu'il a placé parmi les Capitaines illustres (i). Lx>uis II,
né à Moulins, le lo juin i5i3, de Louis I*^, prince de La Roche-sur-
Yon, était neveu du connétable de Bourbon.
Cette parenté avec un seigneur qui était mort révolté contre son
souverain ne valut pas à Louis de Bourbon la faveur de François I" et
celle de Henri IL A peine obtint-il, à la condition toutefois de renon-
cer complètement à ses droits sur les biens de la maison de Bourbon qui
avaient fait retour à la couronne, le comté de Montpensier, en i538,
et le titre de duc et pair, Tannée suivante. Mais Catherine de Médicis,
devenue régente, donna à Louis de Bourbon le Beaujolais, le dauphiné
d'Auvergne et la terre de Dombes (i56o), ainsi que le gouvernement gé-
néral de la Touraine, de TAnjou et du Maine (i56i). Dès lors le duc de
(t) Édîûoa du Panthéon, p. 479.
LOUIS II DE BOURBON l^J
Montpensier devint un des chefs du parti royal et un des adver-
saires les plus redoutables des huguenots. Voulant du tout imiter le roy
sainct Louys, son grand mirouer^ contre les infidelles, il se montra
d'une cruauté extrême envers les protestants, disant qu'à un hérétique
on n'estait nullement obligé de garder sa foy (i). On sait qu'il fut un
des plus ardents à conseiller le massacre de la Saint- Barthélémy et à
l'exécuter; et qu'il écrivit de Paris, le 26 août 1572, au maire et aux
échevins de Nantes pour les décider à massacrer les huguenots (2).
Vers la fin de 1579, tandis qu'Albert de Gondy, comte de Retz, ma-
réchal de France, était nommé gouverneur, de Nantes, le duc de
Montpensier obtenait le gouvernement de Bretagne. Félicité par le
maire et les échevins de sa capitale, le duc les remercia par une lettre
du 14 janvier 1570 (3). Mais il n'aUa prendre possession de son gou-
vernement que trois ans plus tard : il vint à Nantes , où il fit son en-
trée solennelle, selon la coutume, le 23 décembre 1672, par la porte
Saint-Nicolas (4). Il y revint, le 25 septembre 1576, accompagné de sa
seconde femme, Catherine de Lorraine, à laquelle la ville offrit en don
gracieux des dragées, des confitures , et six livres de soie plate de Gre-
nade, de diverses couleurs (5). Il était fréquent au xvi* siècle que les
administrateurs d'une province n'y vinssent que fort rarement. Les
grands seigneurs pourvus de ces importantes charges résidaient pour
la plupart auprès du roi. Le maréchal de Retz, gouverneur de Nantes
depuis 1569, ne fit son entrée dans la Ville que le 8 avril 1579, et il
reçut, à cette occasion, deux haquenées et trois pipes de vin, partie
d'Orléans, partie d'Anjou (6).
Les rapports les plus actifs qu'eut le duc de Bourbon avec le maire
et les échevins de sa capitale eurent pour objet la construction de la
ville neuve de Nantes.
(i) Brantôme nconte à ce sojet l'anecdote suivante, p. 482 :
• Quand on lui amenoit quelque prisonnier, si c'cstoit on homme, il luy disoit de plein
abofd seulement : • Vous estes un huguenot, mon amy ; je vous recommaide à M. Ba-
• belol. • Ce M. Babelot estoit un cordcllier, sçavant homme, qui le gouvernoit fort paisible-
ment et ne bougeoit jamais d'auprès de luy, auquel on amenoit aussy tost le prisonnier, et
luy, un peu interrogé, aussy tost condanmé à mort et exécuté. •
(a) Dictionnaire historique, géographique et topographique de Nantes et de l'ancien
comté Nantais, par M. J.-F. de Macé de Vaudoré; Nantes, Merson, i836, in-4*, p. 210.
(3) Histoire civile, politique et religieuse de la ville et du comté de Nantes, par l'abbé
Travers; Nantes, Forest, 1836-41, 3 vol. in-4, t. II, p. 421
^ Travers, t. IL, p. 442 ; Macé de Vaudoré, p. 4x2.
(5) Travers, t. II, p 463; Macé de Vaudoré, p. 2i3.
(6J Travers, t. II, p. 480.
TOME 1. ï8
l38 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
En iii8, la cité de Nantes avait été misérablement brûlée, Guy de
Thouars, dès les premières années du xiii* siècle, avait rétabli le châ-
teau près de la cathédrale et lui avait donné le nom de château de la
Tour-Neuve. Il avait fait commençât une nouvelle enceinte, plus éten-
due que Fancienne; elle a montait du château vers la cathédrale , de-
vant laquelle elle passait, et descendait vers TErdre, dont elle suivait
ensuite le cours sur la rive gauche, à peu près jusqu'à remplacement
de Fécluse actuelle ; puis elle traversait l'Erdre et allait contourner l'é-
glise Saint-Nicolas, pour descendre de là sur la Loire, dont elle remon-
tait la rive droite jusqu'au château. » (i) On y comptait cinq entrées
principales, toutes flanquées de deux tours et précédées d'un ouvrage
avancé, en forme de demi-lune, destiné à les couvrir. Cette enceinte
enveloppait une ville nouvelle qui avait pour centre la paroisse Saint-
Léonard.
En 1 364, Jeanne de Bretagne était venue à Nantes, après la mort de
son mari Charles de Blois , tué au combat d'Auray, et elle avait fait
réparer et continuer les fortifications.
En 1498, la reine Anne, devenue veuve, s'était occupée aussi des
remparts de la capitale de son duché. Mais la ville, quoique agrandie,
ne pouvait contenir le nombre toujours croissant de ses habitants, et
on avait conçu le projet d'une ville neuve au Marchix, sur le coteau de
la rive droite de l'Erdre. Des lettres de Charles IX, données à Paris le
25 août 1573, et confirmées trois fois (2), ordonnèrent l'exécution de
ce projet, que Henri III £sivorisa en Élisant entourer le faubourg du
Marchix d'une enceinte bastionnée de 1 ,600 mètres de circonférence.
Cette ville neuve ne fut pas établie sans de vives protestations de la
part du maire et des échevins de Nantes qui employèrent le duc de Mont-
pensier pour demander au roi de suspendre les travaux, déclarant « que
la dite construction aideroit à la peste, dommage et ruyne du païs, et
en conséquence porteroit grand préjudice à ce royaume », représentant
aussi qu'on a pris plusieurs maisons et jardins appartenant à de pau-
vres personnes qui viennent journellement réclamer le dédommage-
ment de la perte qu'elles ont subie (3).
(1) Notice historique sur le chdteau de Nantes et les anciennes fortijications de la ville ^
ptr le colonel du génie Allard; Nantes, Masseaux, 1 85 1, in- 16» p. 11.
(a) ATignon, 28 décembre 1574; Reims, 19 février iS/S; Paris, 2a août 1576 (Travers,
t. II, p. 481).
(3) Articles présentés le 10 avril 1^79 ao maréchal de Retz par le maire et les échevins
de Nantes (Travers, t. II, p. 481).
LOUIS II DE BOURBON I Sg
Le maire obtint encore du duc de Montpensier, le 3o septembre iSyg,
des lettres royales au sujet de cette ville neuve. Le 29 octobre suivant,
il implore la protection de M. de Gondy, évéque de Paris, pour £ûre
agréer au roi et au duc de Montpensier la cessation entière des travaux,
disant « que si Sa Majesté ne trouvoit pas la ville assez forte du côté du
Marchix, elle permît de la fortifier d'un boulevard ou de quelqu'autre
fortification au dedans ou au dehors de la ville proche Sauvetour, et
d'en prendre les frais sur les cinq mille livres ordonnées pour les ou-
vrages de la ville neuve (i) ».
Le duc de Montpensier était alors dans son château de Champigny,
en Touraine, d'où il veillait aux intérêts de sa province. C'est là qu'un
courrier vint le prévenir que les huguenots venaient de s'empa-
rer de Montaigu (i3 avril i58o). Aussitôt le duc invita les habitants de
Nantes à faire réparer la brèche du côté du Marchix et à s'approvision-
ner de vivres, au cas où les ennemis tenteraient le siège de la ville (2).
Enfin c^est de Champigny qu'il écrit à Henri III, le 20 juin i582, la
lettre suivante dont l'original est actuellement entre nos mains, lettre
où il reproduit au roi son avis sur la ville neuve de Nantes.
Sire, suyvant le commandement dont il vous avoit pieu
m'ohonnorer au dernier voyage que je feys en mon gouverne*
ment, je visité le lieu où Ton a cy devant prétendu faire con-
struire et édifier la ville neufve de Nantes, que je trouve d'une
merveilleuse entreprise et grande despence; oultre qu'elle ren-
droict ladite ville de beaucoup plus difficille garde qu'elle n'est
de présent, ce que je feis dès lors entendre à Vostre Majesté,
luy en envoyant mon advys, avec ung desseing de ce qu'il est
besoing fortifier à la porte de Sauvetout pour commander à la
montaigne de St-Sambin et garentir la ville de ce costé la, où
est le plus grand danger, et que vostre dite Majesté m'a de-
puis mandé avoyr eu agréable, ordonnant qu'il feust suivy,
dont les habitans dudit Nantes sont en bonne volonté. Et
neanlmoings j'ay sceu que au préjudice de cela aucuns auroient
obtenu commission pour continuer ladite nouvelle ville, qui
(I) Travers, t II, p. 485.
(3) Lettre du 16 avril 1S80, publiée par l'abbé Travers, t. II, p. 497.
140
REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
m'a donné occasion
finitivement, en 1624,
à la ville.
de vous escrire la présente pour vous
remémorer mondit advis et supplier
très humblement , Sire , avant qoc
passer oultre le faire revoyr avec ledk
desseing, que lesdits habitans m'ont
dict estre demeurez es mains de Mons»^
le duc de Retz, ayant bien opinion que
si ladite fortifl5cation est faicte suyvant
icelluy, il n'y pourra advenir inconvé-
nient de ce costé là, si ce n^est par trop
grande faulte et négligence. Vous sup-
pliant très humblement recepvoyr de
bonne part Tadvertisement que je vous
en fays , et No^e Seigneur vous
donner,
Sire , en très-parfaicte sancté , très
bonne et très longue vye. De Champi-
gny, ce XX"** jour de juing 1 582.
Vonstre très humble et très obéissant
sdbgect et serviteur.
LoYs- DE Bourbon
Peu après cette lettre le duc de Montpen-
sier, qui avait 69 ans, se démit de son gou-
vernement de Bretagne. Il mourut à Cham-
pigny, le 23 du même mois.
Le nouveau gourverneur pressa la con-
struction des fortifications, que Henri IV
acheva, en iSgg. En 1612, on travaillait en-
core à la ville neuve, mais on arrêta dé-
les travaux comme préjudiciables au lloi et
MADAME DE PARABÈRE I4I
MADAME DE PARABERE
Marie-Madeleine Coatquer de la Vieuville avait épousé en 1711,8
rage de dis-huit aos, César-Alexandre <)e Beaudéan, comte de Para-
bère. Cétait un gentilhomme poitevin peu doué pqur &ire bonne figure
dans le monde : il était jaloux de sa femme let ne Tétait pas sans raison.
11 devint lourdement ivrogne; il coudoyait les laqu^ dans T^ntichap-
bre du Régent, bâillait au Qez des femmes et renversait les cri^tavix. La
comtesse 4^ Parabèjre devint grosse : Richelieu et le I^égei\t a^vaient
Tun et l'autre des raisons de croire que c'était de leur iait. ,La comtesse
ne vivait pas avec son mari. On convint chez le Régent qu'un jopr que
Parabère serait ivre on le porterait dans le lit cie sa femme (i). Para-
bère les dispensa de jouer cette comédie, il mourut (2). « Pour le per-
sonnage qu'il faisait en ce monde, il eût mieux valu pour lui de le quit-
ter plus tôt » (3). Cest la réÇexion que ce^e mort inspire à Saint-
Simon.
C'est de ce comte de Parabàre qu'il e^t. question dans la lettre que
nous citons ici :
(i) Faur, Vie privée du maréchal de Richelieu,
(a) On ne sait pas quand cette mort arriva. Saint-Simon dit que ce fut vers la fin de l'année
1716; M"* de la G>ur, le i5 février 1718. Madame, dans sa correspondance, donne deux
indications contradictoires, d'après lesquelles on croit tour â tour que Parabère est mort au
printemps de 1716 et dans fautomne de 17 17. Cette contradiction ne saurait être un argu-
ment solide pour les critiques qui contestent Fanthenticité des lettres de Madame; c'est du
nfKHns un fait digne de remarque.
(3) Mémoires^ t XIIl.
142 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
A Marly ce 9 août 1 7 1 3
lai eu il quatre ou cinq iour des nouvelles de M<^ de Para-
bere de Troy ou il cou[c]hait qui est en fort bonne santé pour la
mienne va toujour en vomissant au sy tôt que iai mangée, ic
vous prie de faire porter chez M'^ Bourdain mon porterait de
Rigaut et de luy donner ce petit billet, que ce soit le plus pron-
temant que vous poure; ie fais milles amitié à vostre chère
famme et suis entieremant à vous
La comtesse de Parabere
Il faut auter la bordure de mon porterait avant que de le
porter chez M^ Bourdain qui demeure à Thostel de Soisons,
mais envoies luy aussy tôt ma lettre receue.
On le voit en cette lettre, Rigaud avait fait de M** de Parabère un de
ces portraits qui, par la noblesse du geste et Fampleur des draperies,
étaient si bien en harmonie avec le goût de la cour du vieux roi
Louis XIV. Le peintre avait représenté la jeune comtesse cassant de
ses doigts effilés la tige d'un lis, et il avait mis aux pieds de la dame un
négrillon dont le teint noir la rendît plus agréablement blanche. Ce
tableau, qui appartient à la famille de Parabère-Sancy, est actuellement
conservé au château de Boran, dans l'Oise. Vallée grava ce portrait.
L'estampe ne porte pas le nom de M** de Parabère. On y lit ces vers :
Sous le riant aspect de Flore,
Cette beauté touche les cœurs
Et, par le contraste cTun More,
Relève ses attraits vainqueurs (i).
D'ailleurs, M** de Parabère était belle, et ses portraits sont nom-
breux. Un tableau de Santerre, placé aujourd'hui dans le palais impé-
rial de Vienne, représente le Régent et sa maîtresse en Adam et en Eve.
Le duc d'Orléans eut le caprice de faire peindre la comtesse sous le
(I) Jusqu'à ces dernières années, on ignorait que cette gravure de Vallée d'après Rigand
fût le portrait de la comtesse de Parabère. Le hasard d'une visite mena MM. de Concourt au
château de Boran, où ils virent le tableau original conservé dans la fiunille de Parabère-
Sancy. C'est à une communication gracieuse de M. Edmond de Concourt que nous devons
les indications qu'on vient de lire sur le portrait de Rigaud et sur la gravure de Vallée. On ne
demande rien en vain sur le xviii* siècle à M. Edmond de Concourt.
MADAME DE PÂRABÈRE 143
casque et avec P^de de Minerve. La galerie du comte d'Houdetot
renfermait un « portrait en grands atours de M" de Parabère » par
Largillière. Enfin , le musée de Caen conserve un portrait de la com-
tesse par Antoine Coypel : elle y est représentée avec sa noire cheve-
lure, ses c yeux grenadins » et ses beaux bras nus, nouant à une guir-
lande qui Tenveloppe les fleurs apportées à pleins bras par un petit
nègre qui a, comme le More de Rigaud, la fonction de £aire paraître
le teint de sa maîtresse plus éclatant.
M» de Parabère brilla pendant la Régence, au milieu de ces gentils-
hommes qui s'appelaient des roués pour se distinguer de leurs valets,
qui n'étaient que des pendards. Elle fut la plus éclatante de ces dames
« de moyenne vertu, mais du monde » (1), frisées ras et poudrées, qui
les premières ouvrirent libéralement leur corset pour laisser voir une
poitrine rendue plus blanche par les veines bleues qu'elles y fiaiisaient
peindre (2). M** de Parabère siégea aux soupers du Palais-Royal entre
MM*" de Sabran, de Phalaris, d'Aveme, de Tencin, et elle y but, elle y
mangea plus et mieux qu'elles toutes. Elle y fut souveraine par son ap-
pétit. Les maux d'estomac dont elle se plaint, si gauchement d'ailleurs,
dans la lettre qu'on vient de lire, ne lui étaient pas coutumiers. a Le
joli corbeau noir » avait la chair fine, compacte, saine et in&tigable.
Le moyen qu'une femme frêle et maladive restât l'amie du Régent !
M** d'Averne eut une indigestion : elle en fut cruellement raillée.
Bien boire était au Palais-Royal la première vertu d'une femme,
ce S'enivrer, dit Madame, est chose fort commune en France, et M"* de
Mazarin a laissé une fille qui s'en acquitte à la perfection » (3). Le Ré-
gent, qui ne faisait rien médiocrement, se donnait à ses soupers comme
aux affaires publiques, tout entier. Il avait inventé un plat : les lai-
tances de carpe au coulis d'écrevisse. On buvait chez lui des vins mer-
veilleux : le tokay glacé, le sillery, le Chypre de la G)mmanderie. Ni
ces vins, ni les essences de gibier, ni les cuissots de chevreuil trempés
de madère, ni le marasquin, ni la liqueur des Barbades n'appesantis-
saient les beaux yeux de M" de Parabère. Qu'importait le reste? Le
Régent n'était pas jaloux. M" de Parabère n'était pas querelleuse.
Quand elle apprenait que son amant fréquentait les fîUes de l'Opéra,
elle en ressentait une inquiétude qui ne dépassait pas le soin de sa
^1) Saint-Simon.
(a) Cf. Lagrange-Chancel, Phitippiques ; 3' pfail., note 4; édition Lescuref i858.
(3) Lettres de la duchesse d'Orléans. *
144 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
santé. Madame dit qu'elle était sotte : nous voyons qu'elle écrivait mal
une lettre (i), mais elle savait boire le sillery dans un verre de Venise.
(i) On connaît plusietir» binks de M»^ de Pferabère à RSdièlietL En toid mris :
Ke me donnerés vous pat de vos nouvelles ? Mon amour ma tendheue mérite U TOttre, ie
ne iois pas nn instant tans estre occupes de tons, ie suis plus Mte de vous que famait, que
ne iieraige pas pour vous le prouver aussi vivement que je le resent. le vous repeteray aana
cesse que ie vous adore que ie vous aime de toute nK)n ame, ie donnerois ma vie pour vous le
prouver, ie vous embrasse mille et mille fois. (Catalogne de ta cottecCion d'autographes de
M. L***, avril 1844, n- 441)
le sens plus que jamais combien le vous aime, car il m^est impoasible de pouvoir nR
résoudre a voir la personne que vous sçaves {*), le luy avois mandé qu'D pouvoit venir
demain, mais ie suis résolue au lien de cela de luy écrire encore une fois et de rompre des
demain tout commerce avec luy. le croirois vous manquer si ie pensois autrement et la ten-
dresse que i'ai pour vous ne me le permet pas. Tout ce que ie souhaitte au monde est q ne
vous en soiie2 bieil persuadé et que vous m'dmies un peu. Te llnray assurément tout ce que îe
poorray pour que cela soit. Adieo, donûes moy de vos nouvelles et mandes moy quand ie
vous verray. (Bibliothèque de Rouen, fbnds Leber.) Cette lettre est signée du pseudonyme
de Mademoiselle de Villeroy.
le ne mérite pas aparament un instant de vostre souvenir, vous m*avies promis de me don-
ner de vos nouvelles, c'est traiter qui vous adore bien cruellemant, il faut que mon amour soit
bien vif et bien parfait pour tenir contre autant de mepns et dlndiferance. Si ie ponves voas
souhaiter quelque malheur se seroit de soufHr un iour se que vous me foitè sonfrir depuis
lontems, mais fe vous aime trop pou* désirer qnll vous arrive le moindre cbagriâ et le w
vous crois pas capable d'en avoir iames de cette espèce. Divertisses vous bien et soies bien
persuade que pouvant faire tout le bonheur de ma vie vous vous faite un plaisir d'en faire le
malheur, rien ne m'empêchera iames de vous adorer. le vais aller souper chez madame la
comtesse de Toulouse demain. lai envie dater à Gros bots, et mardy prendre les eaux. (Bl-
bHothèque de Roiten, fonds Leber.) Cette lettre est signée comme la précédente.
Ces trois lettres ont été publiées par M. de Lescure (Les MaUresses du Régent, i86o,in-i8>.
Écrites dit ans environ après ceHe que nous ûifsons connaître, elles té mo igneraient de sin-
guliers développements dans les fiiçons de dire de la comtesse, mais il est croyable que ces
lettres d'amour lui ont été dictées.
(•: Le Régent.
JACQUES TORELLY I45
JACQUES TORELLY
1608-1678
Giacomo Torelli, fils d* Antonio Torelli, patrice de Fano et comman-
deur de Tordre de Saint-Etienne de Toscane, naquit à Fano, en 1608.
Doué d'un génie inventif et d'une passion singulière pour la mécanique,
il changea les décorations du théâtre des SS. Jean et Paul à Venise, au
moyen de contre-poids et de cabestans. Il excita tellement Tenvie de ses
contemporains, qu'une tentative d'assassinat fut dirigée contre lui.
Torelli échappa à ce guet-apens, mais il y perdit plusieurs doigts.
Appelé à Paris, il s'acquit une immense réputation, et ses trucs ingé-
nieux contribuèrent au succès de V Andromède de Corneille (i65o). Les
Parisiens surnommaient Torelly, le grand sorcier. Dans toutes les fêtes
de la Cour, il jouait un rôle important. Loret, dans sa Muse historique
du 18 avril 1654, décrivant le ballet de Thétis et Pelée dansé par
Louis XIV, parle du célèbre machiniste :
Et jamais aux siècles passez
Les Vrgandes, ny les Qrcez,
Les Merlins, ny les Zoroastres,
Qui sçavoient par cœur tous les Astres,
Les Armides, ny les Maugis,
Ne firent de si beaux logis.
Que Torel, maître machiniste.
En fit paroître à l'improviste.
La pièce suivante, qui est entre nos mains, et dont voici le texte,
TOME I. 19
146 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
montre que Torelly avait part aux foveurs de Louis XIV. Elle nous
fournit aussi la mention exacte des fonctions quUl exerçait à la Cour :
En la présence des notaires du Roy au Chastelet de Paris
soubzsignez, M« Jacques Torelly, inventeur de machines pour
les balletz et commedies servans aux divertissemens du Roy,
a confessé avoir receu comptant en ceste ville de Paris de
M*? Claude de Guénégaud, chevalier, seigneur dudit lieu et du
Plessis Belleville, conseiller du Roy en ses conseilz et trésorier
de son espargne, la somme de trois mil livres en louis d^argent,
de laquelle Sa Majesté lui a faia don en considération de ses
services et pour luy donner plus de moyen de les continuer par
acquia patent du vingt deuxiesme septembre de Tannée der-
nière MVI^ cinquante quatre, signé, scellé et controUé. Et par-
tant ledict sieur Torelly se tient contant et bien payé de ladicte
somme de trois mil livres et en quicte ledict sieur de Guéné-
gaud, trésorier de Tespargne susdiae, et tous aultres. Faict et
passé ez estudes desdictz notaires le vingt neufviesme juillet
MVI^ cinquante-cinq et a signé
Decaron Fichbt
Torelly revint en Italie en 1662, et, malgré les propositions de
Louis XIV, qui voulait le nommer surintendant des bâtiments, il
n'abandonna pas sa chère retraite de Fano. Il fit construire, à ses
frais et d'après ses dessins, dans sa ville natale, le théâtre de la For-
tune, et il mourut le i** octobre 1678. Il légua aux Pères de l'Oratoire
une rente pour lui faire, tous les ans, un service solennel, dont il
composa lui-même la musique. Il laissa aussi le plan de son catafalque.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU I47
JEAN-JACQUES ROUSSEAU
En sortant, le i5 décembre 1757, de TErmitage où Tamitié de
M« d'Épinay lui avait procuré un asile, Rousseau se réfugia dans une
maisonnette située sur la colline. Il accepta ensuite, le i5 mai 1759,
d'habiter le petit château de Montmorency, qui était, ainsi que le grand,
la propriété du maréchal de Luxembourg. Cest dans cette profonde et
délicieuse solitude, au milieu des bois et des eaux, au concert des oi-
seaux de toute espèce , au parfum de la fleur d'oranger, que le philo-
sophe composa le cinquième livre de son Emile. De là aussi il dirigea
la publication de cette œuvre fameuse, qu'il considérait comme l'essence
même de sa doctrine. U Emile parut en 1762 et fut saisi par ordre du
Parlement, qui lança contre l'auteur un décret de prise de corps. In-
formé par des amis du danger qu'il courait, le solitaire refusa de fuir,
et, le 7 juin, il écrivit à M** de Créquy : « Je vous remercie. Madame,
de l'avis que vous voulez bien me donner ; on me le donne de toutes
parts, mais il n'est pas de mon usage. J.-J. Rousseau ne sait pas se
cacher. » Le lendemain il adressa à M. de la Popelinière une lettre
restée célèbre : c'est la dernière qu'il écrivit à Montmorency, car, dans
la nuit du même jour, un avis positif du prince de G>nti le détermina
à s'enfuir. Il abandonna sans retour cette retraite où il avait passé des
jours si heureux avec sa bonne et simple gouvernante, avec sa vieille
chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt.
Cette forêt où, chaque jour, avec ce chien, qui n'était pas son esclave
mais son ami, il se réfugiait, cherchant quelque coin sauvage où il pût
croire que jamais homme n'avait pénétré avant lui, cette maison où il
rentrait, trouvant son couvert mis sur la terrasse, soupant de grand
appétit, ce jardin où il avait coutume de se promener le soir et de chan-
ter quelque air sur son épinette, avant d'aller jouir de ce repos de corps
et d'âme cent fois plus doux que le sommeil même, tout cela il allait le
148 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
fuir et en même temps perdre le calme le plus constant qu'il ait jamais
goûté, lorsqu'il écrivit à M. de la Popelinière la lettre que nous
avons mentionnée plus haut et dont nous publions le fac-similé. EUe
porte la suscription suivante :
A Monsieur Monsieur De la Pouplinière
rue de Richelieu
à Paris
Elle est scellée d^un cachet rouge avec sa devise : vrrAM impekdere
VERO-.
Nous avons cru qu'il n'était pas sans intérêt de donner de cette pré-
cieuse lettre une figuration plus exacte et plus conforme à Torigioal
que la simple publication du texte.
Au sortir du royaume, Rousseau avait mis dans la matinée du
14 juin le pied a sur la terre de justice et de liberté ». Mais accueilli en
Suisse par un autre arrêt de prise de corps, il avait dû se placer sous la
protection du roi de Prusse, à Motiers, dans le Val Travers. Chassé de
ce nouveau séjour par les émeutes qu'avaient excitées a parmi la ca-
naille » les Lettres de la Montagne^ expulsé par le bailli de son dernier
refuge dans l'île S* Pierre, sur le lac de Bienne, il avait suivi David
Hume en Angleterre et trouvé, selon son goût, à Woolton, dans le
Derbyshire, un asile agréable et solitaire, qui ne lui laissait d'autre
vœu à former que celui d'y mourir en paix. Pourtant, le 3o avril 1767,
il brisa brusquement cette hospitalité, et revint en France, sous le nom
de Renou ; il céda au désir d'aller finir ses jours près de Gisors, dans le
château de Trye, que lui offrait le prince de G)nti. Froissé dans ses
relations avec ceux qui composaient la maison, il obéit à la voix de
l'honneur et sortit avec éclat de chez le prince ; il s'établit à Bourgoin,
au fond d'une vallée humide, mais il y ressentit bientôt les douloureuses
atteintes d'un mal d'estomac a accompagné d'enflure et d'étouffement »
qui le mit dans l'impossibilité d'herboriser et lui donna une extrême
difficulté d'écrire ou de lire ; attribuant à l'air et à l'eau du pays maré-
cageux son mal, il vint, vers la fin de janvier 1769, chercher à Mon-
quin, sur la hauteur, un air plus pur que celui de la vallée; il avait
accepté un logement solitaire, qui devait borner ses désirs et où il espé-
rait trouver quelques heures de douceur et de paix en attendant la
dernière; mais là, aussi bien que dans ses autres retraites, son génie
complexe et délicat s'embarrassa aux rapports familiers de la maison. Il
les subit cependant quelques mois, essayant d'échapper aux tourments
r
r.
f
>
JEAN-JACQUES ROUSSEAU I49
en s^entretenant avec ses amis et en soignant ses intérêts devenus ceux
de Thérèse I^ Vasseur, qui s^était faite sa compagne depuis sa fuite du
royaume. En août 1768, Renou avait agi en sorte qu'elle pût le suivre
avec honneur, et il avait rendu indissoluble un attachement de vingt-
cinq ans; mais la tendre et pure fraternité dans laquelle il vivait avec
M"* Le Vasseur ne changea pas de nature par le nœud conjugal; femme
par la force des liens, M»« Renou resta sœur par leur pureté.
Cest de Monquin que Renou écrivit la lettre suivante, adressée à
oc Monsieur Tabbé Borin, chanoine de Vienne, à Sirisin (Serezin) » ;
cette pièce ne figure pas dans la correspondance imprimée du philosophe :
A Monquin, le 19 mare 1769.
Bien des remercimens, Monsieur, et salutations pour vous,
pour Monsieur votre père et pour tout ce qui vous appartient.
J'écris trop difiBcilement Taprès-midi pour pouvoir vous ré-
pondre en détail. J'inscris cet à compte avec les autres pour
acquiter le tout à la fois. Cependant vous m'obligerez de ne
faire plus d'envois en détail jusqu'à ce que j'aye eu l'honneur de
vous revoir et de prendre avec vous d'autres mesures. J'ai
l'honneur de vous saluer. Monsieur, très humblement et désire
que dans peu ce soit de plus près. j.
Mad«. Renou est actuellement à Vêpres. Elle sera très sen-
sible à l'honneur de votre bon souvenir.
Au 19 mars, Renou était depuis un mois et demi à Pair pur de Mon-
quin ; sa santé s'y était à peine raffermie; on voit, par sa lettre, qu'il
souf&ait toujours à écrire. Pourtant il allait quitter la hauteur; il atten-
dait que la fonte des neiges eût rendu les chemins praticables. Sachant
très-bien ce qu'il voulait faire, mais ignorant ce qu'il ferait, il ne pou-
vait fixer à M. Borin une nouvelle adresse pour l'envoi des autres à-
comptes. A la fin d'avril , il fit une violente rupture avec son hôte de
Monquin, partit en mai et vint à Lyon. Passa-t-il par Vienne pour y
voir le chanoine ? On ne sait. Il suffit que sa lettre offre un exemple de
rintelligence minutieuse et inquiète qu'il appliquait à régulariser toutes
choses.
l5o REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
ÉTRENNES PRINCIÈRES
iSgi ET 1478
En 1 388, Louis, duc d^Orléans, donnait quatre draps de soie, du prix
de cent francs d*or, à ceux qui lui avaient apporté des étrennes de la
part du Roi, de la Reine et des beaux oncles de Berry et de Bour-
gogne (i); en iSqi, il gratifia de six gobelets d'argent ceux qui lui ap-
portèrent les étrennes qui lui étaient envoyées par les mêmes person-
nages de la Maison de France, ainsi que par le duc de Bourbon et par
Madame Valentine :
Loys, filz de Roy de France, duc d'Orliens, conte de VaJoiz
et de Beaumont, à nostre amé et féal trésorier Jehan Poulain
salut et dilection. Savoir vous faisons que nous somes tenuz à
Pierre Luillier, changeur, demeurant à Paris, en la somme de
six vins frans pour six gobelles d'argent vermeulx dorez, poin-
çonnez, pesans ensemble douze mars d^argent au feur de dix
frans le marc, valent la diae somme de VI^^ jfrans, lesquieulx
nous avons fait prandre et achetter de lui ledit pris, et yceulx
avons donné à ceulx qui nous ont apporté les estraines de mon-
seigneur le Roy, de madame la Royne, de beauz oncles de
Berry, de Bourgoingne et de Bourbon, et de nostre très chière
et très amée compaigne la Duchesse, le premier jour de janvier
derrenier passé, à chascun d'iceulx un des diz gobelles. Si vous
mandons expressément que des deniers de noz finances audit
Pierre Luillier paiez et délivrez ladicte somme de VI^"^ frans, et
nous voulons que par raportant ces présentes avesques quit-
tance sur ce dudit Pierre la diae somme soit allouée en voz
(i) Le Roux de Lincy, les Femmes célèbres de l'ancienne France ; Didier, Paris, 1848,
p. 4i5etsiriv.
ÉTRENNES PRINCIÈRES l5l
comptes et rabatue de vostre recepte par noz amez et féaulx
gens commis à l'audition de noz comptes sans contredit, non
obstant quelxconques ordonnances, mandemens ou deffenses à
ce contraires. Donné à Paris le. XVIII«. jour de janvier Tan
de grâce mil CGC IIII ^^ et treize.
Par Monseigneur le Duc
J. Gilet
Cest là un exemple des échanges coutumiers entre princes au pre-
mier jour de Tannée : Madame Valentine, en 1 394, acheta pour le Roi
un fermeillet d^or garni d*un gros rubis et de six grosses perles ; pour
les filles du Roi trois paires de patenôtres, et pour le duc de Bourgogne
et le duc de Berry deux gros diamants (i). En 1396, elle ofifrait à la
reine Isabeau un tableau d'or, à une image de Saint-Jehan, garni de
neuf balais, d'un saphir et de vingt et une perles.
Les serviteurs préférés avaient également part aux munificences que
ramenait le jour de Pan. En 1402, Louis d'Orléans avait donné en
étrennes à son écuyer, Jacques du Porchin, six tasses d'ai-gent dorées,
du prix de cent livres tournois ; présent bien analogue à celui que
mentionne notre charte : «c six gobelles d'argent vermeulx dorez ».
La seconde pièce que nous publions est relative aux étrennes que le
duc d'Orléans, qui fut plus tard Louis XII, envoya à Madame Jeanne,
sa femme, en l'année 1478.
Je Gharles Darbouville, escuier tranchant de Monseigneur le
Duc^ confesse avoir receu de maistre Loys Ruze, trésorier de
Madame la Duchesse mère de mondit seigneur, la somme de
douze livres tournois, pour ung voiage que j^ay fait partant de
Blois le II !• de ce présent mois à Lynières porter les estrennes
que mondit seigneur a envoyées à Madame sa femme, où j'ay
vacqué seze jours, qui est au feur de XV solz par jour. De la-
quelle somme de douze livres tournois je quite madite dame,
sondit trésorier et tous aultres. Tesmoing mon seing manuel cy
mis le XX« jour de janvier Tan mil IIII^ soixante dix huit.
Darbouville
(i) Partie de joyaalx d'or et d'argent pris et achetés par Madame la Duchesse d'Orléans à
ses estraines du premier Janvier (Le Roux de Lincy, op. land., p, 416).
l52 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV
MORT ET FUNÉRAILLES
BULLETINS DE LA SANTÉ DE LOUIS XV
RELATION DE LA CÉRÉMONIE DU VIATIQUE
PAR LE DUC DE PENTHIÈVRE
LETTRE DE CONVOCATION AU SERVICE SOLENNEL DU FEU ROI
Le mercredi 27 avril 1774, Lx>uis XV, qui avait couché â Trianon, se
réveilla « incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courba-
ture » (1). Pour fuir le mal, il suivit en carrosse la partie de chasse pro-
jetée, mais il revint, vers les 5 heures et demie, s'enfermer chez M** Du
Barry; il prit des lavements, ne mangea point, se coucha de bonne
heure ; la nuit fut mauvaise ; les maux de reins se firent sentir, et Le-
monnier, premier médecin ordinaire, trouva de la fièvre. Louis XV,
qui dans tous les modes de la vie se montrait gentilhomme accompli,
ne savait pas noblement souffrir; il était douillet, pusillanime, se plai-
gnait très-souvent et très-fort, moitié de peur-, moitié de douleur; il
ennuyait. Il fit éveiller M"* Du Barry, qui, fsimiliarisée, ne prit pas
d'inquiétude à ses gémissements. D'ailleurs la maîtresse était confiante.
Rassurée par les soins que le Roi avait toujours eus pour sa santé, elle
(i) Relation de la dernière maladie de Louis XV par le dac de Uancotut, en 1774 grand
mattre de la garde-robe, par la survivance de son père le duc d*Estissac, qui en avait la
charge. Il poru plus tard le nom de La Rocbefoucauld-Liancourt et mourut en mars 1837.
Cette relation, malheureusement incomplète, a été réimprimée par M. Sainte-Beu\'e dans
SCS Derniers portraits littéraires; Didier, i858, p. 497
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV l53
s^abusa selon son intérêt, et ne crut pas à la gravité du mal, parce
qu'elle ne pouvait croire à la fin de sa propre fortune. Toutefois elle
n'hésita pas à isoler le malade, et, pour le soustraire aux influences de
sa Emilie et de ses courtisans, elle résolut de le retenir près d'elle jus-
qu'à la guérison.
JEUDI 28 AVRIL
Le premier médecin ordinaire était incertain sur l'issue de la
maladie et désirait vivement ramener Louis XV à Versailles, mais il
restait £aiible devant la volonté bien arrêtée de M"* Du Barry. Il ne con-
venait pas cependant qu'un Roi Très-Chrétien pût mourir chez sa maî-
tresse, et d'ailleurs l'exiguïté de la chambre rendait le service royal
très-embarrassant. Lamartinière survint pour parer au scandale. Le
premier chirurgien avait des façons libres jusqu'à l'indécence, et, grâce
à elles, il avait pris sur Louis XV l'ascendant que donne l'habitude
d'une franchise brutale sur le malade qui a besoin de la vérité. Il com-
battit facilement la décision inspirée au Roi, qui, ce jour même, 28 avril,
vers 4 heures, fut conduit en robe de chambre, dans son carrosse, à
Versailles. D'après le journal de Hardy (i), la distance de Trianon à
Versailles fut franchie en trois minutes. M. de Liancourt dit, plus vrai-
semblablement, que le carrosse alla au pas. Jusqu'alors personne n'a-
vait pu pénétrer auprès du Roi. On n'avait pas des nouvelles précises,
et l'on répétait seulement que le Roi était incommodé d'une légère in-
disposition. Hardy, d'ailleurs, s'est &it ainsi Técho des bruits qui cou-
rurent à Paris :
28 avril 1774. — Ce jour on apprend que le Roi venoit
d'avoir au château de Trianon dans le parc de Versailles comme
une espèce d'indigestion si considérable et dont Sa Majesté
avoit été tellement affaiblie qu'on n'avoit pas cru devoir le trans-
porter dans son appartement du château de Versailles, ce qu'on
ne fait que le jeudi quand on s'aperçut de la fièvre. On avoit
(i) Hardy, anden libraire, demeurant sur la paroisse de Saint-Germain-rAaxerrois, tint,
de 1764 à 1790, un long et corieax fonmal. Ce |oamal, intitulé : Mes loisirs ou Journal
d'épénements tels qt^ils parHemtent à ma counaissanee, est conservé à la Bibliothèque
nationale, ms. te. 6681. Ce manuscrit est presque entièrement inédit. Quelques extraits de
ce journal, rdatifo à la maladie de Louis XV, ont été donnés dans la Nouvelle Revue ency-
chpédUpie, publ. parDidot, t. V, 1848, in-8 (p. 376 à 387). Les extraits et les bulletins
que nous citons d'après le manuscrit original n'ont pas été publiés.
TOME I. 20
l54 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
mis le Roi en robe de chambre dans son carrosse, et on avoit
fait le trajet en trois minutes. On disoit que ce prince s^appe-
santissoit de jour en jour au point de ne plus pouvoir monter à
cheval pour chasser qu^avec la plus grande peine (i).
Dès que rindisposition du Roi fut connue à Paris, tous les princes,
tous les grands officiers accoururent à Versailles; mais ib virent à
peine Louis XV : M"' Du Barry, qui Pavait suivi , se tenait autant que
possible renfermée seule avec lui.
VENDREDI 29 AVRIL
La fièvre, les douleurs de tête avaient augmenté dans la nuit. Les
médecins Lorry et Bordeu avaient été mandés de Paris. M" Du Barry
avait désigné Lorry (2), parce quUl était à d'Aiguillon, qui la gouvernait.
Bordeu la soignait depuis son enfance, «c il Tavait vue dans toutes les
« différentes époques de sa vie. Il Tamusait par ses contes et par sa gaieté,
« et avait encore plus de crédit que personne sur ^n es[>nt » (3). Las-
sone, bien que médecin de la Dauphine, leur fut adjoint (4). Une sai-
gnée fut résolue pour huit heures et fut faite sans que la fièvre diminuât.
A midi, les médecins, les chirurgiens réunis déclarèrent la nécessité d'une
seconde saignée pour 3 heures 1/2, et d'une troisième pour la nuit. Le
roi en prit peur : « Une troisième saignée », dit-il, « c'est donc une ma-
ladie ! une troisième saignée me mettra bien bas, je voudrais bien qu'on
ne me fît pas une troisième saignée. Pourquoi cette troisième sai-
gnée? » Il était admis à la Cour qu'une troisième saignée serait suivie
des sacrements, et par là même du renvoi de la favorite. Les ennemis
de M"* Du Barry provoquaient cette saignée ou du moins la désiraient.
Les amis la redoutaient, et ils réussirent à l'éviter ; la médecine com-
plaisante de Bordeu et de Lorry imagina la seconde saignée si copieuse
qu'elle pût dispenser d'une autre. Le Roi perdit à peu près la valeur de
quatre grandes palettes ; il en fut très-a£&ibli ; il fistisait à chaque ins-
tant les mêmes questions aux médecins sur sa maladie, sur ses remè-
des, sur son état. « Vous me dites que je ne suis pas mal et que je serai
bientôt guéri, leur disait-il, mais vous n'en pensez pas un mot; vous
(i) Hardy, ms., t II, p. 337.
(3) Lorry était le régent de la Faculté de médecine de Paris.
(3) Relation du duc de Uancourt, édition Sainte-Beuve, p. 533.
(4) • Les médecins sont Lorry, LenKumier, Lassone et Bordeu. Bouvard est écarté par
M"* Du Barry, qui dit: Moi, je veux Bordeu, • Hardy, t. II, p. 339.
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV l55
devez me le dire (i). Ceux-ci protestaient de dire la vérité, et le roi
ne s'en plaignait, n'en geignait, n'en criait pas moins , n'ouvrant la
bouche, dans Fétat d'afiaissement où il était, que pour geindre et parler
de lui à la Faculté... La Faculté était composée de six médecins, cinq
chirurgiens, trois apothicaires ; il aurait voulu en voir augmenter le
nombre. Il se faisait tâter le pouls six fois par heure par les quatorze; et
quand cette nombreuse Faculté n'était pas dans la chambre, il appelait
ce qui en manquait pour en être sans cesse environné, comme s'il eût
espéré qu'avec de tels satellites la maladie n'oserait pas arriver jusqu'à
Sa Majesté... Lemonnier lui ayant dit qu'il était nécessaire qu'il fît voir
sa langue, et le lit n'étant ouvert que de façon à laisser approcher à la
fois l'un d'eux, il la tira d'un pied, appuyant ses deux mains sur ses
yeux, que la lumière incommodait, et la laissa tirée plus de six mi-
nutes, ne la retirant que pour dire après l'examen de Lemonnier :
A vous , Lassone ; et puis : A vous , Bordeu ; et puis : A vous ,
Lorry, etc.; et puis, et puis enfin, jusqu'à ce qu'il eût appelé l'un après
l'autre tous ses docteurs, qui témoignaient chacun à leur manière la
satisfaction qu'ils avaient de la beauté et de la couleur de ce précieux
et royal morceau. Il en fut de même, un moment après, pour son
ventre, qu'il fallut tâter; et il fit défiler chaque médecin, chaque chi-
rurgien, chaque apothicaire, se soumettant avec joie à la visite, et les
appelant toujours l'un après l'autre et par ordre » (2).
Les médecins s'obstinaient à voir dans la maladie une fièvre humo-
rale; mais l'accablement continuel du Roi commençait à leur fistire
craindre une fièvre maligne. Vers 10 heures du soir, une lumière ap-
prochée par hasard du visage du malade fit voir sur le front et les joues
des rougeurs. Tout le monde reconnut la petite vérole (3).
Le mal était connu ; il avait un nom ; il semblait en quelque sorte
moins grave, et ceux qui étaient intéressés à la guérison furent, au pre-
mier moment, hors de crainte ; ils allaient jusqu'à croire que le Roi
(i) Relation du duc de Uancùurt, p. 5i3.
(2) /rf.,p 514.
(3) Le Roi avait été attaqaé de la petite vérole, une première fois, aux Tuileries, le 36 fé-
vrier 1728. Soulavie (t. II, p. 149) rapporte aiosi les bruits qui couraient sur l'origine de la
leooode atteinte que Louis XV eut de ce mal : • Le Roi se livra, cette fois, i raveature« à une
petite fille qui lui plut et qui, depuis quelques heures, avait la petite vérole ; elle l'inocula une
seconde fois dans le sang de ce prince, qui, dans sa jeunesse, avait eu cette maladie. Le Roi,
de son côté, lui donna, en échange, la maladie mal guérie qui le détruisait lentement depuis
quelques années et qui avait résisté à tous les remèdes possibles. • Hardy nous apprend, de
plus, que cette petite fille avait 16 ans, était fort jolie, et que la Du Barry Tavait procurée au
Roi. Ladite fille avait été emportée en trois jours par la petite vérole.
l56 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
était en bon état, puisqu'il avait la petite vérole. Leur joie fiit
courte. Malgré Tespérance que Lemonnier essayait d'inspirer, il était
manifeste que l'état du Roi était plus facheuK même que celui d'un autre
malade du même âge et atteint de la même afifection. Louis XV avait
les yeux fixes et hagards; son affaissement était tel qu'il ne se plaignait
plus. On s'était arrêté au projet de lui taire le nom de sa maladie, parce
qu'on redoutait sa pusillanimité; mais, lorsqu'il l'apprit, il témoigna à
peine de l'inquiétude. Il eut la nuit très-mauvaise.
SAMEDI 3o AVRIL
Dès le matin, les médecins réunis en consultation se décidèrent pour
les vésicatoires. En même temps on affichait à Paris, à l'Hôtel de ville
et rue Cassette, chez le Gouverneur, le maréchal de Brissac (i), un bul-
letin manuscrit dont Hardy a conservé à peu près la teneur :
Le bulletin de la maladie du Roi, de Versailles, 3o avril,
7 h. 3/4 du matin porte que « Sa Majesté avoît passé une nuit
moins orageuse, que la petite vérole s^étoit déclarée la veille à
1 1 h. 1/2 du soir; que l'éruption se faisoit avec progrès, qu'il
n'y avoit de la fiebvre que ce qu'il en falloit, qu'on alloit lui
appliquer les vessicatoires ; que d'ailleurs le Roi étoit aussi bien
qu'il pouvoit être pour sa situation présente. »
Bien que le bulletin annonçât que la situation du Roi était aussi
bonne que possible, personne ne se méprit sur la gravité du mal et ne
douta que Louis XV en succomberait ; on se répéta bientôt que les vé-
sicatoires posés n'avaient que peu donné. D'ailleurs la conduite avilie
du Roi l'avait fait particulièrement mépriser, et rien de lui n'intéressait
plus le public. « On ne voyait point... de gens inquiets courir, s'em-
presser, s'arrêter pour savoir de ses nouvelles. Tout avait l'air calme
et tranquille, et tout était joyeux et content » (2). Toutefois il y eut
(i) HâTdy, p. 33i.
(a) Relation du duc de Uancourt, p. Ssa. t L'efiet éuit bien difiérent dans le peuple que
treote ans auparaytnt, où le même Roi, malade à Metz, aorait réellement trouvé dans sa ca-
pitale un millier d'hommes assez fous pour sacrifier leur vie pour sauver la sienne. ■ On peut
rapprocher de cette appréciation un fiiit recueilli par Hardy et qu'il cite pour bien marquer
rindifférence des corps de l'Etat relativement à la maladie du Roi: • Un chanoine de l'église
de Paris disait qu'en 1744 on avait peyé 6,000 messes pour le réublissemeot de Louis XV,
en 1757, 600 après Fattentat de Damiens, et actuellement seulement trois. •
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV 167
comme une sorte de manifestation officielle en faveur de Louis XV:
A 8 h. m. 1/4 du soîr, dit Hardy, les bourdons de N. D.
annoncent à tout Paris la gravité de la maladie du Roi. Uabbé
de Si* Geneviève fait découvrir la châsse de cette sainte, seule-
ment par les pieds.
Les comédiens françab et italiens annoncent que, quoique la
maladie du Roi n'ait rien de grave, il leur est enjoint d'inter-
rompre les spectacles jusqu'à nouvel ordre et de rendre l'argent
à ceux qui voudroient le reprendre (i).
L'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, ardent apôtre des
fréquentes communions, était arrivé à Versailles pour solliciter en public
l'administration du Roi, mais avec la secrète intention de la retarder
autant qu'il le pourrait. Les canons de l'église exigeaient que le Roi,
avant d'être administré , renvoyât sa maîtresse. Richelieu, d'Aiguillon,
d'Aumont, amis de M** Du Barry, tendaient à retarder l'administra-
tion du viatique à Louis XV, afin d'éviter à la comtesse la honte d'être
chassée. Ils avaient pour eux le parti des Jésuites, dont Christophe de
Beaumont était le chef. Ce parti s'était servi de M"»« Du Barry pour
anéantir les parlements, pour soutenir le duc d'Aiguillon et pour ruiner
la Êiction de Choiseul; il ne consentait pas volontiers à déshonorer ca-
noniquement celle dont l'archevêque de Paris ^^t toujours dit très-
haut, dans tous les temps, qu'elle avait rendu^^^religion les plus si-
gnalés services. Au contraire, les amis du duc de Choiseul, peu dévots
d'ailleurs, avaient hâte que le Roi fût administré et renvoyât la favo-
rite, qui avait si bien travaillé à leur disgrâce (2). D'ailleurs le malade
lui-même croyait à l'efficacité d'un acte de contrition ; il savait en avoir
besoin; on était sûr qu'il demanderait les sacrements.
Mesdames souhaitaient de voir arriver a le moment où la piété de leur
père lui ferait désirer cette consolation » ; les ennemis du tripot na-
geaient dans la joie (3). Mais ces diverses agitations autour « de la con-
science et des remords du Roi » n'avaient encore qu'une direction un
peu vague ; les jours suivants , elles prirent le caractère de violentes in-
trigues.
(i) Hardy, ms., t. II, p. 329.
(2) Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, par Soulavic, t II.
(3) Relation du due de Liancourt, p. 323.
l58 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
DIMANCHB I*' MAI
Cependant d'autres bulletins venaient porter des nouvelles de la santé
du Roi à Paris, sans que la population en prît autre chose qu'un accrois-
sement de mépris. Le peuple n'avait que Êiire d'apprendre la qualité
des unnes royales et se nooquait. D'ailleurs il ne doutait pas, tant il la
souhaitait, que l'issue ne fût mauvaise pour Louis XV ; et dès ce jour
il ne cherchait à saisir sous les aveux déguisés des bulletins que les
symptômes de la prochaine réalisation de son désir :
Le bulletin du matin, affiché à la porte de T Hôtel de Ville,
portoit que le Roi avoit passé une assez mauvaise nuit, mab
que Sa Majesté étoit un peu plus tranquille.
Celui du soir portoit que les vésicatoires appliqués la veille
aux deux jambes n'opéroient point et que la fièvre étoit tou-
jours forte.
7 heures du soir. — ^éruption a fait encore quelque progrès
depuis ce matin, surtout sur le corps et sur les membres. . Les
boutons grossissent, la fièvre est d'un degré plus moindre,
Tassoupissement est beaucoup modéré ; les urines sont louables
en quantité et qualité.
Au reste, Versailles prenait peu de garde de Paris et de son arche-
vêque, Christophe de Beaumont (i), qui envoya Tordre d'exposer le
Saint-Sacrement dans toutes les églises de la ville et des Éaïubourgs, et
qui rendit une ordonnance pour faire savoir que :
Quoique la maladie du Roi ne présente aucun danger pres-
sant, la piété de Sa Majesté Ta portée à désirer que Ton com-
mençât le plus tôt possible les prières des quarante heures.
Le Dauphin et ses frères, M°» la Dauphine et les grands ofi^ers,
(i) Christophe de Beaumoot éttit lui-mlfDe «tladt. On lit dans le foomal de Htrdy, à It
dite du a8 cyril 1774 :
• On débitoit aussi que l'archevêque de Paris (Christophe de Beaumont), nonobstant la
bonne contenance qu'il affectoit de faire et ses fréquents voyages de Paris à Conflans et de
Conflans à Paris, s'affoiblissoit aussi journellement et par degrés, prenant tout droit, quoiqu'à
pas lents, le chemin de l'éternité. Il avoit, disoit-on, deux attaques de sa cholique régulière-
ment par chaque seouine, ce qui le mettoit dans le cas d'user très fréquemment des bains qu.
ne pouvoicat à la longue que rincommoder beaucoup en lui devenant inutiles. •
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV l5c)
rassemblés à Versailles, « qui était le pays du déguisement », allèrent avec
une grande exactitude aux prières des quarante heures ; mais Tarchevê-
que de Paris n'en fut pas mieux reçu pour son zèle officieux. Lorsqu'il
se présenta pour voir le Roi malade, il fut arrêté dans Tantichambre par
le maréchal de Richelieu, et comme il attestait, pour vaincre cette ré-
sistance, que M»« Du Barry était son amie : a Oui , monsieur, lui ré-
pondit le maréchal, votre amie ! elle est si bien votre amie, qu'elle m'a
« dit hier : Que M. l'archevêque nous laisse, il aura sa calotte de cardi-
« nal. Cest moi qui m'en charge et qui en réponds. »
LUNDI 2 MAI ET MARDI 3 MAI
Dès le matin, on connut à Paris la £smsse démarche de l'archevêque,
mais on ne sut pas à quelle intrigue elle était due. On l'attribua à un
redoublement du mal :
On apprend que rarchevêque de Paris, qui s'est rendu à
Versailles n^a pu voir le Roi, et que les seigneurs se sont
opposés à ce qu'on parie à Sa Majesté pour ne pas la trou-
bler.
L'esprit public n'acceptait pas d'autre issue que la mort du Roi, et il
ne se laissait pas tromper par les termes rassurants des bulletins, qui
étaient rédigés avec moins de bonne foi à mesure que l'opinion se mon-
trait plus contraire. Le 2 mai, les médecins étaient fixés; l'affaissement
continuel du malade ne laissait que peu d'espoir, même à M°>« Du
Barry. Bordeu l'avait prévenue. Il avait dit, dès le début : ti Lai petite
vérole, à soixante-quatre ans, avec le corps du Roi, est une terrible ma-
ladie, 9 et déjà, la veille au matin, il avait averti la favorite, avec ces
façons franches et même dures qui lui étaient propres; Lorry n'avait
pas caché ses craintes à M. d'Aiguillon; cependant les bulletins témoi-
gnaient de moins d'inquiétude :
7 heures du matin. — La fiebvre a eu le même cours que la
nuit précédente, mais elle a été plus modérée, le sommeil de
Sa Majesté a été plus long et plus tranquille, les pustules sont
plus abondantes ; on est content des urines et des vésicatoires,
qui font beaucoup d'effet.
8 heures du soir. — La fiebvre a été beaucoup moindre au-
l6o REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
jourd'hui, les boutons grossissent, et quelques uns des premiers
commencent à blanchir : la tête et la respiration sont très
libres, Sa Majesté a beaucoup de part à la conversation. Ses
urines et ses évacuations du ventre sont toujours très louables.
Les vésicatoires continuent toujours leur bon effet.
Le bulletin du mardi matin, 3 mai, plus politique que médical, n'a-
vait pour objet que de prévenir Tagitation des esprits :
8 heures du matin. — La fièvre n'a presque pas augmenté
cette nuit pendant le temps qu'elle a duré ; la peau a conservé
de la moiteur. Sa Majesté n'a pas dormi à cause des déman-
geaisons importunes du nez et du menton, les boutons sont
bien nourris par tout le corps, et les premiers se disposent fa-
vorablement à la suppuration. Les urines sont belles et les
vésicatoires continuent à faire un bon effet.
Une dame fut arrêtée « pour avoir voulu contrôler » ce bulletin (i).
La vigilance de la police croissait en raison même de TindifTérence
générale. « Tout Paris, dit Hardy, était rempli de mouches qui épiaient
les discours des citoyens, et les forçaient d'user de la plus grande
circonspection dans leurs paroles. »
MERCREDI 4 MAI
Le premier bulletin de ce jour marquait l'intention encore plus évi-
dente de séduire les esprits :
5 heures du matin. — La nuit a été aussi bonne qu'elle pou-
voit être quoique sans sommeil ; le Roi n'a pu dormir à cause
de ses yeux qui lui faisoient mal. Il a été agité et a eu une petite
augmentation de fièvre qui est tombée actuellement; Sa Majesté
ne peut-être mieux dans les circonstances présentes. Voilà la
nuit du 5 passée heureusement, les urines sont belles et cou-
lent bien.
Toutefois l'état du malade laissait, peu d'espoir. D'Aiguillon alla
(I) Htrdy, p. 329.
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV l6l
prendre les ordres du Roi relativement & M** Du Barry. « Il &ut la
mener sans bruit dans votre campagne à Ruel, lui dit le Roi ; je saurai
gré à M*' d'Aiguillon des soins qu'elle prendra pour elle » (i). M»» Du
Barry vit encore le mourant le 4 mai au soir, lui promit de revenir à
la G>ur à sa convalescence. On observa que le moribond saisit les mains
et le sein de sa maîtresse, en témoignant le regret de perdre tant de
beautés. A peine était-elle sortie qu'il la demanda (2).
A partir de ce moment, la maladie empira, sans que toutefois il en
fût rien marqué dans les bulletins :
7 heures du soir. — La suppuration qui avoit paru languir
pendant quelques heures a repris son cours et a fait un progrès
sensible ce soir. Sa Majesté est fort tranquille et a peu dormi
cet après midi. Les évacuations du ventre et des urines sont
complettes; le poulx continue d'être bon; il n'y a point encore
d'apparence de redoublement.
L'inquiétude se manifesta du moins par ime sollicitation plus pres-
sante à la protectrice séculaire de la Ville et du Roi :
Vers onze heures du soir, on découvre en entier la châsse de
S? Geneviève (3).
Le lendemain fut faite une solennelle invocation :
JEUDI 5 MAI ET VENDREDI 6 MAI
5 mai. — Le corps de ville se rend à S? Geneviève pour y
assister à la grande messe et commencer une neuvaine pour le
rétablissement du Roi. « Messieurs des six corps des marchands
de Paris distribuoîent aussi des billets d'invitation imprimés
pour une messe solemnelle qu'ils se poposoient de faire célébrer
le lendemain vendredi à onze heures du matin en l'église des
Prêtres de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, à l'effet de de-
mander à Dieu le rétablissement de la santé du Roi » (4).
(1) Soalavie, t. U.
1^)- SoaUvie, hc. cU,
(3) Hardy, ms., t. U, p. 33o.
(4) Hardy, p. 33o.
TOME I. 2 I
102 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Mais ce a*étaîent là que des démonstrations ofïicieUes; le public n'y
prenait point de part. Le curé de Sainte-Geneviève crut devoir, en
chaire, reprocher à ses paroissiens leur indifférence; ce qui fit mauvais
effet et fut blâmé.
Le peuple suivait tout cela avec sa curiosité banale ; il lisait toujours
les bulletins, mais n'y croyait pas. On ne renonçait pas, pourtant, à cet
expédient. Voici les bulletins du 5 :
7 heures du matin. — La suppuration se soutient par tout le
corps et commence à gagner les extrémités; sa marche n'est pas
rapide; la fièvre n'est point augmentée cette nuit, le sommeil a
été fréquent et coupé sans aucune agitation. Les urines ont bien
coulé ; les vésicatoîres font rendre beaucoup de pus.
7 heures du soir. — La suppuration continue ses progrès
sur tout le coips. Les poignets et les mains commencent à se
gonfler, tandis que quelques boutons du visage commencent à
se dessécher. La fièvre est au degré convenable et il y a eu
quelques temps de bon sommeil. L'évacuation procurée par un
lavement simple a été facile et d'une bonne qualité. Les urines
sont belles et les vessicatoires vont suivant nos désirs.
Bulletins du 6 :
7 heures du matin. — Le redoublement a été comme on s'y
attendoit plus marqué que les précédents ; il y a eu quelques
moments de délire et beaucoup d'agitation; à 4 heures le re-
doublement a décliné ; il y a eu par intervalle trois heures de
bon sommeil; le dessèchement continue au visage; la gorge est
en meilleur état; la suppuration sur le corps se soutient, les
urines sont belles, les vésicatoires continuent toujours leur bon
effet.
7 heures du soir. — La Journée du 7 a été assez tranquille;
la fièvre s'est fort modérée depuis ce matin ; il y a eu plusieurs
reprises de sommeil très doux, et quelques bonnes moiteurs.
A la faveur de ce calme la suppuration a fait beaucoup de pro-
grès; il n'y a eu aucune apparence de délire. La respiration, le
DERNIERE MALADIE DE LOUIS XV l63
poulx, les évacuations du ventre et les urines n'ont rien que de
satisfaisant; les vésicatoires tirent toujours beaucoup.
Tandis que Paris, n^ayant point d'intérêt, n'avait point de passion,
â Versailles les intrigues devenaient plus actives à mesure qu'on sentait
le dénoûment plus prochain. Leduc de Fronsac, ami de M°>« Du Barry,
menaça le curé de Versailles de le jeter par la fenêtre, s'il osait parler
de la confession, du viatique ou de l'extrême-onction.
SAMEDI 7 MAI
Le parti de M«« Du Barry fut vaincu. Le 7, à 3 heures du matin,
le Roi sâ^sentit si mal qu'il demanda impérieusement l'abbé Mau-
doux ; <K^ confession dura dix-sept minutes. Les ducs de La Vril-
iière et d'Aiguillon voulaient retarder le viatique, mais La Martinière,
pour consommer l'expulsion de M** Du Barry, dit au Roi ces paroles :
« Sire, j'ai vu Votre Majeuté dans des circonstani^es bien intéressantes,
« mais jamais je ne l'ai admirée comme aujourd'hui ; si elle me croit, elle
« achèvera de suite ce qu'elle a si bien commencé. » Le Roi fit rappeler
son confesseur Maudoux, pauvre prêtre qu'on lui avait donné depuis
quelques années, parce qu'il était vieux et aveugle. Il lui donna l'abso-
lution» (1).
Le viatique fut administré le même jour, à 7 heures du matin.
Louis XV, qui, dans certaines circonstances de sa vie, aveit montré un
grand fonds de piété, reçut le sacrement avec ferveur. Nous rapportons
les paroles du mourant telles que les a citées M. de Beaucourt d'après
un manuscrit inédit. Le Roi se leva sur son séant pour recevoir le
viatique. G>mme on voulait le retenir en lui représentant l'état où n se
trouvait et le danger qu'il courait : « Quand mon grand Dieu, s'é-
cria-t-il, (ait à un misérable comme moi l'honneur de le venir trouver,
c'est le moins qu'il soit reçu avec respect » (2).
Ces paroles, pour la forme du moins, ne nous paraissent ni dans le
(i) Soulavie, t. II. Nous citons Soulayie avec quelque défiance; mais ici le fond mSme
de ton récit est empranté à des autorités dignes de foi : à M. de Laborde, premier yalet de
chambre de Louis XV, qui a laissé des mémoirej ; à l'abbé Dupinet, chanoine de Notre-
Dame, qui tenait ses informations de Tarcbevêque de Paris; à M. de Luynes, à M** d'Aiguil-
lon, an duc de Fronsac et au maréchal de Ridielieu.
(a) Journal des derniers moments de Louis XV, pu M. Buisson de La Boulaye, attaché à
la personne du Roi, récit recueilli par sa fille, M** de Riancey. M. de Beaucourt a cité ce
récit dans une très-remarquable Étude sur te caractère de Louis XV (Revue des questions
historiques).
104 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
caractère de Louis XV, ni dans la situation d'un homme accablé par la
maladie.
Nous publions le récit de la cérémonie du viatique tel qu'il a été ré-
digé par le duc de Penthièvre. Le texte que nous donnons est conforme
au manuscrit de la main du duc, conservé aux Archives nationales (i).
Administration du viatique, au Rojr, le 7, mai 1774
Le Roy, qui estoit attaqué de la petite vérolle dqHiis le
29. avril au soir, receust le viatique le 7 de mai à 7. heures du
matin. M** le D. d'Orléans et M*" le Prince de Condé, qui avoient
passé la nuit chés Sa Majesté, firent avertir leurs enfants;
M*" le 0« et M^ la C^»* de La Marche le furent par une suitte
des appartemens à qui ils avoient donné la commission de les
avertir de ce qui se passeroit. M*" de Penthièvre fiist averti par
M"" le C^ de Noailles, qui s'estoit chargé, dès le commence-
ment de la maladie du Roy, de lui mander ce qui se passeroit
chés Sa Majesté, et M»- de Penthièvre fit avertir M«*« de Lam-
balle. M"- le Dauphin et W^ la Dauphine, M*" le C^ et M^ la
Cesse de Provence, M', le 0« et W^ la C^ d'Artois, M', le D.
et W^ la \y^ de Chartres, M', le D. et M^ la !>»• de Bour-
bon, M^ la O^ de La Marche et M*» de Lamballe, furent
prendre le Saint Sacrement à la chappelle. Il n'y avoit ni prie
Dieu ni carreaux; on a apporté des chaises. M**» la Dauphine
et M**« la Comtesse de Provence se sont mises sur la mesme ;
M<>« la H^^ de Chartres et une autre princesse se sont mises
sur la mesme ; les bas de robbes des princesses ont été portés
en suivant le Saint Sacrement selon l'usage ordinaire dans le
dehors par un page, et dans l'intérieur de l'appartement jusques
à la porte de la chambre par un écuyer; la livrée du Roy, des
enfants de France et des princes portoit des flambeaux donnés
par Sa Majesté, devant le S* Sacrement, ainsi qu'il en avoit
esté à la maladie du Roy, à Metz, en 1744. M^ le D. d'Or-
léans, M', le Prince de Condé, M', le C** de La Marche et
(1) Archives nationale^ K. i38, n* la'.
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV l65
M', de Penthièvre, ne furent qu'au haut du grand degré (au bas
duquel estoient restés M^ le Dauphin, M', le 0« de Provence,
M', le 0« et W^ la C**^ d'Artois et Madame petite fille du
Roy, qui n'avoit pu joindre qu'alors le Saint Sacrement) parce
que ils ne pouvoient pas paroitre devant M', le Dauphin et les
enfants de France que Ton vient de nommer, attendu qu'ils
entroient dans la chambre du Roy, M*»*» Adélaïde, Victoire et
Sophie ne furent pour la même raison qu'à la première porte
de la salle des gardes. Elles avoient mis leurs bas de robbe au-
tour d'elles. Elles n'estoient accompagnées de qui que ce soit,
ni dames, ni officiers, parce qu'elles estoient venues par l'inté-
rieur de l'appartement de Sa l^jesté. Le dais ne fiist pris par
les capitaines des gardes et gentilshommes de la chambre qu'au
haut du grand degré par la mesme raison qui y avoit fait rester
M', le duc d'Orléans et autres Princes. Il fut porté jusques là
par des suisses dépendants du gouverneur du château.
M<»«» Adélaïde, Victoire et Sophie sont restées dans le cabi-
net du Conseil, à la porte de la chambre du Roy, ainsi que
M"" le 0« de La Marche et M^ de Penthièvre. M*** la Dauphine
et M*** la Comtesse de Provence, M' le D. et M*** la Duchesse
de Chartres, M>^ le D. et M**» la Duchesse de Bourbon, M^ la
C*«»« de La Marche et M<*« de Lamballe ont suivi le S^ Sacre-
ment jusques dans la pièce appellée Œil de Beuf qui se trouve
avant la chambre de représentation du Roy, la quelle estoit
séparée par le cabinet du conseil de celle où estoit Sa Majesté,
et y ont demeuré. La nappe de communion a esté tenue par
M»* le D. d'Orléans et M', le Prince de Condé comme honneur,
et par M"^ l'Evesque de Senlis, premier aumônier du Roy, et un
aumônier comme service. M', le C*' de La Rocheaymon, grand
Aumônier, qui administroit Sa Majesté, a fait un petit discours
avant de la communier, et après l'avoir communié il a dit de la
part du Roy, qui avoit peine à s'énoncer lui mesme, quelques
mots d'œdification sur le scandale que Sa Majesté avait pu
donner et sur ses dispositions relativement à la Religion et à ses
l66 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
peuples. Mesd«« Adélaïde, Victoire et Sophie, ainsi que M"", le
duc d'Orléans, M', le Prince de Condé, M' le 0« de La IVlarche
et M', de Penthièvre, ont reconduit le Saint Sacrement jusqu^â
la salle des gardes; M', le Dauphin et les fils et filles de France,
Princes et Princesses, qui avoient esté prendre le Sî Sacrement
à la chappelle, Ty ont reconduit. Les Princes qui entroient
dans la chambre du Roy n'ont point assisté à sa messe , la
quelle ne s'est dite que cinq heures après l'administration du
viatique. Sa Majesté n'a point reçu l'extrême onction.
Lorsque le Roi réclama le viatique, la maladie était entrée dans sa
période critique ; on prit alors le parti de faire imprimer les bulletins
et de les apposer contre des boutiques, dans les différents quartiers de
Paris (i). Par ces bulletins, rédigés uniquement en vue de l'opinion, la
Cour montrait combien elle avait le sentiment de sa faiblesse et quelle
idée elle se disait de la force naissante du peuple, qu'elle se croyait
obligée de tromper afin de le contenir :
8 heures 1/2 du matin. — Le redoublement de la nuit a été
moins fort et moins long que celi^i de la nuit précédente. Il y a
eu quelques intervalles de bon sonuneil; la suppuration étend
ses progrès sur tout le corps, tandis que les pustules du visage
continuent à se dessécher; les urines sont bonnes, les vésica-
toires vont toujours bien.
7 heures du soir. — La journée s'est passée fort tranquille-
ment, la fièvre a été modérée et le sommeil assez suivi; l'éva-
cuation du ventre procurée par un lavement a été copieuse et
de bonne qualité; la suppuration des boutons et celle des vési-
catoires continue sa marche favorablement.
DUiiANCHE 8 MAI ET LUNDI 9 MAI
Pourtant il n'était plus possible de déguiser davantage, et les bulletins
postérieurs continrent Taveu à peine voilé de la perte du Roi ; les vési-
catoires ne rendaient plus :
7 heures du matin. — Le redoublement a commencé plus
(i) Hardy,, p. 333.
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV 167
tard hier au soir, et a augmenté par degrés pendant la nuit; sa
marche a été modérée et Sa Majesté a bien dormi jusqu'à cinq
heures et demie , auquel temps le poulx s'est fort élevé ; la
chaleur a augmenté et il est survenu quelques moments de
délire; ces accidents ont diminué à la suite de plusieurs efforts
pour vomir et des mouvements d'entrailles. La suppuration ne
paraît pas avoir été rallentieet les vessicatoires vont bien.
7 heures du soir. — On a profité ce matin d'un moment de
rémission pour faire passer un minératif dont l'effet a été con-
sidérable. Cependant la fièvre a repris avec l'accablement et
s^est soutenue à un degré plus fort que les jours précédents ; la
langue et le palais sont extrêmement secs; la suppuration n'a
pas fait de progrès depuis ce matin, les vessicatoires ont moins
rendu qu'à l'ordinaire.
Le premier bulletin du 9 apprit que réniption s^était étendue aux
muqueuses du larynx et de la trachée-artère. Cet accident, qui déter-
mine une toux sèche, aiguë et déchirante dans le trajet des parties
affectées, cause ainsi une inflammation presque toujours funeste :
7 heures du matin. — La fièvre cette nuit, s'est maintenue
au même degré qu'hier; Sa Majesté a passé une partie de la
nuit dans l'assoupissement, mais au réveil la tête a toujours
paru nette. Les boutons se dessèchent au lieu de suppurer ; la
langue el: le gozier sont toujours très arides. On apperçoit au
palais et dans le fond du gozier quelques escarres; il y a eu peu
d'urines et point d'évacuations. Les vessicatoires ont moins
rendu que ces jours passés (i).
(1) • D*tprè8 le balletia ci-dessus transcrit on ne devoit point Stre étonné d'entendre dire
dans raprès midi par les ans que le Roi étoit fort mal, par d'antres qu'il étoit mort à huit
heures et demi du matin, et qu'on le cachoit par des raisons de politique, attendu qu'il étoit
question à la cour de prendre des arrangements pour lesquels on avoit besoin d'un intervalle
de trente six heures de temps. On assuroit que tous les équipages étoient prêts et les chevaux
bridés pour conduire la famille royale en différents endroits... On assuroit que la boéte dans
laquelle devoit être renfermé le cœur du Roi étoit déjà commandée chez l'orphévre. On rencon-
troit aussi dans les rues des crocheteurs chargés de pièces d'étoffes noires qu'ils portoient dans
différentes maisons. • (Hardy, t. U, p. 333.)
i6% trrcE Dcs Docooorre fasTD»:::rES
La cooftsnofl prciqae ooDpiete de b Tériié est poor i
c oari f parai le peuple, socpçoaneiix depuis qaH arttî clé pcîs pow
dspe, def brsiu étranges, bien an de!â de la rériié ryrne. On se répc-
tait déjà qoe le Rot était mort et qu'on en cachait b'noïrrdje pour
des nécessités d^Étac Ces brcits firent craindre une agitation socnde et
rendirent pins Tîgilante faction de b police. Le 9 maL di ra s e s per-
sonnes forent arrêtées pour 2:wiHT mal parlé de b maladif da RoL Une
d'elles fat prise rue Saint-Honoré, parce qa*elle avait cfit en snrtant du
îardin du Pâlais-Royal : « Qu'est-ce que cela me £ût? Noos ne sau-
rions être pis que nous ne sommes » (1).
La police en cela était inintelligente et maladroite. Le penpk ne Toit
pas mourir les hommes qui Tont beaucoup occupé sans qull se forme
aatoar d'eux une âxioche de l^ende.
On doutait que le Roi passât la mût, tant infection étût grande
dans sa chambre. Dans les journées du 8 et du 9, « le Roy, dit Soulavie,
Tit son corps tomber de toutes parts en lambeaux et en pourriture. 9
Cest là le langage d'un contemporain, philosophe et déclamateur, qui se
plaît à faire roir dans Tétat effrayant du mourant les traces et pour
ainsi dire le châtiment de ses débauches. Les progrès naturels de la va-
riole confluente suffisent a donner, vers le dixième jour, Tapparence de
la décomposition* Le liquide des pustules s'épanche et forme des croûtes
noirâtres, « de larges lambeaux d'épiderme soulevés par du pus se dé-
tachent, et tout le corps exhale une odeur d'une fiftidité repoussante et
presque cadavérique » (2). Le bulletin du samedi soir, malgré quelques
réserves, laissait pressentir que la mort était prochaine :
7 heures du matin. — La fièvre et Tassoupissement ont con-
tinué pendant toute la journée; la tête, la bouche et le gozier
sont en même état que ce matin ; la respiration est un peu gê-
née, les urines ont mieux coulé, les vessicatoires ont plus rendu.
Nous avons publié de ce bulletin, comme des autres, la transcription
laissée par Hardy ; nous y joignons le fac-similé de l'original qui nous
appartient, donnant ainsi le vériuble aspect de ces feuillets, marqués
du lys et de l'écu de France. On estimera, en comparant les deux textes,
quel soin Tesprit minutieux de Hardy mettait' â prendre ses notes et
quel degré de foi il peut inspirer :
(i) Hirdy, loc. cit.
13) NyMtiî, Dict. de méd.y au mot Variole.
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV
169
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22
r-O REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQCES
Le sacrement suprême ne pouvait être différé :
Le 9 mai le Roy receust rextrème onction des mains de
M' TEvesque de Senlis, son premier aumônier, sur les neuf
heures du soir. Les Princes s'y trouvèrent, en ayant esté avertis
d'office... 'i;.
MARDI 10 MAI
La nuit n'avait été qu'une agonie, dont le bulletin du matin mar^jue
le^ symptômes non équivoques :
7 heures du malin. — La fièvre s'est soutenue très fort toute
la nuit, la respiration qui commençoit à être gênée hier au soir
est devenue très précipitée vers neuf heures et a continué dans
cet état avec quelques variations jusqu'à ce matin; il n'y a eu
aucun dcli.'c. Sa Majesté a conservé toute sa connoissance. Les
vessicatoires ont peu rendu. Les urines coulent bien.
Le Roi mourut à 3 heures 20 minutes. Cest ce qu'indique la men-
tion autographe mise sur notre bulletin original par un contemporain
attentif à consigner des nouvelles exactes qu'il recueillait peut-être à la
Cour même. Hardy, qui n'avait pas quitté Paris, dit que Louis XV
expira à trois heures (2) ; mais le témoignage du duc de Penthièvre,
présent a Versailles, conlirme la date écrite sur notre bulletin :
Le 10 mai le Roy mourust à trois heures et un quart
après nùdi. Les Princes, qui estoicnt chés Sa Majesté dans le
moment, descendirent tout de suite chés mesdames Adélaïde,
Victoire et Sophie, et virent après la nouvelle Reine dont ils ne
baisèrent pas la main (3;.
Il n'y eut pas d'agitation à Paris : on avait hâte d'effacer le souvenir
lit /'' 'Lition Au duc Jr l'cnl': cy, ^.
'?! AK.. t. Il, p. .33.— Si inondi. Histoire des Fraru.us^ t. XXIX, p. 5oS, dalc U niorl
de 2 licjrcs aprtL> midi.
'h Relation du duc de Penthièvre. — Nous avons dû détacher en trois fragments ia
relation de l'adminiitiatio:! du viatique, afin de pomoir employer ce document à notre des-
cription chronologique.
DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV I7I
du dernier règne, et la tradition des obsèques royales fiit à peine suivie.
Vers 5 heures du soir, le maréchal de Brissac, arrivant de Versailles,
annonça la mort du Roi. Le duc de Qiartres fit de même au Palais^
Royal. A 8 heures tout Paris savait la nouvelle, et les cloches de Notre-
Dame apprirent qu'on allait resserrer le Saint-Sacrement et remonter
la châsse, qui avait été descendue la veille à 1 1 heures du soir (i).
La curiosité publique n'eut plus à se prendre qu'aux apprêts funèbres.
Hardy rapporte ainsi les divers propos qui se débitèrent autour de lui :
On assuroit... qu'une heure après sa mort le sieur La-
borde lui avoit passé une chemise blanche, qu'au bout d'un
assez court espace de temps son corps, devenu blanc et sur
lequel on n'appercevoit plus de petite vérole parce que tout
étoit rentré en dedans avoit été enseveli sans être ouvert ni
ennbaumé, dans un cercueil de plomb, enduit d'un mastiques
composé de chaux, de vinaigre et d'eau de vie camphrée, qu'on
avoit soudé sur le champ, et enfermé dans [un] double cercueil
de bois de chêne, observant de mettre entre chaque cercueil
une certaine quantité de son pour mieux obvier aux exhalaisons
qu'auroit pu produire la putréfaction déjà commencée intérieu-
rement (2).
La mort du Roi fut accueillie avec une joie non dissimulée par la
plus grande partie des citoyens. Ce distique, envoyé mystérieusement
par la poste, courait Paris dès le 1 1 mai :
Nunc animum Francis nunc vires sumite tandem;
Tôt scelerum impatiens^ Mors rupit vincla Tyranni.
Une épitaphe satirique se répandit à la même date :
Cy gist Louis le Quinzième,
Du nom de bien aimé le deuxième ;
Dieu nous préserve du troisième (3).
(i) Hardy, m»., t H, p, 335.
(a)Hârdy,t. Il.p.337.
(3) Hardy, t. II, p. 337-
\r
172 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Il nous a paru intéressant de compléter cet article en y joignant la
minute de la lettre qui fut adressée aux corps de TÉtat pour les convo-
quer aux funérailles de Louis XV ( i ) :
Juillet 1774.
PROCLAMATIONS.
Au Parlement \
A la Qiambre des Comptes > Nobles et dévotes personnes.
A la Cour des Monnoyes )
A rUniversité Nobles et scientifiques personnes.
Au Châtelet \
A la Ville > Messieurs.
A r Élection )
Priés Dieu pour le repos de Pâme de très haut, très puissant
et très excellent Prince, Louis quinzième du nom, par la grâce
de Dieu, Roi très chrétien de France et de Navarre.
On salue.
Priés Dieu pour le repos de Tâme de très haut, très puissant
et très excellent Prince, Louis quinzième du nom, par la grâce
de Dieu, Roi très chrétien de France et de Navarre, décédé en
son château de Versailles le dix du mois de may dernier, pour
le repos de Tâme duquel se feront les prières et services solem-
nels le vingt-sept de ce mois dans F Église de P Abbaye de
Sî Denis en France, où il sera inhumé.
La veille se diront les vespres et vigiles des morts.
On salue.
Priés Dieu pour son âme.
1 1 1 Cette pièce tst conservée aux trchives nationales .K. i38 , n* 13^.
FRÈRES PRÊCHEURS. lyS
FRÈRES PRÊCHEURS
1370
Marguerite, seconde fille de Philippe le Long et veuve de Louis de
Flandre, avait longtemps habité la Comté de Bourgogne et y possédait
de grands biens. Par Tacte suivant, elle fait payer sur la vente de ses
blés et vins de Poligny vingt francs d'or à deux frères prêcheurs du
couvent de Lausanne :
Marguerite, fille de Roy de France, Contesse de Flandres,
d^ Artois et de Bourgoigne Palatine et Dame de Salins, à nostre
trésorier de Dole et de Salins salut. Nous vous mandons que
de la vendue de noz blez et vins que nous avons présentement
à Poloigny, bailliez et délivriez senz délay, ces lettres veues, à
deux fi"ères prescheurs du couvent de Losane, porteurs de ces
présentes, vint fi-ans d'or, que donnez leur avons de grâce et en
aumosne ceste foiz, pour faire prière pour nous en leur chapitre
provincial, qui doit estre célébrez oudit couvent en la prou-
chaine feste de la Magdalene. Et par rapportant quittance et
ces présentes, la dicte somme de vint fi*ans par vous ainsi paiée,
vous sera alloée en compte et rabatue de vostre recepte senz
contredit. Donné à Paris le xxini" jour du mois d'avril, Pan de
grâce mil. ccc. sexante dix.
Par madame, présent messire Humbert
de la Platière.
A. Daulle : •
174 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
CHIENS COURANTS ET GRANDS LÉVRIERS
DE GUY II DE CHASTÏLLON COMTE DE BLOIS
Saichent tuit que je Guillaume de le Mère veneur de mon
très redoubté seigneur monseigneur le Conte de Blois, cognois
avoir eu et receu de Girart Villodon recepveur en Dunois pour
mon dit seigneur, la somme de quatre muis et un sextier de
grain mesure de Marchesnoir, cest assavoir, ij. muis. v. sextiers
de mestail et xx. sextiers de mousturanche pour la gouvernance
de xxvii. chiens courans les cerfs et de. xiiij. grans lévriers;
cest pour trois chiens courans par jour. j. boesseau de blé, et
pour. ij. lévriers par jour. j. boesseau de blé; les quieulx chiens
ont esté et demouré a Tabbaie de Gteaux par l'espace de xxv.
jours entiers; c'est assavoir dq)uis le xxvj* jour de juillet Tan
iiij". et V. jusques au xix* jour d'aoust enssuivant. De la
quelle somme de grain dessus dit je promet a rendre compte a
mon dit seigneur en l'acquit dudit recepveur. Donné soubz hkhi
seel duquel je use en mon dit office, le semadi. xix*. jour d'aoust
Tan mil trois cens quatre vins et cinq.
Au verso :
Quittance de Guillaume de le Mère veneur de monseigneur
de iiij. muis. j . sextier de grain a coopter au t(erme) de Saint
Jehan l'an iiij^^. et six.
.^ - ..^ .T-J>I»L
I
JEAN-BAPTISTE GREUZE ET GABRIELLE BABUTY l'jb
JEAN-3APTISTE GRÇUZÇ
ET GABRIELLE BABUTY
En 1766, Greuze, âgé de quarante et un ans (i), avait séduit le goût
public. Ses jolies têtes de femmes se payaient fort cher; il en fallait au
moins une dans chaque galerie à la mode. Greuze s'était fait le peintre
voluptueux de la vertu. Ce devait être, ce fut une fortune dans on
siècle nourri de gravelures et de bergeries. Il n'est pas surprenant que
les sociétés de peintres lui offrissent alors avec empressement une place
dans leur sein. La lettre, que nous publions en £aic-simile et qui nous a
été gracieusement commuhiquée par notre ami M. Alfred Bovet, té-
moigne de ce zèle :
Monsieur,
Si en ma vie quelques choses a pus me flatté; je puis vous
assurez que ses l'offre obligant que vous venez de me faire ; de
me donné une place dans votre académie; je l'accepte avec au-
tant de reconnoissance, que de plaisir ; et je puis vous protesté
que l'honneur que vous me faite ; vas renouvelle mes soins, et
mon asiduité, pour me rendre encore plus digne, d'un corps
(i) Greoze, né à Tournas, le ai août 1733, était fils d'un maître couvrear. L'acte de bap-
tême da peintre a été communiqué i MM. Edmond et Jules de Concourt. Cf. L'Art au
XVIIb siècle, Grtu\e. Dentu, i863, in-4, fig.
176 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
aussi respectable; j'attant votre réponce, avec le plus grand
emprèsement; et suis avec respea
Monsieur
Votre très haimble, très obéisant
serviteur
Greuze.
Greuze peintre du Roy et de Tacadémie royal
de peinture; et sculpture rue de Sorbonne
de Paris ce 9» mars 1 766
Nous ignorons quelle est l'Académie dans laquelle Greuze accepte
un siège en 1766; il avait alors le titre de peintre du Roy et de
l'Académie royale de peinture et sculpture. Il était agréé depuis neuf
ans, mais il ne songeait pas encore à envoyer à FAcadémie le chef-
d'œuvre présenté d'ordinaire par les agréés. Greuze avait une vanité
niaise et turbulente. Il mêlait à un ùlux bon sens de paysan une in-
supportable prétention de peintre philosophe. Ignorant et bavard, eni-
vré de la feveur publique, perturbé par le rôle absurde de penseur que
Diderot lui avait donné, Greuze, inhabile aux £ïçons polies, affectait un
dédain bruyant envers ses confrères de l'Académie royale. Ceux-ci, in-
téressés à rassembler toutes les gloires dans leur assemblée, employè-
rent pour s'emparer de Greuze un moyen violent et habile. En 1767,
ik lui fermèrent, selon le droit qu'ils avaient, l'accès du salon. Une
lettre de Cx)chin exposait, en termes flatteurs pour le peintre exclu, les
motifs de cette mesure rigoureuse : l'Académie ne voulait que hâter le
moment où elle recevrait en son sein l'auteur de tant de beaux ou-
vrages.
Ce fut seulement le 29 juillet 1769 que Greuze se décida à envoyer le
tableau d'histoire qui le fit inscrire parmi les peintres de genre.
Ce tableau si mal accueilli représentait : a Septime Sévère reprochant
à son fils Caracalla d'avoir attenté à sa vie dans les défilés d'Ecosse et
lui disant : Si tu désires ma mort, ordonne à Papinien de me la
donner. »
Un tableau composé sur un tel sujet devait être obscur et mal parler
aux yeux. Greuze était gâté par les philosophes; il lui fallait à toutes
forces des sujets philosophiques. Nous devons à M. le comte Gilbert
Borromée de pouvoir faire connaître, d'après l'original de la main de
Greuze, un sujet de tableau où l'intention morale se traduit par un
apologue peu propre a tenter un autre peintre que l'ami de Diderot :
JEAN-BAPTISTE GREUZE ET GABRIELLE BABUTY I77
A quinze ans
Le jeune Bazîle est conduit par son père chés un chirurgien
où il voit plusieurs malades, funeste reste de leurs débauches,
défigurés par diférens ulcères qui leur dévorent le visage. Il est
saisi d^horeur, il veut se retirer, mais le père le retient par le
bras et lui dit: C'est là la suite des passions désordonnées; il
est bon que je vous instruise, puisque nous allons nous quiter,
que dans la vie il y a des précipices aflreux qui sont couverts de
fleurs.
Si le tableau du jeune Bazile fut jamais exécuté, nous dôutôAS qtt*il
ait pu être beaucoup plus aimable et plus heureux que celui de Septime
Sévère. Diderot, qui aimait d^autant plus Greuze qu^il avait Êiit de
Greuze un peintre philosophe, avoue lui-mêm« que le chef-d'œuvre
n'est pas un bon tableau. Il reconnaît que son peintre moraliste ne
sait pas traiter avec grandeur les grands sujets l\ en accuse M™« Oreuze.
Le ménage, selon lui, abaissa Tartîste, lui donna le désir de Targent,
lui ôta l'imagination et la paix intérieure.
Greute, & son retour de Rome, s'était marié, par goût, par fistiblesse,
par distraction, avec une jolie personne que Diderot, lui aussi, avait
remarquée et qu'U avait traitée, alors qu'elle était fille, avec une galan-
terie un peu brusque :
« Je l'ai bien aimée, quand j'étais jeune et qu'elle s'appelait made-
moiselle Babuty. Elle occupait une petite boutique de libraire sur le
quai des Augustins, poupine, blanche et droite comme le lys, vermeille
comme la rose. J'entrais avec cet air vif, ardent et fou que j'avais, et je
lui disais : « Mademoiselle, les Contes de la Fontaine, un Pétrone ^ s'il
vous plaît? — Monsieur, les voilà. Ne vous &ut-il pas d'autres livres?
— Pardonnez-moi, mademoiselle; mais... — Dites toujours. — La Re-
ligieuse en chemise,., ^ Fï donc! monsieur; est-ce qu'on a, est-ce
qu'on lit ces vilenies-là ? — Ah ! ah ! ce sont des vilenies, mademoiselle?
Moi, je n'en savais rien .... » Et puis un autre jour, quand je repassais,
eUe souriait, et moi aussi » (1).
Greuze aussi passa, repassa devant la boutique de librairie, sourit,
mais il n'eut pas la prudence parisienne de son ami. Il se compromit,
et bientôt, moitié de gré moitié de force, il reçut chez lui et mena à
Il TMam^SMloni, tyê5.
Tom 1. 23
178 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Féglise Mademoiselle Babuty. Elle était jolie. Elle avait la joue ronde,
de longs cils, la lèvre humide. Elle apparaît telle sur une estampe de
Massard, ainsi que dans la Philosophie endormie et dans la Mère Heu
aimée de Greuze. Cette Mère bien aimée faisait rougir Diderot. Greuxe
avait £aiit diaprés un modèle voluptueux une peinture voluptueuse.
Madame Greuze tint tme conduite â troubler le repos de Thomme le
plus obstiné â garder sa quiétude. Peu soucieuse de Thonneur de son
mari, elle Pétait beaucoup des intérêts de ce mari : elle les Êûsait siens
en prenant au peintre tout l'argent qu'elle pouvait. On voit, par les
deux lettres que nous publions ici, â quel point cette dame avait su
s'emparer des affaires de la maison ; combien, grâce à la faiblesse phi-
losophique de son mari, elle réglait tout par elle-même et agissait en
maître :
de Paris ce 27* oaobre 1 780.
Vous pouvée Monsieur, céder la tête que vous avec de
M»* Greuze ; ils vous en envera une ausitot votre lettre reçue a
votre choix; entre deux; et au même prix, Tune est d^un enfant,
de la grandeur de la votre; et la plus belle quil est fait; Tautre
est d^une jeune fille eyant la goi^e en partie d^écouverte elle
semble; écouté ; elle est de 2 pouces plus haute, et plus large
que la vautre, et sera du même prix ; je vous prie de me mar-
qué lorsque vous ferai rèponce, par quelle voyture, ils faudra
rcmetre la Quaisse et votre adresse bien détaillé; pour que vous
n^essuiee point de retare. M' Greuze vous faits ses compliments,
J'ai rhonneur d'être très parfaitements
Monsieur Votre très heumble servante
B. Greuze
rue notre Dame des victoires N<> 1 2
Suscription :
A Monsieur
Monsieur fontanel libraire et garde des Dessins
de Faccademie a montpellier
A Montpellier
M. Saturnin Léotard, sous- bibliothécaire du musée Fabre â Mont*-
JEAN-BAPTISTE GREUZE ET GABRIELLB BABUTY I79
peliier, a bien voulu nous copier cette lettre et la suivante, qui marque
mieux encore la nette intelligence que M°»> Greuze employait à bien
user du goût dont le public s'était pris pour M. Greuze :
de paris ce 6«. janvier 1 78 1
Mr Greuze, Monsieur; ce fera un véritable plaisir de vous
donner la préferance, sur toute autres persotme ; ils remplira,
exactement; toutes les conditions que vous exgigée ;
mais ils faut me faire, réponce ausitot ma lettre reçue; pour
surté de nos Angagements; le tableau est de deux cent louis; et
la bordure de noirs ;
M** Greuze, vous prie; de n'avoir aucunes inquiétudes; sur la
tête de Tenfant qu'il vous a envoyer; le bois est très solide ; il
est impocible, quil ce fende; ils vous prie insie que moi de vou-
loire bien être persuadé des sentiments avec les quelles
j'ai l'honneur d'être Monsieur
Votre très heumble servante
B. Greuze
je vous prie de ne point oubliée de danté votre lettre.
Suscription :
A Monsieur
Monsieur fontanel garde des Dessins, de l'accadémie ;
rue du Gouvernement a montpellier
A Montpellier
Gabrielle était jolie. Greuze se servait d'elle pour peindre ses têtes de
femmes ^ussement innocentes. Il souffrit tout, jusqu'au jour où sa
compagne, vieillie, aigrie, voulut lui briser un vase de nuit sur la tête.
Le vieux peintre plaida en séparation, et songea enfin â a venger son
honneur, sa vie, sa fortune et celle de ses en&nts, engloutis par une
mère dénaturée ( i ) )>.
(1) Mémoire de Greuze contre sa femme. — OAl de M. Boilly. PubL dans les Archives de
l'Art français, t lU, p. i33 et suiv. Note de Ph. de Chennevières. — Elle est de 1791
ou 1793
l80 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
JEANNE D'ALBRET, CHARLES IX
ET MARGUERITE DE FRANCE
Nous réunissons ici quatre lettres écrites par un roi et par d^ux
reines, qui furent souverainement engagés avec des intérêts divers dans
la grande lutte de la Réforme.
Jeanne d'Albret ne manifesta un génie viril et n'exerça une influence
politique considérable qu'apràs la mort d'Antoine de Bourbon, son
mari (17 novembre i$6a), c'est'*à-dire six ans après avoir écrit la lettre
suivante (i). On ne sera donc pas surpris du caractère intime de cette
épître, qui a uniquement pour objet des soins domestiques.
Mons' de TignonviUe, j'ay esté advertye que celluy qui tenoit
la maison du feu bastard d' AUcnçon et une pièce de terre* et ses
appartenances est déceddé depuis quelque temps. Et pour ce
que je sçay que la dite maison est vostre et que vous en pouvez
disposer à vostre vollunté, je vous prie, pour Tamour de moy,
la bailler à Myne que vous oongnoissez, qui a longtemps servy
de lavandière la feue Ro5me ma mère et à présent Tune de mes
femmes de chambre, ainsi que vostre deffunct fermier Tavoît ou
pour le moings au mesme pris que vous en donneroit le plus
estranger du monde. Combien que je ne doubte point que vous
ne voulussiez préférer et favoriser daventaige ce qui vaus seroit
(1) Cette lettre eftt signée par la reine, qui a ajouté de sa main la buscriptiou et le post-
bcriptum. Elle est conservée dans l'axemplaire illustré de l'Histoire des Français de Sis-
mondi, qui fait partie de la Bibliothèque fonnée par M. Jacques Charavay.
JEANNE d'aJUBRET, CHARLES IX, ETC l8l
recommandé de ma part, et affin que vous n'en faictes point en
cccy excuse ou reffiiz, Madame de Tignonville vostre femme
trouverra qu^en ceste lettre je la prie de vous en solliciter et que
si vous ne luy accordez la requeste que je sçay bien qu'elle ne
fauldra pas de vous en faire, je diray que vous n'estes pas si bon
mary que je luy avois promis , mais je sçay bien qu'elle ne s'en
plaindra point ny moi aussi. Et en cest endroit je prie le Créa-
teur, Mons' de ,Tîgnonville, qu'il vous ayt en sa très saincte
garde.
Escript à Nerac le... (i) jour d'oaobre i556.
Vostre bonne mestresse
Jehanne
Vostre femme trouvera icy mes recommandasions et que je
vous prie à tous deus me venir trouver.
La suscription porte :
A Mons' de Tignonville, mon maistre d'hostel
Ce Tignonville était, comme l'indique le ton familier de la lettre
qui lui est adressée, un des plus fidèles serviteurs de la maison de Na-
varre. Jeanne d'Albret, soucieuse de le pourvoir, l'avait marié à une de
ses femmes, qui avait pris soin du jeune prince Henri. Elle s'était assu-
rée ainsi une Êunille entièrement dévouée aux intérêts de son fils. Dans
une lettre datée de Fabbaye de Saint-Taurin , près Evreux , nous
voyons la reine de Navarre prier le même Tignonville de la venir re-
trouver avec sa femme à Paris, où elle va mener son fils : « Mon fils,
dit-elle, est en bon estât de tout poinct et le trouvères bien fort et en
appétit de le devenir plus » (2).
^mo de Tignonville devint, après la mort de Jeanne d'Albret, la gou-
vernante de la princesse Catherine. Le maréchal de Bouillon a Êiit de
M°^« de Tignonville dans cette condition un portrait caractéristique.
C'était, dit-il , a une femme austère, méfiante, qui avott un continuel
égard sur sa maistresse et ne soufiroit ni enduroit rien de mal » (i).
(1) Le quantième manque dans l'original.
(3) Lettre du 3 mai, sans millésime, cotée sous le n* 1 3 dans le catalogue de la collection
Gauthier-Lachapelle (Paris, 1872, in-8.).
l82 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Cette fidélité, cette austérité de mœurs étaient bien les qualités qu'il
avait Mu pour toucher la reine de Navarre, elle-même si droite et si
sévère. Le duc de Bouillon nous apprend que la rigoureuse honnêteté
de cette gouvernante fut mise â une difficile épreuve. Le roi Henri ai-
mait la jeune fille de cette dame, qui s'appelait Navarre. M™« de Ti-
gnonville a soufiroit ces amours avec impatience; mais elle ne pouvoit
les empescher absolument; bien y portoit-elle toutes sortes d'empes-
chemens » (2).
Une seconde lettre de Jeanne d'Albret témoigne, tant par la per-
sonne du destinataire que par la nature des Êiits qu^elle mentionne et
le ton pressant dont elle est écrite, d'intérêts publics engagés et d'af-
faires d'Etat entreprises.
Monseigneur, désirant avecq Tafection que doibt une fidelle
subjecte et servante savoir quelque heureus et pacifique sucsès
des troubles en quoy je voy le royaulme à mon sy grand regret
que comme il m'y va de plus qu'à tous voz subjects en toutes
fessons d'aultant en est mon sentiment plus grand, j'ay dépéché
le mesme gentilhomme que je vous avoye envoyé pour en en-
tendre, parse. Monseigneur, que la distanse des lieus nous
aporte par desa tel inconvénient que je ne puis savoir nouvelles
que celles des courriers mal sures pour estre plus cellon leur
passion que la vérité, ajoustant à la très humble suplication que
je vous fays de commander que j'en sache, le désir que j'ay
d'une bonne paix pour les occasions que plus amplement j'ay
commandé à ce ponëur vous dire, vous supliant très humble-
ment l'ouir et sur d'aultres particulliers afaires qui me touchent,
et je supliray Dieu, Monseigneur, vous conserver pour sa gloire
en longue et heureuse prospérité de
(i) Mémoires, colL Michaud, t. XI, p. 34
(2) Mémoires, ut suprà»
(3) • Vofttre très humble et frès obéitsaote tante et subjete, Jehânne » . La letue était impor-
tante^ Jeanne d'Albret récrivit toate de sa main.
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JEANNE D^ALBRET, CHARLES IX, ETC. l83
La suscription porte :
N^ Au Roy mon souverain seigneur
\* Cette lettre, adressée à Charles IX, est entièrement de la main de
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Jeanne d'Albret. Bien que dépourvue de toute date, nous pensons
qu'elle a été écrite de La Rochelle en Tannée iSyo, et qu'elle suit de
C près les derniers efforts des Réformés après leur défaite de Montcontour.
On y voit que le royaume est encore profondément troublé, et la ré-
daction même de cette lettre, hâtée et pressante, participe de ce trou-
ble. Cette princesse, ferme et sage, s'emploie auprès de son neveu pour
amener une paix honorable. La paix fut, en effet, conclue à Saint-
Germain, le 8 août 1570; mais elle ne devait servir qu'à désarmer et à
endormir un parti qu'on voulait perdre. Des négociations furent enta-
mées pour amener un mariage entre Marguerite, sœur de Charles IX,
et son cousin le prince Henri de Navarre. Catherine de Médicis profita
de ce rapprochement pour attirer à la Cour les chefs des Réformés, et
surtout son futur gendre. Elle envoya, sur la fin de l'été de 1 Syi , le Roi
se récréer à Blois; mais, auparavant, elle lui inspira une lettre au
prince de Navarre, pour l'inviter à venir partager ses divertissements.
Cette lettre, qui est un des premiers artifices dont l'ensemble assura le
succès de la Saint- Barthélémy, est conservée dans la collection de
M. Alfred Sensier, qui nous a autorisé à la reproduire :
Mon frère, je m'en vois à Bloys corne vous dira Montafier.
Je me suis promis que me y viendriés veoir et ma tante la royne
de Navare. Je vous envoyé Montafier exprés pour vous en
prier. Je vous prie ne y failir, car nous irons ensemble à la
chase et ferons si bone chère que je suis asuré que ne seres mary
de me estre venu voir. J'ay comandé à Montafyer vous dire
plus au lonc à quoy nous paserons le temps, je vous prie
donque» ne y faillir come ne s'y atent
Vostre bon frère
Charles
La suscription porte :
A mon frère le prince de Navare
184 REVUE DES DOCUMENTS MISTOUQUEB
Cette lettre, bien qu'évidemment suggérée par Catherine et les Goises,
a cette brusque allure qu'on retrouve dans les propos les plus avérés de
Charles IX. Ces façons ouvertes, rapides, sans apprêt, qui devaient ga-
gner si complètement le vieil amiral Coligny, ne purent séduire entiè-
rement Jeanne d'Albret, qui vint, mais qui vint seule. Le 8 mars 1 573,
elle adressa de Blois à son fils une lettre iustement estimée, pour pré-
senter un tableau intéressé mais frappant de la Cour. Elle se réjouit d'a-
voir écarté son fils d'un lieu où elle rencontre la plus maudite et cor-
rompue compagnie qui fut jamais. Elle voyait cette Cour avec les yeux
d'une mère et d'une huguenote. Brantôme, qui n'avait pas de ces sévé-
rités et qui était enclin a jouir £icilement de la fête de la vie, a gardé du
séjour de *Blois des impressions plus douces. Cest la future épouse du
prince de Navarre qui, entre tous les objets aimables, lui parut le plus
aimable. Il en retrace un beau portrait :
— <t Et un jour de Pâques fleuries, à Blois, étant encore madame et
sœur du roy (mais lors se traitoit son mariage), je la vis parottre â la
procession, si belle que rien au monde de si beau n'eut su se feirc voir,
car outre la beauté de son visage et de sa belle grandeur de corps, elle
étoit très-superbement parée et vêtue. Son beau visage blanc, qui res-
sembloit au ciel, en sa plus grande et blanche sérénité, étoit orné par
la tête de si grande quantité de grosses perles et riches pierreries, et
surtout de diamants brillans, mis en forme d'étoiles, qu'on eût dit que
le naturel du visage, et l'artifice des étoiles et pierreries contendoient
avec le ciel, quand il étoit bien étoile, pour en tirer la forme. Son beau
corps, avec sa riche et haute taille, étoit vêtu de drap d'or fHsé, le plus
beau et le plus riche qui se fût jamais vu en France, et c'étoit un pré-
sent qu'avoit £atit le Grand-Seigneur â M. de Grand-Champ à son départ
de Constantinople, vers lequel il étoit ambassadeur Ce n'est pas
tout : car étant en procession, marchant à son grand rang, le visage tout
découvert pour ne priver le monde, en une si bonne fête, de la belle lu-
mière, parut encore plus belle en tenant et portant à la main sa palme
(comme font les reines de tout temps) d'une royale majesté, d'une grâce
moitié altière et moitié douce, et d'une façon peu commume, mais si
différente de toutes les autres, que qui ne l'eût jamais vue ni connue
eût bien dit : Voilà une princesse qui, en tout, va pardessus le commun
de toutes les autres du monde. »
Marguerite était belle et le savait : ses charmes avaient été des
moyens politiques. Charles IX a fait cet aveu : o La jupe de ma sœur
Margot est le filet qui m'a servi â prendre les huguenots. » Au reste,
JEANNE D^ALBRET, CHARLES IX, ETC. l85
elle était lettrée, docte autant qu'aucune autre princesse de son temps,
et capable d'improviser un compliment en latin. Telle était la princesse
que, par raison d'État, ieanne d'Âlbret choisit pour épouse â son fils.
£Ille fit le mariage, mais ne le vit pas.
Cette union n'était pas fort au gré de Marguerite. A l'autel, Charles IX
avait dû pousser brusquement la tête de sa sœur pour lui Êdre donner
signe de consentement. La première jeunesse de Marguerite avait été
remplie par un violent amour pour le duc de Guise. Le roi de Navarre,
de son côté, n'était pas, par humeur, très-enclin au mariage : celui-ci
du moins devait lui sauver la vie. Les deux époux vécurent séparés
jusqu'en 1579; en cette année Marguerite, ramenée par sa mère, vint
retrouver son mari à Pau, puis tous deux se rendirent à Nérac. Parmi
les plus fidèles serviteurs du roi de Navarre se trouvait le vicomte de
Turenne, qui devait devenir plus tard duc de Bouillon et maréchal de
France. Marguerite le distingua et le traita de sorte à Êdre croire qu'il
était son amant (i). La lettre que nous publions ici est adressée par la
reine à ce vicomte de Turenne :
Mon cousin , vous ares su par Dominge les aucasion qui ont
convié le roi mon mari de vous prier de ronpre vostre voiage et
vous an revenir. Si ne m'avoit expresémant conmandé d'a-
jouter mes prières au siene je n'euse pour la segonde fois aiséié
le peu de crédit que j'ai desjai reconnu i avoir. Je vous supliré
donc n'avoir esgart au dessir du roi mon mari et de moi qui est
toutefois aconpagné de beaucoup de raison pour vous ramener
an cete conpagnie, mes considérés les choses qui se préparet et
combien nous y arons besoin de vostre présanse, ce que vous
savés, trop mieux que moi. Si nous refusés d'une chose si juste
et si nésaire (nécessaire) et qu'il an arive mal au roi mon mari,
croies que je ne le vous pardonnerés jamés et qu'ares ofansé la
meilleure de vos parantes qui ne vous sera jamés amie si vous
plaignes la paine d'aler à la court, craignant que les filles i
soit trop sugetes, vous trouvesrés les mienes avec plus de liberté
pour vous anpaicher de vous annuler, mes je crains bien que ne
(1) a. ÎA^Historietiesde TalUmant des Féaux, et les Mémoires du duc de Bouillon,
c6U.Micbaiid,tXI,p.43.
TOME I. 24
f86 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
reseverés boiuic chère de Viksavini car ek a eu une fort gronde
flMladie tâwée d'avoir trop regardé la iunè) ce qui lay £era
WaifMlit de tonbw tti pàrdl ftctictomt. VôUà hê ftrtts |aflMB
mieux avecques le roi mon mafi si !e tefusès de vettfr.
Là tittorit)tton "pmt :
ÀbtafntëttrfAM. le vfeonie fte INirfenne
Ôh voit, par cette lettre, Marguerite mancler en toute hàle le viôôi&le
cle Turenne auptès du roi son mari. Turennè était, eh éÔèt, le tôh-
seîller le plus écouté de Henri , qui ne pouvait avancer fit se résoudre
rien aux affaires publiques sans son avis (i). Marguerite à lé lôâ Vif,
dégagé, fibre ; elle prend gaiement son parti de èe qu'elle rté J)èUt êiû-
pèther. Elle parle légèrement des désordre de la petite c^Mt dé Néinat.
l.es filles, en eilet, n'y étaient pas trop suJeUes : deux d^entre elles, ke-
bours et Fosseuse, furent les maîtresses du roi Henri, t^>sseù^ àë^ïût
enceinte de lui : Henri l'emmena aux eaux d'Aigues-Caudes, en Béam,
et voulut emmener aussi sa îemme, qui s'y refusa. Il se coûteùta alors
\le fsMt ^tec i^ossedse et xleui de ses compagnes. Rebours et cette
VyiesàvîÉ qui) k oé qa'M tmit, avait aussi sts ateatotcs (i)
Une itoomàù lectrè de Margateite, «dressée « aa Roy Monsci-
f^ew et frère », Henri HI, exprime le désir qu'elle a d'ento^tenir la
pake entre le roi et son mari (3). En voici le texte :
MbUSeigAeur, \t de^qu*â te Roi ntôft mari tte veto wthdte
lôtité ses actions àgïiSàttes lui à fedt despaïdiôï* Momieur de
tHelr eVàtt bien îtiformé de l*àseïnbiée de Môntauban pour vous
ràfidfè, MôïiÈÎgneut, paiifcuiiènttfnt conte de ce qui si est fah,
ce qiii m^an fef a temestte ^ur lui poor vmt wpïier trfe huttiMe-
(i) Mémoires du duc de Bouillon, coll. Micbaud, t. W, p. 36.
()) a. i^ÈfiMtret de MkrgmgHtt 4è féMs; telfrt éè U inêéiè {k^nti ¥Hto^M9^,
février i838, p. 107).
(3) Cette lettre noot a été commaniquée p«r notre ami M. Charles Labntsière, de Londres,
4tti €û a pôsrtdé forigttiaL
JEANNE D^ALBRET, CHARLES IX, ETC. 187
ment, Monsegneur, croire que son intantion ne tant qu'à Tan-
tertenenemant de la paix et à ce randre digne de nostre bonne
heur que si Test si heureux que de pouvoir aquérir je m'estimeré
la plus fortuné et contante du monde, n'aiant tant d'afection à
la conservation de ma vie qu'à nous voir toux deux honorés de
cete félisité que je mesteré paine de mériter par toux les très
humbles et fidèles services que vous doit la plus afectionné de
vos très humbles servante qui vous baise, Monsigneur, très
humblement les mains.
m^
Une note du savant Godefroy, mise au bas de cette lettre, est relative
au monogramme que nous venons de reproduire :
Elle faisoit ce chiffre (qui sert au collier de Tordre de Saint-
Esprit) quand elle estoit en bonne et belle humeur. Autrement
elle souscrivoit en cérémonie vostre, etc.
Cette lettre est sans doute du mois d'octobre 1 584, alors que l'Assem-
blée de Montauban, ouverte en septembre, venait de décider que le roi
de Navarre, quoique appelé par la mort du duc d'Anjou à la succession
de la couronne, ne changerait pas de religion.
igo
REVUI DBa DOCUMENTS HISTORIQUES
— Notes généalogiques sur cette fa-
mille, 89.
Desbssarts, chef vendéen. — Pièce
de lui, 36.
Du Barry (Jeanne B^, ditcVau-
bernier, comtesse). — Quittance et
billet à ordfe, 129,
DuNOis (Jean d'Orléans, comte de), dit
le bâtard d'Orléans. — Quittance
de lui, 43.
EssARS (Charlotte des), maîtresse de
Henri IV. — Quittance d'elle, 27.
Fauoonnerik. — Chartes des jxV et
XV* siècles , 60 à 66. ~ Manuscrit
du traité de la Fauconnerie de l'em-
pereur Frédéric II, 66 à 90.
Fui9^«. -^ Charte de k comtesse
MargueritCi ijX
F«^jfe6uc U, empereur d'Allem^e.
— MaQttsicrit dç 9Q^ WXV6 de la
chasse à t'oiafau^ 67.
Frères lyâcHsims. ^ Acte omcer-
naot une veate &ite 4 cesî religieux,
173.
Qumïï^ (Jesm^Baptlste), pwatre* —
Lettre et pièce de lui, 175.
GRKg» (Gabrielle Babuty, femme). —
Lettres d'elle, 178.
Hardy, libraire. — Extraits 4e $Qn
iourntl historique CQucernaat 1*
dernière maUdie de Louis XVi 1 33.
Hq«y (Jaeoues 'deji peintre de Louis
XIII. — Quittance de lui, 3^.
HoziiR (d'^, fiinMffmmc. — Note 5Uip
VwXl^nWMifkVffistoire généalo-
gique de la Maison (f Auvergne, 92.
Jeanne p'Alpwst, reine de Navarre. —
Lettre» d'elle, i8p.
La Rochkjaquelein (Henri d^), g<é|ié-
ral vendéen, — Pièce de Iui,l6.
La TiUUiqiu* (Henri de), ^ Son
voyage en Angleterre «ivec le duc de
Bouillon, 54.
La Trémoille (Charles - Brctagnc-
Marit-Josepb, prince de). — Précis
de la convention de Bonaparte et
de Bgurmont écrit de la main du
prince de la TréoioUle, avec lewe
d'envoi au comte de Saint>Prîcst,
97 et suiv.
Le Doux, architecte. — Quittince
pour les travaux du château de Ld-
ciennes, i32.
Le Gras (Louise de Marillac, femn^ .
fondatricf de U Congrégation de
Filles de la Charité. ~ Lettres
d'eUe,47.
UE^GURSf Cbel vendéen. -- Piâce à
lui, 36.
Loms XII, roi de France. — Lettre
sur la ville de Lyon, 117.— Cham
concernant les étrennes envoyées t
sa femme, i5i.
Louis XV, roi de France. — Doo-
ments sur la dcrni^rç qialaibe de «
prinoe|i52.
Louis XVIII, roi de Flrance. — UtK
au prince de la TrémoUle^ i (4.
Lyqn. — Deux lettres de ù>^is XD
sur cette ville, 117.
MA«««t.oif (Jçan). --n Pièce de lui, jc,
MARQUWiTi, cpiptesçç d^ Flandre, -
Charte d'elle, ly^,
Marquwmtç pk Françç, femme de
Henri IV. — Lettres cfellc, i85.
Maiumo (Qiovannî-Bwtisi^, po^
italien, dit le Cayaiier^Marm. -
Quittance de lui| ^9.
Mavo (Jean)» cartier 2 Sedan. -
Canes numérales avec sa si^t^
24.
MïLUN. - Charte d« PhîHppe-lç-Bd
sur la reçonstructiQA d^ poa^^
Melun, )2\,
Mqwtpïnwipi (Louis ïl 4^ Bourbon,
duc de), gouverneur de Breta^
— Lettre de lui, i36,
Nantes. — Pièce sur Iç tabhau (k
Jacques de Hoey, repn!«eiitant Tcti*
trée de Louis XlU a Naates, 37, -
Lettre du duc de Mpntpens^
relative à U ville neuvç de Naous,
i36,
Orléans (Louis, duc d'), frère <k
Charles VI. — Charte^ sur ^ jin-
ewoeriefô) ,^&ttrdesétreimeS|i}Q*
TABLE DES PIÈCES INÉDITES
CONTENUES DANS CE VOLUME
Ancre (Gincino Concini, marquis d'),
maréchal de France. — Quittance
et lettres, page 89.
Ancre (Leonora Dori, maréchale d*).
— Quittance concernant sa dot^
39.
Angleterre. — Mission du duc de
Bouillon à la cour d'Angleterre, 54.
Auvergne. — Document sur l'his-
toire généalogique de cette Maison^
Baluze (Etienne), historien. ^ Pièce
de lui, 18.
Blois (Guy II de Chastillon, comte
de). — Charte concernant ses
chiens courants et ses grands lé^
vriers, 174.
Bonaparte, premier consul. — Con-
versation avec Bourmont sur la pa-
cification de la Vendée, 97.
Bouillon (Henri de la Tour-d'Au-
vergne, duc de), maréchal de France.
— Sa mission a la cour d'Angleterre
en 1612, 54.
Bouillon (Maison de). — Document
sur l'histoire généalogique de cette
Maison, 18.
Boormont (le comte de), maréchal de
France. — Conversation avec Bo-
naparte sur la pacification de la
Vendée, 97.
BouRRiENNB, Secrétaire de Napoléon W
— Copie de deux lettres de Bona-
parte à Louis XVIII, 1 1 5.
Caffieri, sculpteur. — Quittance pour
le buste de Louis XV, i3o.
Calais. — Lettres de Philippe-le-Bel
au bailli de cette ville, i23.
Cartes numérales a jouer. — 24.
Catheuneau (Jacques), généralissime
des armées vendéennes. — Pièces
de lui, 35.
Cavour (Camille comte de), ministre
de Victor-Emmanuel. — Lettres de
lui, 91.
Champagne. — Charte de Thibaut. V,
14. — Notes généalogiques sur la
la fiimiUe de DampierrcsSaint-Di-
zier,88.
Crampoluon (Jean-François), dit le
Jeune, l'interprète des hiéroglyphes.
— Lettre de lui, 52.
Charles IX, roi de France. -^ Lettre
au prince de Navarre, depuis Henri
IV, i83.
Chasse. — La £aiuconnerie au moyen-
ftge, 60.— Chiens courants et grands
lévriers du comte de Blois, 174.
Chateaubriand (le vicomte de). —
Lettre de lui, i25.
Dampierre-Saint-Dizier. ^ Manus-
crit de la chasse à l'oiseau de Fré-
déric II , dédié à Jean, seigneur de
Dampierreet de Saint-Dizier, 88.
IQO
REVUI DM DOCUMENTS HISTORIQUES
— Notes généalogiques sur cette fk-
mUle, 89.
Dbsbssarts, chef vendéen. — Pièce
de lui, 36.
Du Barry (Jeanne B^, diteVau-
bernier, comtesse). — Quittance et
billet à ordfe, 1 29,
DuNOis (Jean d'Orléans, comte de), dit
le bâtard d'Orléans. — Quittance
de lui, 43.
EssARs (Charlotte des), mahresse de
Henri IV. — Quittance d'elle, 27.
Fauconnerie. — Chartes des xrv« et
XV* siècles , 60 à 66. — Manuscrit
du traité de la Fauconnerie de l'em-
pereur Frédéric II, 66 à 90.
Fui9^«. -^ Charte de k omtesse
MargueritCi ijX
FRjfe6uc U, empereur d'Allema£oe.
_ MaQttSicrit dç $Qq tF^Vé de U
ehaa$e à t'oiafau^ 67*
Frères Pkêchsurs. •«■ Actç conçer-
naot une vente &ite 4 ce$i reliôeu^,
173. ^^
QREua (Jean-Baptiste), peio^re. —
Lettre et pièce de lui, 17S.
Qrkuw (Gabrielle Babuty, femme). —
Lettres d'elle, 178.
Hardy, libraire. — Extraits 4e son
iourntl kistoriqu4 conocu-naat 1»
dernière maUdie de Louis XY, 1 53.
HoEY (Jaeoues 'de)i peintre de Louis
XIII. — Quittance de lui, Jv.
Hozmft (d'), géaéalQ£iite.--NQtesuF
Vwth^ntmxiikVSistoire généalo-
gique de la Maison iAwtxgne, ?2.
Jeanne p'Ai-ww, reine de Navarre, —
Lettres d'elle, i8o,
La Rochejaquelein (Henri d^), g|i|ié-
ral vendéen, •« Pièce de lui,l6.
La TRânouus (Henri de), ^ Son
voyage en Angleterre «ivee le duc de
Bouluon, 54.
La Tr£moille (Charles - Bretagnc-
Marie-Josepb, prince de). ^ Précia
de la conversation de Bonaparte et
de Bourmont écrit de la mwx du
prince de U Trémoille, avec ietu-e
d'envoi au comte de Saint-Prïest,
97 et suiv.
Le Doux, architecte. — Quittance
pour les travaux du château de La-
ciennes, i32.
Le Gras (Louise de Marillac, femme),
fondatrice de I4 Gongr^tion des
Filles de la Charité. — Lettres
d»eUe,47.
l^SCmSt Pbel vendéen. — Pièce de
lui, 36.
Louis XII, roi de France. — Lettres
sur la ville de Lyon, 117.— Charte
concernant les étrennes envoyées a
sa femme, i5i.
Louis XV, roi de France. — Doca-
ments sur U démise, maladie de ce
prince,! 52.
Louis XVIII, roi de Flrance. — Lettre
«u prince de la Trémollle, 1 14.
Lyqn. — Deux lettres de Louis XII
sur cette ville, 1 17.
MA«M^if (Je&n). •« Pièce de lui, »o,
Marquïrtts, comtesse de Flandre, ^
Ç5iarte d'elle, 173.
Marqukwtç pe Françç. femme de
Henri FV. — Lettres (Telle, i85.
Maiuno (Qiovwm-R^tistai, pofte
italien, dit le Cavalier ^arbUx —
Quittança de lui, 29.
Mavo (Jean), cartier â Sedan, —
Canes numérales avec » signature,
M.
Mbmin. — Charte de PWHppe-le-Bçl,
sur b reconstructiQn d^ poots de
Melun, )2\,
MPHTFïNsiiPi (Louis II de Bourbon,
dutf de), gouverneur de Breta^e.
— Lettre de lui, i36.
Nantes. — Pièce sur Iç tableau de
Jacques de Hoey, repr^ntant TeO'
trée de Louis XIU a Nantes, 37. —
Lettre du duc de Montpensier,
relative à la viUe neuve de Nantes,
i36,
Orléans (Louis, duq d'), frère de
Charles VI. — Charte^ sur sa &u-
eonoeriefôi,— §urdesétreaaes»i5o.
TABLE DES PIÈCES INÉDITES
191
Orléans. — Quittance de Dunois
d'une pension à lui payée par son
frère Charles d'Orléans, 43. —
Chartes concernant la fauconnerie
de Lx>uis d'Orléans, 60.
Pajou, sculpteur. — - Quittance pour
le buste de la comtesse Du Barry,
129.
Parabère (la comtesse ,'de), maîtresse
du Régent. -- Lettre d'elle, 141.
Pbnthièvrb (le duc de), grand^aà^k^
de France. ~ Relation de la céré-
monie du viatique administré à
Louis XV, 164.
Phiuppe-le-Bel, roi de France. —
Charte sur la reconstruction des
ponts de Melun, 121. — Trois
chartes latines, i25.
Ptsssis t>u BttLLàY, pt^l^ur de
Henri cte la TrémoiUe. *** iMtré de
lui, 54.
t^)i4PAiKnjk{!a marquisèd^). -* Lettre
à l'abbé Leblahc, it.
pRrtiAonxio (Francesco), dît h Pirima"
Hce, — Quittance de hii, 3i.
PoGwr (Pierre), sctilptett*-. — Lettres,
3âiô.
RiGAUD (Hyacinthe), peintre de Louis
XIV. — Lettre de M«» de Parabère
sur son portrait peint par Rigaud,
description de ce portrait et de la
gravure qu'en fit Vallée, 142.
Rousseau (Jean- Jacques). — Lettre à
M. de la Popelinière, 147. -- Lettre
lignée Reoou, 149.
RuiNART (Thierry), historien. — Pièce
de lui, 20.
SfibAN. -^ Cartes de Jean Mavo, Car-
tier â Sedan, 24.
Simon d'Orléans, miniaturiste du
XIV» siècle. — Manuscrit enluminé
par lui, 90.
Thibaut V, comte de Champagne. —
Charte latine, 14.
TteiLU (Jacqtte^f maohiliisie de
Louis XIV.— Quittance de lui, 145.
VwBÊA — Ptàccb de CatheiimaU,
Lescure et La Rochejaquelein^ 35.
-^ Documeiit 6ur k pacificattoA de
ta Veadée, 97.
Vincent de Paul (Saint). -^ Lettre de
lui, 44^
Zamors, nègre de la èomteasé Du
Barry. ^ QuktaïKe de lui^ i3S.
TABLE DES FAC-SIMILE
CONTENUS DANS CE VOLUME
Ancre (le maréchal d'). •— Signatures
40 et 42.
Ancre (la maréchale d'). ^ Signa-
ture, 40.
Baluze (Etienne). — Signature, 21.
Bouillon (le maréchal de). — Signa-
turc, 54.
Bouillon (Elisabeth de Nassau , du-
chesse de). — Signature, 55
Cafficri. — Quittance, i3i.
Cartes numérales a jouer. — Rois,
dame, valet, 25. •— Revers lozangé,
26.
Catheuneau jJacques). — Pièce aut.
Signature, 36.
Ghampoluon-le-Jeunb. — Lettre, 52.
Charles IX, roi de France. — Lettre,
184.
CoLiGNY (Louise de). — Signature,
56.
Desessarts. ^ Signature, 36.
Du Barry (la comtesse). ^ Billet à
ordre, 134.
DuNois (le comte de). — Signature,
43.
EssARS (Charlotte des). ^ Signature,
28.
Fauconnerie au Moyen - Age. —
Charte de Perrot de Trétainville,
60. — Fauconniers â pied diaprés
une miniature du XV» siècle, 65.
— Miniatures du traité de Fré-
déric II: frontispice, 65; fisiucons
héronniers, 65 ; l'auteur instruisant
le foucon, 68; &ucons au nid, 70;
pnse et adébonnairissement du
foucon niais, 2 planches, 71-74;
Êiucon bêchant le tiroir, 72 ; adé-
bonnairissement sans chapel du
£atucon ramage, 4 planches, 74-83 ;
adébonnairissement avec chapel du
foucon ramage, 84; ornement tiré
du manuscrit, 86.
Greuze (J.-B.). — Lettre, 175.
HoEY (Jacques de). — Signature, 38.
Jeanne d'Albret. — Signature, 182.
La Rochejaquelein (Henri de). ^ Si-
gnature, 36.
La Trémoille (Charlotte de Nassau,
duchesse de) — Signature, 55.
La Tr£moille (Henri de). — Signa-
ture, 59.
Le Doux. — Signature, i32.
Le Gras (Mademoiselle). ^ Lettres,
48 et 5o. — • Cachet, 5i.
Lbscure. — Signature, 36.
Louis XII, roi de France. — Signa-
ture, 120.
Louis XV, roi de France. — Bulletin
de la maladie du Roi, 169.
Mabillon (Jean). — Signature, 21.
Marguertte de France, femme de
Henri IV. — Monogramme, 187.
TABLE DES FAC-SIMILE
193
Marino (CSoYanni-Baptista). — Quit-
tance signée, 3o.
MoNTPKNSiER (Louis II de Bourboni
duc de). — Signature, 140.
Pajou. — Signature, i3o.
PARAfiàRS (la comtesse de). — Lettre,
14a.
Pbiupps-le-Bbl, roi de France. —
Charte, lai.
PoMPADOUR (la n^quise de). ^ Signa-
ture, II. — Armes, i3.
PluMAdiocio (Francesco), dit le Pri-
mcOice, — Quittance signée, $4.
PuGET (Pierre). — Lettre, 10.
Rousseau (Jean-Jacques). — Lettre,
148. — Signature sous le nom de
Renou, 149.
RunuRT (Thierry). — Signature, ai.
Simon d'Orléans. — Signature, 90.
Thibaut V, comte de Champagne. —
Charte, i5.
ToRELu (Jacques). — Signature, 146.
Vincent de Paul (Saint). — Signature
et cachet, 46.
Zamors. —Quittance, i35.
TOME
25
INDEX DES ARCHIVES
DES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES
ET DES COLLECTIONS PARTICUUÈRBS
D^OU PROVIENNENT LES PIÈCES PUBLIÉES DANS CE VOLUME
Archives nationales.
Charte sur la famille Dampierre-Saint-
Dizier, 89. •— Relation de la céré-
monie du viatique administré i
Louis XV, 164. ~ Lettre] de con-
vocation pour les funérailles de
Louis XV, 17a.
Bibliothèque nationale de Paris
Exemplaire de V Histoire généalogique
de la Maison à! Auvergne^ annoté
par d'Hozier, 22. — Manuscrit du
traité de Frédéric II, 66. — Journal
historique de Hardy, i53.
Borromée (le comte Gilbert).
t.
Description d'un tableau de Greuze,
177.
Bopet (Alfred).
Lettre de ChampoUion-le-Jeune, 52.
— Lettre de Chateaubriand, i25.
— Lettre de Greuze, 175.
Calmettes (Femand).
Cartes numérales à jouer, 24.
Charavay (Jacques).
Lettres de Bonaparte, copiées par
Bourriennél, 116. — Billet de M»«
Du Barry, du i3 mai 1781, 134. —
Bulletin original de la maladie de
Louis XV, 169. — Lettre de Jeanne
d'Albret,
Cet quatre pièces font ptrtk des fflottritioiif
dont M. J. Chanvty a enrichi ton exempkire de
YHistoire det Français de Sitmondi.
Charopqy (Etienne).
Lettre de M»« de Pompadour (vente
Dufoumel), 11.— Charte de Thi-
baut V, comte de Champagne, 14.
Documents de diverses natures sur:
Etienne Baluze (Vente du mar*
quis de Lescoët), 20; — Qiarlotte
des Essars (vente Pécard), 27; — le
Cavalier-Marin (vente Pécard), 3o;
— le Primatice (vente Villenavc),
32 ; — Cathelineau, Lescure et La
Rochejaquelein, 35; — Jacques de
Hoey (vente Pécard), 37 ;— Concino
et Leonora Dori (vente Pécard), 38;
— saint Vincent de Paul, 45; —
mademoiselle Le Gras, 49.— Charte
INDEX DES ARCHIVES ET BIBLIOTHÈQUES
195
de Pcrrot de TrétainvUle, 60. —
/ Chartes de Louis d'Orléans, 61. —
Lettres de Cavour, 91;— Louis XII ,
117; — Philippe-le-Bcl , 121; —
Louis II de Bourbon, duc de Mont-
pensier, i36. — Quittance de Jac-
ques Torelli , 146. — Chartes sur :
les Frères Prêcheurs, lyS; — les
chiens courants et grands lévriers
du comte de Blois , 174. — Lettres
Jeanne d'Albret, 180 â 182. — Mar-
guerite de France, i85.
Engel - Dollfus.
Lettres de Jean -Jacques Rousseau,
«47-
Feuillet de Conches (le baron).
Lettres de Pierre Puget, 4 et 7. —
Lettre de M"« Le Gras, 48. — Dos-
sier sur la comtesse Du*Barry, 129.
Fil Ion (Benjamin).
Lettre de Pierre Puget, 5. — Quit-
tance de Dunois, 43.
Concourt (Edmond de).
Communication relative au portrait
de M"»« de Parabère peinte par Hya-
cinthe Rigaud, 142.
Labussière (Charles).
Lettre de Marguerite de France, 186.
La Trémoille (le duc de)
Document sur l'ambassade du duc de
Bouillon à la cour d'Angleterre, S6.
— Conversation de Bonaparte et de
Bourmont, lettre d'envoi du duc de
la Trémoille, et lettre de Louis
XVIII, 97 et suiv.
Léotard (Saturnin).
Lettres de M"" Greuze, 178 et 179.
Montpellier (Bibliothèque de).
Lettres de M»« Greuze, 178 et 179.
Pannier (Liopold).
Communication du manuscrit du
traité De arte venandi cum avibÊiSj
66.
Sensier (Alfred).
Lettre de la comtesse de Parabère,
142. — Lettre de Charles IX, 18S.
£:9mofTof
Page 40, ligue 23, lisez : Brignet au lieu de Brignot.
Page 65, ligne 14, lises, en supprimant la virgule : à pie\ mais au
lieu de àpie^, mais.
Page 75, lignes 22 et 23, lisez : la dernière manière au lieu de la
première manière»
Page 84, ligne 33, lisez : levant la main au lieu de devant la main.
Page i5o, ligue 2 et ligne 6, lisez : i3g3 au lieu de zSgi.
Planche, Prise et adébonnairissement du £iucon niaiS| figure IV,
ligne 2, lisez : jajole au lieu dejajeole.
Qéchevé d'imprimer ptur C. S^otteroj
le 5 avril iiy4
pour
éV. Etienne Charavay
Qé Taris
3 6105 034 655 063
fMIEDUE 1
■
1
STANFORD UNIVERStTY UBRARIES
STAKFORD, CALIFORNrA 94305
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